Le mental l’emporte sur le physique. Elle le savait parfaitement, l’avait lu, appris, elle s’était entraînée les cinq dernières années pour mettre ce savoir en pratique, elle se répétait cette vérité comme un mantra alors qu’elle gravissait la face nord de l’Eiger, dans l’Oberland bernois, une des ascensions les plus difficiles au monde.
Les conditions extrêmes, la fatigue, non, plutôt l’épuisement physique et moral, tout était là pour la pousser à l’abandon. Il ne lui restait que cette phrase en boucle dans sa tête pour contrer toutes les injonctions négatives qui l’entouraient. Et lorsqu’une grosse bourrasque la força à s’abriter dans un renfoncement de la paroi, elle se créa un espace mental, un abri dans lequel elle serait en sécurité, au calme.
Elle commença par s’imaginer un petit feu crépitant dans une cheminée, quatre murs solides tapissés de peaux de mouton, un lieu chaleureux et doux. Elle se visualisa installée près du feu, un rayon de soleil timide passait par le toit en verre, elle avait un buffet à volonté sur sa droite, une rivière de montagne coulait doucement à sa gauche. Installé près d’elle, un chœur lui chantait du Francis Cabrel a cappella. Là, dans cet abri imaginaire, elle pouvait rester indéfiniment, loin du gel, de la fatigue et de la faim. Car elle avait finalement réussi, après des années d’entraînements, à mettre en application cette idée ; le mental est plus fort que le physique, plus fort que tout. Elle maîtrisait son cerveau à la perfection.
Cela fait maintenant quinze ans qu’elle est installée dans son espace mental, là-haut dans la face nord de L’Eiger. Si elle en sort, elle mourra instantanément de soif, de faim et de fatigue.