Une potiche, une bouteille, un ventre, un sac - pour glaner.
Texte de Ursula K. Le Guin reçu ce matin dâune complice de glanage (Laura A.). Se dĂ©barrasser de lâhistoire du hĂ©ros (le dominant, dont les actions mordent et agressent le rĂ©el, le hĂ©ros-tueur, armĂ© de son os pointu, ou de ce quâon veut dâoffensif) pour des histoires qui se constituent par les rĂ©coltes, les collections de trucs, lâaventure hasardeuse menĂ©e par-ci par-lĂ , et le troc.Â
âIl est difficile de faire un rĂ©cit vraiment captivant en racontant la maniĂšre dont jâai arrachĂ© une graine dâavoine sauvage de son enveloppe, et puis une autre, et puis une autre, et puis une autre, et puis une autre, et comment jâai ensuite grattĂ© mes piqĂ»res dâinsectes, et Ool a dit quelque chose de drĂŽle, et nous sommes allĂ©s jusquâau ruisseau pour boire, nous avons regardĂ©s les tritons pendant un moment, et puis jâai trouvĂ© un autre coin dâavoine⊠Non, vraiment ça ne tient pas la comparaison avec la maniĂšre dont jâai plongĂ© ma lance au plus profond du flanc titanesque et poilu, tandis que Oob, empalĂ© sur lâune des gigantesques dĂ©fenses, se tordait en hurlant, et le sang jaillissait partout en de pourpres torrents, et Boob a Ă©tĂ© transformĂ© en gelĂ©e lorsque le mammouth lui est tombĂ© dessus alors que je tirai ma flĂšche infaillible Ă travers son Ćil pour pĂ©nĂ©trer son cerveau.
Cette histoire-lĂ ne contient pas seulement de lâAction, elle possĂšde un HĂ©ros. Et les HĂ©ros sont puissants. Avant que vous ne vous en soyez rendu compte, les hommes et les femmes dans le coin dâavoine sauvage, leurs enfants, lâhabiletĂ© des faiseurs, les pensĂ©es des pensifs et les chants des chanteurs ne sont plus que des Ă©lĂ©ments de la nouvelle histoire, appelĂ©s au service de la saga du HĂ©ros. Mais cette histoire nâest pas leur histoire. Câest la sienne. (...)
Câest pourquoi, lorsque jâai commencĂ© Ă Ă©crire des romans de science-fiction, je suis arrivĂ© en traĂźnant ce sac merveilleux, lourd et rempli de trucs â mon panier, tout plein de mauviettes et de maladroits, de petites graines de choses plus petites quâune graine de moutarde, de filets aux tissages emmĂȘlĂ©s qui, lorsque lâon prend le temps de les dĂ©nouer, rĂ©vĂšlent un galet bleu, un chronomĂštre qui donne imperturbablement lâheure dâun autre monde et un crĂąne de souris ; tout plein de commencements sans fins, dâinitiations, de pertes, de mĂ©tamorphoses, de traductions, de bien plus de ruses que de conflits, de bien moins de triomphes que de piĂšges et de dĂ©sillusions ; tout plein de vaisseaux qui restent coincĂ©s, de missions qui Ă©chouent et de gens qui ne comprennent pas. Jâai dit quâil Ă©tait difficile de faire un rĂ©cit captivant en racontant comment nous avons arrachĂ© les graines dâavoine sauvage de leurs enveloppes, je nâai pas dit que câĂ©tait impossible. Qui a jamais dit quâil Ă©tait facile dâĂ©crire un roman ?â
https://www.terrestres.org/2018/10/14/la-theorie-de-la-fiction-panier/?fbclid=IwAR2nWWXklT1SqRIJ0TegO8oeVhS0w__cG6F7XiejG-sM8IN0Yn99YCjAt1o