Les odeurs de mon enfance
Texte écrit par Josiane Gouvernayre
Les chatons soyeux du saule marsault gorgĂ©s de pollens ouvraient le bal des senteurs printaniĂšres tandis que des effluves vaseuses montaient de lâĂ©tang vidĂ© pendant la semaine sainte afin de rĂ©cupĂ©rer les poissons vendus sur place Ă des habituĂ©s qui nâauraient en rien manquĂ© lâĂ©vĂ©nement. Puis violettes, coucous, pulmonaires mises Ă sĂ©cher dans lâobscuritĂ© dâune piĂšce bien aĂ©rĂ©e rĂ©pandaient leur arĂŽme fruitĂ©, avant-goĂ»t de dĂ©licieuses tisanes hivernales ; durant tout lâĂ©tĂ© reine des prĂ©s, centaurĂ©es, pensĂ©es sauvages et tant dâautres herborisĂ©es par ma grand-mĂšre se succĂ©daient.
Les incontournables du jardin : jacinthes, roses, lilas, pivoines prenaient la relĂšve. Dans les lieux humides, les myosotis formaient un tapis dâazur dans une discrĂšte odeur de marais.
En mai, tradition oblige, les bouquets de muguet cueillis dans les bois alentours embaumaient la maison, suivis en juin par le parfum apaisant des tilleuls, des foins fraßchement coupés, des fraises trop mûres et du seringat.
AprĂšs les moissons, sâĂ©chappaient des greniers la douce odeur du blĂ© entassĂ©. A lâautomne, le bouquet du vin nouveau et des raisins fermentant dans la cuve remontait de la grange, tandis que lâalambic, distillant la gnole, parfumait toute la place.
Lâhiver, tĂŽt le matin se rĂ©pandait en brume lĂ©gĂšre la fumĂ©e des feux de bois rĂ©chauffant les demeures oĂč, Ă lâapproche de midi, le fumet des matefaims, des soupes variĂ©es dont la succulente «bouilla » (une soupe de maĂŻs torrĂ©fiĂ©) aiguisait lâappĂ©tit. Lâodeur tenace des feuilles de tabac que les hommes brossaient, lustraient au chiffon de laine, mesuraient, rĂ©unissaient en manoques, envahissait toute la maison avec en plus lâodeur des cigarettes fumĂ©es sans modĂ©ration. Pour ne pas lĂ©ser la SEITA, ils dĂ©coupaient Ă lâaide dâune machine rudimentaire les bourgeons bourrĂ©s de nicotine puis roulaient Ă la main les filaments obtenus dans le cĂ©lĂšbre papier JOB.
Enfin le soir venu, seul refuge pour avoir chaud, quâil Ă©tait bon de sâinstaller dans le tas de paille de lâĂ©table en compagnie des chiens et des chats blottis contre nous, dans lâodeur trĂšs campagnarde du fourrage, du lait frais et des animaux.