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Jeune public
Lucille ouvre délicatement les yeux et esquisse un demi sourire. Elle regarde son partenaire de jeu qui s’avance déjà au milieu de la scène pour aller saluer les enfants qui applaudissent. Le spectacle n’est pas tout à fait fini. Dans une seconde, elle ira aussi s’incliner devant les quatre classes qui se sont installées dans les gradins par cette matinée de janvier, et une fois les applaudissements passés, pour se sortir de la gêne d’un silence qui s’installe, elle se fondera dans son deuxième rôle. Après avoir été danseuse, pour quelques minutes elle sera animatrice. Sans avoir de formation précise dans le domaine elle a eu suffisamment de représentation et de discussion avec ses collègues pour savoir faire au mieux.
Elle commencer par les remercier d’être venu les voir danser, jouer, fera peut-être une petite blague sur le spectacle ou la météo pour détendre un public qui a parfois un peu de mal à concevoir que l’être qui dansait devant lui il y a encore quelques instants lui adresse maintenant la parole, et elle enchaînera avec une question fermée à laquelle tout le monde, en cœur, répondra « ouiiii ». Avec quatre « i ». Alors les langues se délieront, les enfants auront tous envie de répondre aux questions suivantes ou même de parler sans forcément lier leur discours au spectacle qui vient de se dérouler sous leurs yeux. Une adulte leur donne de l’attention, il faut en profiter ! Bientôt Lucille sera obligée de leur rappeler qu’il est important de lever la main, elle leur expliquera qu’elle n’est pas capable de les entendre si tout le monde parle en même temps, qu’il faut aussi écouter les questions des autres.
Lucille naviguera avec aisance dans cet océan de brouhaha mignon, cette tempête de parole désordonnée. Elle rira avec celle qui lui parle de sa grand-mère, félicitera celui qui répond correctement à sa question, consolera les quelques enfants qui ont eu peur du noir à un moment donné. Au bout d’un certain temps, apercevant du coin de l’œil une adulte qui jette discrètement un regard sur sa montre, elle comprendra qu’il est temps de mettre fin à la séance et avant de les laisser filer à la cantine elle proposera le mot de la fin à un enfant. Sans obligation, si quelqu’un veut encore partager un sentiment, poser une question, c’est le moment. Elle regardera un enfant qu’elle n’a pas déjà entendu mais qui semble vouloir dire quelque chose depuis longtemps. Oui, toi peut-être ?
- Le fait de proposer un spectacle, aussi intéressant soit-il, à de jeunes enfants dépourvus d’esprit critique n’est-il pas un moyen infaillible de les assimiler à une culture et de leur imposer doucement mais fermement des codes sociétaux sans risquer de se retrouver face à une remise en question pourtant indispensable et salutaire ?
Lucille préfère largement la partie ou elle danse.
A recent cartoon for New Scientist.

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Didier Tesson
Didier Tesson regarde dans le vide. Il est devant la fenêtre depuis de longues minutes. Il s’était levé pour contempler la ville, et puis son regard s’était brouillé. Depuis le dernier étage de son hôtel particulier il a une vue imprenable. Il s’était levé pour voir ses possessions immobilières qui faisaient sa fortune, et puis les larmes lui étaient montées aux yeux. Il est à la tête d’une fortune colossale, il se considère comme un gagnant né, il est là pour écraser les autres.
Il s’était levé pour jouer la montre, pour gagner quelques secondes, et puis de l’eau salée s’était mise à lui couler sur les joues.
Il sent sur lui le regard de ses meilleurs amis, qui attendent de savoir ce qu’il va faire. Mais il ne peut rien faire. Parce qu’il y a aussi le regard de la commissaire Mortier, accompagnée de ses deux commandants. Didier ne résiste pas quand on lui passe les menottes. En quittant la pièce, il jette un regard sur ces amis. Est-ce qu’ils sont là pour le soutenir ou bien pour le voir tomber ?
Didier Tesson n’était pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Il n’avait pas non plus passé sa vie à cravacher. Il savait qu’il n’était pas fondamentalement plus malin qu’un autre. Non, sa fortune, et il en était conscient, il la devait principalement à la chance. Quelques investissements en début de carrière avaient payé, des amis lui avait remboursé des dettes au moment où il voulait acheter un nouveau terrain, un petit héritage était arrivé avec son premier projet immobilier. Et puis avec la chance arrive l’argent. Et avec l’argent arrive l’argent. Et avec l’argent arrive le pouvoir. On change de cercle, les problèmes ne sont plus les mêmes, on s’arrange entre puissants. Après le pouvoir vient la confiance. Que ça va durer. Qu’on est désormais là pour longtemps.
Mais comme toujours dans ces cas, la réussite engrange la jalousie. Des envieux avaient cherché à lui nuire, et un matin la Commissaire Mortier avait trouvé sur son bureau un petit dossier à son nom. Il n’y avait pas de quoi l’inculper, mais le dossier était surtout là pour éveiller la curiosité de l’enquêtrice sur ses pratiques. Et la démarche avait porté ses fruits, la commissaire avait discrètement commencé à s’intéresser à sa personne. Seule d’abord, ses supérieurs n’aurait en aucun cas donné leur accord, et plus les éléments s’accumulaient plus l’équipe s’étoffait. Les quelques irrégularités avaient été remplacées par des pratiques illégales avérées. Jusqu’au jour où elle avait pris l’ascenseur de la tour Tesson accompagnée de ses deux commandants, direction le dernier étage, pour passer les menottes à Didier Tesson et l’envoyer directement en prison.
Didier Tesson contempla sa cellule. Un lit. Un chiotte. Un lavabo. Une chaise. Deux dés. Il prit les dés et les lança. Double quatre. Au prochain tour il sera libre et pourra construire un hôtel sur les Champs-Elysées.
Nuit paisible
Le fleuve est calme, la nuit tout autant. Un observateur, même attentif, installé dirions nous au plus près de l’eau afin de saisir le doux clapotis de l’eau ne saurait anticiper l’importante agitation qui arrive.
Et c’est qu’elle arrive l’agitation, et vite même.
D’abord le bruit, affreux, strident. Ça brise le silence, le fait voler en éclat. Et les oreilles dudit observateur avec. Deux tonalités parfaitement identifiables, qui en appellent à la gravité de la situation. Pin-pon que ça fait. Et fort.
Puis la lumière, qui soulève brusquement le voile mystérieux de l’obscurité. Un horrible faisceau blanchâtre balaie les eaux jusqu’à présent tranquilles, devançant de justesse son projecteur. Et avec ça vient le bleu, puis le rouge, puis encore le bleu, et ainsi de suite. Ça flashe tour à tour avec violence, teintant en alternance les quais d’une lumière morbide, quais qui étaient pourtant, comme l’observait admiratif notre observateur, tout à fait calmes et sombres.
La source de toute cette agitation nocturne c’est bien sûr la vedette des pompiers qui fend avec brutalité une eau qui semblait stagnante. Dessus, le sérieux même, le sens du devoir et de la responsabilité, le muscle entraîné et saillant, la vivacité des sens aiguisés, une force de frappe chirurgicale au service de citoyens en danger. Des pompiers quoi.
Le bateau n’est déjà plus là , remplacé par des vagues qui viennent se fracasser aux pieds de notre observateur, lui-même un peu abîmé par cette forte agitation, un peu troublé par la probable mission vitale des sauveteurs dont il a eu un petit aperçu.
Enfin arrive Tom. À une vitesse folle, hissé sur ses skis, tracté par un câble attaché au bateau, il hurle de bonheur. Quelle sacrée bande de déconneurs ces pompiers.
Vocation
- Et toi David, tu feras quoi quand tu seras grand ?
- Moi j’serai traducteur M’dame !
- Ah ben non mon p’tit, c’est pas possible ça…
David ne dit rien pour rester poli. Il garde son sourire et un petit air de défi au fond des yeux. S’il avait gravi une marche à chaque fois qu’on lui avait dit que quelque chose était impossible pour lui il serait plusieurs fois arrivé en haut de la tour dans laquelle il vit. Dans laquelle tous les gens qu’il aime vivent aussi d’ailleurs, cette tour c’est quasiment une ville pour lui.
Depuis qu’il est petit, il voit les rapports de forces être à son désavantage ici. Ses parents, à défaut de vivre en bas de la tour, vivent en bas de l’échelle. Ils ont le corps fatigué de l’avoir usé, et tout le monde ici attend de David qu’il fasse la même chose. Qu’il apprenne à utiliser ses mains, qu’il se lève tôt le matin, qu’il se couche sans penser à rien. Il est le plus jeune membre d’une des familles les plus pauvre de la tour, personne ne l’imagine faire autrement. David comprend tout ce qui se dit, même à demi-mots.
Mais David comprend aussi que personne ne se battra à sa place, alors s’il veut atteindre son objectif il ne peut compter que sur lui. C’est une question de volonté, c’est lui face aux attentes des autres et la défiance qui ressent lui donne de la force. Alors il travaille, il étudie, beaucoup, tout le temps, plus que les autres. Mais son contexte ne l’aide pas et malgré sa volonté il a de la peine à surpasser ses camarades ayant une vie plus simple.
Il réalise bien vite que jamais il ne se battra à armes égales dans la vie, les dés sont pipés. Pour gagner il doit tricher. On lui parle des amphétamines. Pour être plus concentré. Essai. Concluant. Il lui en faut plus, c’est cher, il se met à en dealer pour garder sa conso. Ses parents ne le reconnaissent plus, il est épuisé. Le deal lui confisque ses nuits, les études pour être traducteur occupent ses journées. Il n’a pas trouvé d’école alors il apprend en autodidacte. Sa vie passe vite.
Mais un jour, enfin, il se sent prêt à se lancer sur le marché du travail. Ses annonces sont publiées, il va réaliser son rêve. Mais personne ne l’appelle.
Traducteur à la tour de Babel, c’était peut-être pas le meilleur business plan. Il est un peu con David.
Prison géniale
L’alarme sonne. Elle retentit dans tout le bâtiment. J’entend la porte principale s’ouvrir, sept étages en-dessous de moi. Quelques secondes plus tard, plusieurs centaines de cliquetis se font entendre ; les cellules sont ouvertes. Il m’a fallu du temps pour saisir la subtilité d’un événement que je qualifiais premièrement de profondément absurde et qui se révélera en fait être une puissance créatrice monstrueuse. Comment qualifier autrement ce ballet, d’abord humain mais surtout mental, qui consiste à rejoindre sagement sa cellule après le temps libre octroyé chaque après-midis de chaque journées, à se laisser enfermer dans l’attente de cette sonnerie aux apparences libératrice avant de pousser la porte désormais ouverte en étant convaincu que ce qu’il y a derrière, puisque c’est un espace dans lequel il est permis de se déplacer librement jusqu’à la prochaine sonnerie, est un espace tout à fait différent de celui que l’on connaît en journée et dans lequel toute action est assimilée, contrôlée ou réprimandée ?
Les premiers temps je ne comprenais pas, j’étais incapable de voir autre chose qu’une tentative démente d’une bureaucratie à bout de souffle qui s’efforce d’appliquer des recommandations de je-ne-sais quel bureau d’études sur la psychologie carcérale. J’essayais bien sûr d’analyser la situation, ma formation me poussait à étudier les populations présentes et les différents effets que la situation avait sur eux. Ce fut difficile. Dur même. J’avais déjà participé à des études sur la situation carcérale et j’avais alors été endommagé psychologiquement par ce que j’y avais découvert. Je vous laisse donc imaginer, car je n’ai pas la force de revivre ces moments, ce qu’a pu être ma vie alors que j’étudiais la vie nocturne d’une prison où toute sorte de loi, d’ordre ou de sécurité disparaît pour quelques heures. Le pire étant que cette fois, pour des raisons qui me regardent, je faisais partie des détenus.
Ces quelques mois furent désastreux. Non seulement je jouais ma vie dans cette tentative de compréhension, mais de plus je n’allais nulle part. J’avais beau observer cette prison schizophrène sous toutes ses coutures, rien ne faisait sens. Rien n’expliquait l’ouverture des cages à la tombée de la nuit, qu’est-ce que ça amenait de laisser les détenus faire la loi la nuit avant de revenir se soumettre au maton la journée ? Rien de tout ça n’était cathartique, c’était trop libre et trop régulier pour y prétendre. Dépité je me résignai, tant qu’à n’y rien comprendre, à ne plus y jouer ma vie. Pour la première fois après des mois d’incarcération, je passais une nuit entière dans ma cellule.
Et alors je compris. Toute cette mise en scène, tout ce que je croyais être un merdier sans nom, tout ce foutu bordel avait un sens ! Rien de tout ça n’était aléatoire, absurde, insensé, au contraire c’était formidablement génial ! J’avais tout faux depuis le début, je m’étais entêté à comprendre ce qui se passait en dehors de la cellule, ça me semblait évident, alors que tout l’intérêt de cette liberté avait un effet majeur sur la population qui n’en profitais pas. Rester volontairement dans sa cellule, qui d’ailleurs n’en est plus une dès lors qu’elle est ouverte, et attendre que la porte se referme au lever du soleil. Voilà ce que cette prison avait réussi à mettre au point de manière exceptionnelle. À travers une liberté absolue elle poussait les détenus à se plier par eux-mêmes aux règles d’une société de laquelle ils étaient exclu, à rentrer dans un cadre pour espérer rentrer chez eux.
Cette prison était la chose la plus extraordinaire que j’ai eu la chance d’observer, et le jour de ma sortie je ne pus m’empêcher de demander à voir le directeur pour lui demander qui avait eu le génie d’en venir à cette solution.
- Ah mais c’est juste parce que la prison est alimentée avec des panneaux solaires, du coup ben… la nuit y a plus rien quoi.
Incendie III
À cheval sur son cheval, Jude continuait sa quête à la recherche d’une graine puissante, ancestrale, capable de faire pousser un nouvel arbre-père qui serait au centre d’une nouvelle forêt druidique, celle de sa communauté ayant brûlé quelques semaines auparavant à cause d’une incantation ratée. Elle avait laissé son frère et était partie seule vers le Sud, guidée par son instinct, emportant une outre, un long couteau, quelques plantes et la volonté de sauver son peuple. Car si une nouvelle forêt ne poussait pas rapidement, si les druides ne retournaient pas exercer leur magie bientôt, qui sait ce qui pouvait arriver ? Jude n’avait pas peur de grand-chose, mais elle frissonnait à l’idée de voir des démons s’attaquer à son frère.
Elle avait d’abord suivi la côte, gardant la Grand Mer à sa droite, allant de village en village. Elle était allée plus loin qu’elle ne l’avait jamais fait, elle était arrivée en Ibère puis était repartie sans rien trouver. Elle avait alors quitté la côte pour se diriger vers les Hautes Montagnes. Jamais elle n’avait vu quelque chose pareil, des cimes plus hautes que le ciel, des torrents plus puissants que cents chevaux, un vent glacial. Mais elle avait tenu. Elle dormait contre son merveilleux cheval pour se tenir au chaud, elle survivait en mendiant dans les villages ou en vendant ses connaissances druidiques, elle cherchait d’autres sages, mais Jude ne trouvait rien.
Désespérée, à bout de force, elle reprit le chemin de sa terre natale. Elle imaginait déjà la déception de tout ceux qui comptaient sur elle, son frère, le village, les autres druides surtout… Elle s’attendait à trouver ses terres à feu et à sang, elle voyait dans ses rêves des scènes d’horreur, des tempêtes, des monstres. Mais en arrivant vers chez elle, il faisait grand beau, tout était calme. Elle voyait bien sûr les traces du récent incendie, mais aucun démon ne l’avait encore attaquée. Mais plus incroyable que tout, au loin elle voyait un arbre gigantesque surplomber la forêt druidique ! C’était incompréhensible, ça n’avait aucun sens. Elle l’avait vu brûler, elle l’avait vu tomber !
Elle fit galoper son cheval à travers les champs pour arriver dans la forêt. Elle sentit immédiatement la puissance de l’arbre-père, elle était de retour chez elle, elle était en sécurité. Mais comment était-ce possible ? En arrivant au pied de l’arbre, elle tomba sur un druide qui lui fournit une explication.
- Ben ouais on avait mis des graines de côté en cas de coup dur. On est souvent bourrés mais on n’est pas con non plus. Ça va toi ?

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Incendie II
Alors même qu’elle voyait le feu ravager son village depuis le bateau sur lequel elle s’était réfugiée avec son frère, elle pensait déjà à son prochain périple. Les flammes destructrices se reflétaient dans ses yeux secs, pas une larme ne coulait, ni dans ses yeux ni dans les yeux de qui que ce soit. Même les enfants regardaient calmement l’incendie détruire le village puis s’en aller, laissant derrière lui des cendres et des souvenirs, en attendant de pouvoir ramener les bateaux sur la berge. Tous pensaient à la reconstruction, Jude pensait à son cheval. Il était parti comme le vent avant que l’incendie ne s’attaque au village, elle n’avait pas eu le temps de le pousser vers un bateau. Cheval sauvage par excellence elle savait qu’elle ne pouvait rien décider pour lui, mais elle espérait qu’il reviendrait pour l’accompagner dans sa quête.
L’incendie avait démarré dans la forêt sombre, quasiment au pied de l’arbre-père. C’était évident qu’il n’en restait rien. Rien de la forêt ancestrale, rien de l’arbre éternel, rien de la puissance qui les protégeaient tous. En tant qu’apprentie du cercle druidique il était de son devoir de partir à la recherche d’une graine capable de faire pousser un nouvel arbre-père, maître d’une nouvelle forêt, et il fallait faire vite. Les démons et créatures malsaines des autres plans astraux n’allaient pas tarder à sentir une différence et à profiter de l’absence de protection pour s’attaquer à eux.
Elle allait devoir parcourir des contrées lointaines, aller au-delà de tout ce qu’elle connaissait. Jude n’avait pas peur de l’inconnu, elle était investie de sa mission et rien ne l’en détournerait, mais elle se faisait du souci pour son frère. Ils avaient été adoptés par le village quand ils étaient enfants, personne ne savait qui était leurs parents, et bien que courageux il n’était pas encore tout à fait un guerrier. Elle ne savait pas pour combien de temps elle partait et s’en voulait de le laisser seul mais elle ne pouvait pas l’emmener, c’était une quête destinée à un soldat de la magie, c’était sa destinée.
Le village avait brûlé toute la nuit, de timides rayons d’un soleil à peine levé venaient éclairer la fumée qui montait des ruines encore chaudes. Tout le monde s’activait pour récupérer ce qui pouvait l’être, nettoyer le reste. Jude prit son frère à part pour lui expliquer pourquoi elle partait, qu’elle espérait revenir bientôt, qu’il devait rester pour aider au village, protéger ceux qui avaient eu la bonté de les élever comme les leurs. Il écouta, il ne dit rien. Il comprenait bien sûr. Elle se doutait qu’il était inquiet mais qu’il ne laisserait rien transparaître. Elle prit son sac contenant le peu de chose qui lui restait et se mit en route pour la quête de sa vie.
-         Jude ?
Elle se retourna vers son frère, émue. Il allait probablement lui faire des recommandations, lui dire de faire attention. C’était inutile mais c’était touchant.
-Â Â Â Â Â Â Â Â Â Tu penseras Ă prendre du PQÂ ?
Jusqu’à la mort
Jusqu’à la mort, pensa-t-il.
Le vent qui soufflait dans ses oreilles prit un instant le pas sur les bruits incessants du combat, chassa les odeurs de sang, et pour une seconde seulement il eut l’impression de n’être nulle part, de ne plus faire partie de cette guerre, de ne plus être en danger de mort. Le paradis. Et puis tout s’accéléra à nouveau, il fit un pas de côté pour éviter un coup mortel, se retourna et, d’un coup hasardeux, tua son adversaire. Les clameurs de la bataille étaient revenues, l’odeur immonde des morts, du sang qui coulait sur le sol, la peur dans son ventre, la sueur dans ses yeux, son sang qui lui battait les tempes. Tout autour de lui, des hommes se battaient. De retour en enfer.
Jusqu’à la mort, pensa-t-il.
Au fait ce n’est pas tout Ă fait vrai, car il ne pensait pas Ă la mort. Ou bien il n’y pensait plus. Il avait compris qu’il allait mourir mais n’avait pas vraiment pensĂ© Ă ce que ça voulait dire, pas le temps, pas l’envie. Pas le moment. Son cerveau n’était de tout façon plus en Ă©tat de produire une quelconque rĂ©flexion, tout son corps Ă©tait vidĂ© d’énergie, fonctionnait aux rĂ©flexes, tendu vers un seul objectif : frapper en premier. Â
Jusqu’à la mort, pensa-t-il.
Et même dans l’hypothèse où son cerveau serait capable de penser, il ne penserait probablement pas à ce qu’il vivait actuellement. S’il pouvait, il oublierait son ennemi, il oublierait son frère, cette lutte. Il avait une femme au pays, il avait un chez lui. Il avait des fleurs devant sa maison, il avait la mer au bout du chemin. C’était un beau domaine. Et puis il avait Arthur, qui n’arrêtait pas de courir partout depuis qu’il avait appris à marcher.
Jusqu’à la mort, pensa-t-il.
Arthur. N’ayant aucune intention de se faire arrĂŞter par l’épuisement du cerveau, la pensĂ©e de son fils s’était frayĂ©e un chemin pour venir se planter lĂ , comme ça. Et lui ne demandait que ça, alors un instant encore, tout s’arrĂŞta, les yeux fermĂ©s il pensait Ă son fils. Et au moment de les ouvrir il savait qu’il allait voir la mort, une pause pareille en plein combat ça ne pardonne pas.Â
Et comme prévu, il vit la mort. Mais pas la sienne. Il vit des morts, il ne vit même que ça, à perte de vue, étalés sur un champ. Il regarda sans comprendre.
Il était le seul debout de la tribu de Dana.
Nature morte
Le temps avait eu un effet radical sur ce village de montagne, il avait achevé ce que l’abandon de ses habitants avait commencé.
Le vent avait cassé les portes et les fenêtres, et poussé de la terre et de l’eau à l’intérieur des maisons. De l’herbe y avait donc poussé. La fontaine de la place principale ne coulait plus, le mécanisme étant à l’arrêt depuis longtemps, mais elle était régulièrement remplie par de l’eau de pluie et il n’était pas rare qu’une biche s’y arrête pour s’abreuver. De la mousse grignotait les toits, des arbres poussaient en travers des rues, une crue avait fait déborder la rivière qui avait décidé de quitter son lit pour se coucher contre l’église, la grignotant un peu plus chaque jour. La nature, avec la patience qui la définit, ouvrait grand la gueule pour avaler et digérer ce village.
La disparition de cet ancien lieu de vie semblait indéniable, mais tout le monde n’était pas de cet avis. Grégoire et Jeanne Dropaz étaient présents sur ces terres depuis quasiment une centaine d’années, toute leur vie passé dans ce joli hameau. Leur jardin était leur fierté, victorieux du concours du plus beau jardin de la vallée de nombreuses fois. Les deux grabataires n’avaient donc pas l’intention de laisser la nature faire n’importe quoi, ni de laisser la mort les empêcher de se battre pour un peu d’ordre et des rosiers bien taillés.
Aujourd’hui encore, lorsque l’on se balade dans la forêt, on peut entendre un râteau ou un sécateur. Le bruit de deux fantômes en guerre contre le bordel naturel.
Incendie
Tout avait commencé au fin fond de la forêt sombre. Une incantation majeure, nécessitant l’association des druides de plusieurs villages, avait mal tourné. Une explosion avait tué sur le coup plusieurs des sages et l’incendie avait commencé. C’était la fin de l’été et la forêt était particulièrement sèche, le feu se propageait rapidement et avait très vite englouti toute la forêt.
Seul au milieu de la place, un homme semble entendre quelque chose. Il regarde autour de lui, rien.
Surgissant des flammes sur son cheval, une jeune apprentie fonce en direction des villages pour les prévenir. Le feu qui s’attaque en ce moment même aux corps de son ancien maître n’est pas un feu naturel, la magie en lui est forte et il est affamé, rien ne l’arrêtera. La seule solution pour survivre, la cavalière le sait mieux que personne, est de foncer au port, d’embarquer sur les bateaux et de laisser passer la catastrophe. La combattre est impossible. Alors elle talonne son cheval et file à travers champs, arrive dans un village, crie le danger et file dans le suivant.
Il y a bien une voix, on essaye de lui dire quelque chose, mais quoi ?
À bout de force, elle arrive sur la place de son village, le dernier. La fumée est visible depuis longtemps, tout le monde sait qu’il se passe quelque chose de grave et les soldats de garde ont vu l’apprentie galoper plus vite que le vent. Tout le monde est donc déjà réuni devant l’arbre central, dont les racines font office d’estrade pour les discours importants, en attente d’instructions. Elle explique rapidement ce qu’il se passe, ce qu’il faut faire, et se laisse tomber dans les bras de son frère, épuisée. Tout le monde s’active.
Excepté un homme qui reste en place. Il ne bouge pas. Il écoute. Tout à coup, il se met à hurler sur tout le monde.
« Vous n’avez pas honte, bande de couards, de déserter votre maison, la maison de vos ancêtres, au moindre danger ? Vous le savez comme moi, il n’y a plus grand déshonneur que de laisser disparaître la demeure de ceux qui vous ont mis au monde ! J’ai écouté au fond de mon cœur et j’ai entendu mon ancêtre me supplier de rester, de protéger sa demeure terrestre. Aucun repos ne sera possible pour vous ou votre sang si vous ne restez pas vous battre ! Honte à vous ! »
Depuis le bateau qui abrite les villageois, on entend les cris de l’homme qui brûle vif. Il arrive fièrement devant ses ancêtres, mort mais heureux.
- Bonjour noble lignĂ©e, je pense ĂŞtre digne de vous rejoindre.Â
- AbrutiÂ
- Pardon ?Â
- Ça fait une heure qu’on te dit de prendre ton bateau pour pas crever, par Toutatis.
Burn-out
La pression était insoutenable, le stress constant. Entre les deadlines bien trop pressantes, les retards accumulés, la quantité de travail qui ne cessait d’accumuler, Megan sentait qu’elle ne tiendrait pas longtemps. Depuis trop longtemps, elle n’avait pas eu de repos, les week-ends n’était pas synonymes de pause, ses dernières vacances étaient floues dans sa mémoire, les cafés du matin sont devenu des RedBull, les RedBull des amphétamines, les amphétamines une habitude.
Elle avait commencé par se convaincre que c’était passager, une période difficile à passer avant de retrouver le calme. Un « challenge » en quelque sorte. Puis, alors même qu’elle-même n’y croyait plus, il fallait rassurer son entourage. Justifier ces cernes, parler d’insomnies, contrebalancer en parlant d’un travail très excitant, une opportunité inespérée. Et petit à petit il n’y avait plus personne à rassurer, son entourage était devenu tout aussi inexistant que ses heures de sommeil.
Alors qu’elle était au plus bas, sa charge de travail au plus haut, qu’elle ne savait plus ou elle en était mais qu’on la demandait tout le temps, elle comprit. Qu’elle n’y arrivait pas, ou plus. Que c’était fini, elle n’avait plus d’espoir, il valait mieux tout laisser tomber avant d’y passer, ça n’avait pas tant d’importance. Elle essayait de se dire qu’elle le faisait pour sa santé, mais même ça elle n’y croyait pas vraiment, rien n’avait d’importance, elle voulait juste dormir, fermer les yeux et ne plus jamais les ouvrir.
Tout ça, c’était au début du millénaire. Depuis, celle qu’on appelle Megan dans certaine région du monde, mais aussi Dieu, Allah, Yavhé, n’a jamais pensé à s’occuper de la Terre à nouveau. Son stagiaire à pris le relais, il galère un peu en ce moment parce qu’il est encore au café mais il va s’habituer.

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La Grande Bibliothèque
(…) les fondations datent d’avant les premières Guerres des Planètes, ce qui en fait le bâtiment public le plus ancien que l’on connaisse. On suppose même qu’il date d’une époque où les indigènes n’avaient pas connaissance d’une vie extérieure à leur système solaire. Nous ne gardons que très peu d’ouvrages de cette époque, et ils ne sont évidemment pas disponibles au grand public. Moi-même je ne les ai vus qu’une fois. La première modification importante de la bibliothèque date de La Grande Refonte, période où elle gagne une importance interplanétaire notamment grâce à Mar’zan l’aventurière, qui avait étudié ici pendant (…)
Les nouveaux étudiants avaient de la chance de commencer leur formation avec lui, se dit Le Grand Poussiéreux. Peu de Grains-de-Poussières, les sages ayant la chance de pratiquer à la Bibliothèque Universelle, étaient aussi passionnés que lui. Son regard se détacha du petit groupe d’étudiant passionnés et ses yeux se posèrent sur l’étagère qui contenait les quelques livres dont le Grain-de-Poussière avait parlé aux étudiants. Le plus grand trésor de l’univers selon lui, et surtout ce qui conférait à cette bibliothèque son statut. Et aussi les subventions galactiques.
(…) mais ce qu’il faut comprendre c’est que cette bibliothèque est un joyau de l’univers. De par son architecture, son histoire, son implication dans la politique actuelle et une multitude d’autres aspects dont nous aurons le temps de parler plus tard. Mais commençons par son architecture. Le bâtiment n’a évidemment pas toujours été ainsi. Il a évolué au fil du temps et il continue de le faire, des annexes sont ajoutées, des espaces modifiés. Admirez le changement brutal de roche entre ce mur et celui-ci. Tout simplement un changement d’époque qui prend forme sous vos yeux (…)
Le Grand Poussiéreux quitta le balcon qui surplombait la bibliothèque et se rendit dans son bureau. Sans savoir pourquoi, il était nerveux. Deux minutes plus tard, il était en contact avec le représentant du comité culturel galactique.
« Nous venons de découvrir une planète sur laquelle il y a une bibliothèque un tout petit peu plus ancienne que la vôtre avec un poil plus de livres datant d’avant la Rencontre des Autre Civilisations. Conformément au Code du comité culturel galactique toutes vos subventions vont lui être allouées. Nous viendrons demain récupérer vous ouvrages pour les transférer chez eux. »
Le Grand Poussiéreux s’assit sur sa chaise, déçu mais pas surpris. Depuis qu’il y avait une intelligence artificielle en charge de l’exploration spatiale, une planète avec de la vie était découverte tous les deux-trois jours, et chaque semaine une civilisation ancienne possédant une très vieille bibliothèque intégrait la fédération intergalactique. Il se doutait bien qu’il ne serait pas en charge de la Bibliothèque Universelle plus d’une semaine.
Exploration
L’endroit était désert, pas une âme qui vive, pas même la moindre présence animale. Rien qui puisse témoigner d’un quelconque passage d’êtres intelligents, c’était un endroit complètement vide à première vue. Des rafales sporadiques soulevaient la poussière pour créer un faux brouillard et les seuls sons qu’on pouvait entendre ici. Le soleil, partiellement caché par des nuages imprimait des ombres mouvantes sur un sol inégal et sombre. On avait donc là les seuls mouvements visibles dans ce lieu à l’écart de toute existence.
Et pourtant... Alors que je foulais ce sol, vierge selon toute vraisemblance, je sentais une présence. Pas comme un regard posé sur moi, pas non plus des petits bruits de respiration, pas non plus une odeur, rien qui ressemble à ce que j’avais déjà pu expérimenter tout au long de ma carrière. Plutôt comme une certitude intense et profonde que quelque chose était là , et que ce quelque chose savait que j’y était aussi. Je déposais tout mon matériel de mesure (infrarouge, sismique, ultrason, laser, scan psy) au pied de mon planeur solaire, sachant pertinemment que ce que je sentais n’apparaîtrait pas sur mes capteurs. Assis en tailleur, je me mis à l’écoute, calme, ouvert.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté là à attendre, à chercher de façon faussement inactive, à tenter de comprendre. Le temps ne passe pas de la même manière ici, j’avais perdu mes repères depuis longtemps.
Et soudain je sentis que j’y étais arrivé, la présence n’avait plus peur de moi. Le vent se calma, le soleil me chauffait la nuque et je sentais une force grandir. Très doucement, à l’intérieur de moi, perdu dur cette planète inconnue, j’entendis ces mots :
-         « Tu me dessines un mouton ? »