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ThÚme : Le corps/six mois dormir
Le corps est lĂ depuis longtemps, il est impossible quâil en soit autrement. Il nâa pas Ă©tĂ© enterrĂ©, il a Ă©tĂ© posĂ© dans la forĂȘt, et la terre, les feuilles mortes et les plantes se sont accumulĂ©es dessus petit Ă petit. Sans oublier quâon sait trĂšs bien que la demoiselle a Ă©tĂ© assassinĂ©e il y a six mois. Une avalanche de preuves le dĂ©montre, dont une vidĂ©o. Il ne manquait que le cadavre.
Le cadavre est frais comme une rose.
Lâinspectrice sâaccroupit tout en mettant sur sa main un gant en latex. Elle a beaucoup de choses Ă examiner sur ce corps, mais sa premiĂšre impulsion est de chercher le pouls. La victime a lâair si vivanteâŠ
Sous ses doigts, la peau est douce et élastique. TiÚde.
Son propre cĆur bat Ă tout rompre. Non, ce nâest pas possible que la jeune fille soit vivante, quâelle nâait fait que dormir six mois, Ă mĂȘme le sol, dans cette forĂȘt siâŠ
Une forĂȘt si enchanteresse, et si calme Ă la fois. Pas un bruit, ni un pĂ©piement dâoiseau, ni un bourdonnement dâinsecte. Le corps repose dans une clairiĂšre, exactement oĂč il faut pour quâun rayon de soleil dorĂ© lâillumine. Lâendroit a des allures de cathĂ©drale vĂ©gĂ©tale.
Lâinspectrice ne trouve pas le pouls, bien sĂ»r, quelle idĂ©e absurde. En attendant elle a trouvĂ© le corps signalĂ© par le promeneur, et en dĂ©pit de ses bizarreries il est temps dâenclencher la procĂ©dure. Appel au poste, protection du pĂ©rimĂštre, envoi de la police scientifique⊠Elle a hĂąte dâavoir lâavis du lĂ©giste sur ce cas. Vraiment trĂšs Ă©tran...
Elle Ă©tait en train de saisir sa radio quand une chouette fond sur elle et lui laboure la main de ses serres. Ah, dâoĂč elle sort, cette saleté ? Ăa fait un mal de chien ! Et depuis quand les chouettes se pointent en plein jour ?
En regardant autour dâelle pour chercher son agresseuse Ă plumes, lâinspectrice sâaperçoit que chaque branche de chaque arbre est recouverte dâanimaux. Oiseaux, Ă©cureuils, chauve-souris. En-dessous, les buissons sont remplis Ă©galement de lapins, de renards, de blaireaux, de daims et de cerfs â sans oublier toutes les bestioles de la forĂȘt quâelle serait incapable dâidentifier. Tout ce petit monde reste lĂ , sans un bruit, se contentant de la fixer des yeux dâune maniĂšre qui la terrifie.
Lentement, prudemment, elle amorce Ă nouveau le geste dâattraper sa radio. Toutes les tĂȘtes bougent au rythme de sa main.
Une voix bourrue la fait sursauter :
« Allons, ce nâest pas la peine de faire ça, mademoiselle.
Elle se retourne. Personne. Ah, non, son interlocuteur est nettement plus bas. Câest une personne atteinte de nanisme â si câest comme ça quâon dit pour ĂȘtre politiquement correct aujourdâhui, en tout cas il ne donne pas envie de lâappeler « personne de petite taille ». Rien chez lui nâa lâair trĂšs petit, Ă part bien sĂ»r la hauteur. Il est trĂšs large, trĂšs fort, et sa voix ressemble au bruit dâune avalanche de pierres.
Plus que nerveuse, lâinspectrice passe en mode automatique et lui rĂ©pond dâune voix sĂšche :
 â Inspectrice Zenigata, police criminelle. Je vous prie de dĂ©gager la zone, ceci est une scĂšne de crime dans une enquĂȘte en cours.
â Non, rĂ©pond tout simplement le nain. Ceci est un lieu de recueillement pour nous tous. Vous voulez la voir ?
â De recueill⊠Monsieur, vous savez quâil y a un cadavre lĂ Â ?
â Elle sâappelle Blanche, et elle nâest pas morte.
â Vous la connaissez ! Vous allez avoir de nombreuses questions Ă rĂ©pondre au posteâŠ
Il sâavance. Il nâa rien de menaçant dans son attitude, si on ignore le fait quâil ressemble Ă une force de la nature, et que lâinspectrice nâest absolument pas certaine quâelle pourrait le maitriser sâil le fallait. Comment peut-on humainement ĂȘtre aussi large que haut ? Elle ne va quand mĂȘme pas lui tirer dessus !
Mais elle se sent trĂšs seule dans cette forĂȘt, sous le feu du regard des animaux dont au moins un a lâair dâavoir la rage, et la situation nâest plus sous son contrĂŽle depuis beaucoup trop longtemps. Elle attrape enfin sa radio et appelle du renfort.
Elle nâentend rien en retour. Pas mĂȘme en crachotement. Comme si lâappareil Ă©tait Ă©teint, ou mort.
En attendant, lâhomme a presque atteint le cadavre. Il se penche devant et soupire :
â Mes frĂšres et moi voulions lui crĂ©er un cercueil de verre. Vous savez, pour la protĂ©ger de la terre. Mais elle aimait tellement la nature. Elle aurait voulu sentir les racines des plantes pousser sur elle, vous comprenez ?
â Reculez ! Dernier avertissement ! Reculez tout de suite ou je tire !
â Nâest-elle pas magnifique ? ajoute le nain en se tournant vers lâinspectrice. Nâavez-vous pas envie de la sauver ?
Elle sort son arme de service de son Ă©tui. Elle ne sâen est jamais servi et ne voit pas par quel miracle toute cette histoire ne finira pas en bavure, mais il est hors de question quâelle laisse sâĂ©chapper cet homme. MĂȘme si ce nâest pas lui lâassassin â câĂ©tait un chasseur, qui lui a arrachĂ© le cĆur au couteau de survie, un meurtre horrible â il est sans aucun doute un complice.
Et un tarĂ©. Il sâagenouille devant le cadavre et commence Ă nettoyer dĂ©licatement la terre qui recouvre son visage.
â ArrĂȘtez ça ! Levez les mains en lâair, ou je tire !
â Vous ĂȘtes sĂ»re, mademoiselle Zenigata ? Vous ne prĂ©fĂ©reriez pas la sauver ? Vous auriez dĂ» la connaĂźtre. Elle Ă©tait si gentille. Vous seriez si heureuses, toutes les deux.
Quelle histoire de fous. Du dĂ©but Ă la fin. Comment est-ce quâelle peut se sortir deâŠ
â Nâinsiste pas, dit une autre voix aussi rocailleuse que la premiĂšre.
Un autre nain est arrivĂ©, au moins aussi massif que le premier. Et un autre. Combien sont-ils en tout, et dâoĂč sortent-ils Ă la fin ? Elle nâa entendu aucune voiture !
Le premier lui répond :
â Elle pourrait ĂȘtre la bonne. Elle pourrait la rĂ©veiller.
â Non, mon frĂšre. Tu ne vois pas quâelle est terrifiĂ©e ? Elle nâa pas ce que nous cherchons. Il faudrait le cĆur dâun princeâŠ
â Les princes nâexistent plus. Elle a un cĆur de chevalier protecteur, câest dĂ©jĂ beaucoup. Ăa pourrait marcherâŠ
Lâinspectrice balaie la clairiĂšre du regard, pistolet en avant. Ils sont sept, puissants, barbus, massifs, qui semblent avoir Ă©mergĂ©s de la terre elle-mĂȘme. Et ces satanĂ©s bestiaux qui nâarrĂȘtent pas de la fixerâŠ
Un nain Ă la longue barbe blanche prend la parole â sa voix ressemble au grondement dâun tremblement de terre et il est Ă peine comprĂ©hensible :
â Si elle avait voulu le faire, elle lâaurait fait. Patience, mes frĂšres. Le temps nâest pas encore venu. »
Lorsque lâinspectrice se rĂ©veille, il fait nuit, et il ne reste personne â ni corps, ni nains, ni animaux. Rien que la vague sensation dâĂȘtre passĂ© trĂšs prĂšs de quelque chose dâextraordinaire, et de lâavoir manquĂ©.