30 jours pour écrire - Le vide
Solata, le 6 août 1909.
ChÚre Amélie,
Pardonnez-moi je vous prie, si ma plume a manqué. Je combats en ces heures certains sombres fantÎmes et parmi eux, le plus cruel : le vertige du néant.
Je dois faire acte dâhumilitĂ© car jamais je nâeus cru que la solitude mâaccable Ă ce point. Elle nâest plus seulement solitude, en si peu de journĂ©es, elle a cessĂ© dâĂȘtre un refuge et sâest muĂ©e en dĂ©sespoir, en absence de sens, en vide Ă©ternel. Nous avions pourtant rĂ©cemment traitĂ© ce sujet, trouvant un intĂ©rĂȘt crĂ©atif Ă combler les espaces vides entre nos fragments Ă©pars. Quâil est loin dĂ©jĂ , ce premier jour rempli dâentrain ! Quâelle est loin cette noble ardeur Ă embrasser la difficultĂ© et noircir des pages entiĂšres !
Je mâen veux de me lamenter de la sorte, alors mĂȘme que je rĂ©side dans le plus charmant des endroits, mây promĂšne Ă lâenvi, le potager et quelque basse-cour mâoffrent plus que le nĂ©cessaire, et jâai tout le loisir dâĂ©crire. Je ne sais, en rĂ©alitĂ©, quel est lâobjet de mon dĂ©sir, quel trĂ©sor mĂȘme minime adoucirait mon tourment. AmĂ©lie dans votre sagesse, vaut-il mieux souffrir du manque ou, une fois le trĂ©sor obtenu, avoir peur de le perdre ?
Je suis lĂ , Ă mâoublier, livrĂ©e Ă moi seule dans lâĂ©ther, Ă attendre et ne rien dire. Je suis lĂ , creuse et anĂ©antie, dissoute, Ă regarder le ciel oĂč se jouent des immensitĂ©s qui jamais ne daignent mâeffleurer.
Je suis lĂ , tentant de respirer mais lâair ne rencontre plus de rĂ©sistance en moi. Je suis lĂ , impalpable et impesante.
AmĂ©lie, vous mâoubliez, vous mâabandonnez dans mon effroi face aux abysses, vous me laissez naviguer sur un ocĂ©an sans rivage et je sombrerais que votre main ne me porterait nul secours. Ni mĂȘme votre coeur. Ni mĂȘme vos pensĂ©es. Je suis si vide de vous parfois. Je suis si vide de vous.
Je le sais pourtant, quâil faut Ă mon Ăme traverser lâhiver. Je sais que câest en nommant lâabĂźme de mille façons que je commencerai Ă le repeupler. Mais je nâen puis plus, AmĂ©lie, je suis une ombre transparente qui se dĂ©lite en silence, la raison rebondit sur moi sans nulle trace y laisser.
Je vais espacer mes lettres, si lâespoir de vous lire est doux, votre absence est un gouffre muet et froid dans lequel je ne puis mâenfoncer davantage
Votre,
Ernestine














