Voyages et dĂźners coĂ»teux : les comptes de lâĂlysĂ©e dĂ©rapent
Dans un rapport publiĂ© lundi, la Cour des comptes sâalarme du dĂ©ficit de 8 millions dâeuros dans le budget de la prĂ©sidence de la RĂ©publique
Homard bleu et macaron rose, dĂ©cor royal et meilleurs vins pour plus de 150 invité·es : les images de la rĂ©ception majestueuse de Charles III, en septembre 2023 au chĂąteau de Versailles, avaient immĂ©diatement alimentĂ© la question. Combien dâeuros la prĂ©sidence de la RĂ©publique avait-elle dĂ©boursĂ© pour organiser un tel Ă©vĂ©nement ? La rĂ©ponse est dĂ©sormais disponible : 474 851 euros, dâaprĂšs la Cour des comptes.
Dans leur rapport annuel sur les comptes de la prĂ©sidence de la RĂ©publique, publiĂ© lundi 29 juillet, les magistrats financiers alertent sur la forte augmentation des dĂ©penses du chef de lâĂtat, notamment en ce qui concerne les frais de dĂ©placement et rĂ©ception, en 2023. LâĂlysĂ©e a bouclĂ© cette annĂ©e-lĂ son exercice en dĂ©ficit (8,3 millions dâeuros sur 117,2 millions de rĂ©sultat), ce qui nâĂ©tait pas le cas de lâexercice prĂ©cĂ©dent (excĂ©dentaire de 300 000 euros).
« Si plusieurs facteurs externes expliquent ce niveau de dĂ©penses non anticipĂ© (inflation, activitĂ© prĂ©sidentielle conditionnĂ©e par le contexte international) », la Cour des comptes alerte aussi sur une nĂ©cessaire « vigilance accrue » face aux « facteurs internes » qui ont conduit Ă ce dĂ©rapage. Ă la fin de lâannĂ©e, les dĂ©penses de la direction chargĂ©e de lâorganisation des Ă©vĂ©nements, des dĂ©placements et de lâintendance ont Ă©tĂ© supĂ©rieures de 7 millions dâeuros par rapport au budget prĂ©visionnel.
Le choix dâorganiser le « dĂźner dâĂtat » en lâhonneur de Charles III au chĂąteau de Versailles a fortement pesĂ© dans la balance, la prĂ©sidence de la RĂ©publique ayant dĂ» externaliser de nombreuses prestations : traiteur extĂ©rieur (et non cuisines de lâĂlysĂ©e) pour 166 193 euros, « extras » embauchĂ©s pour le service pour 100 428 euros, scĂ©nographie et montage pour 42 720 euros, ou encore 42 515 euros de vins, champagne et autres boissons.Â
Le coĂ»t total de la soirĂ©e (474 851 euros) ne prend pas en compte les autres dĂ©penses liĂ©es Ă la « visite dâĂtat » â le plus haut rang protocolaire â organisĂ©e pour la venue pendant trois jours du souverain britannique en France, ni les frais dâannulation (80 000 euros) de la premiĂšre visite, repoussĂ©e en raison des mobilisations contre la rĂ©forme des retraites. « La France entretient des relations diplomatiques soutenues avec de trĂšs nombreux pays qui organisent des Ă©vĂ©nements Ă©quivalents lorsquâils reçoivent le chef de lâĂtat », se dĂ©fend la prĂ©sidence de la RĂ©publique.
Des déplacements de plus en plus onéreux
Un autre « dĂźner dâĂtat » a coĂ»tĂ© prĂšs dâun demi-million dâeuros : celui en lâhonneur du premier ministre indien Narendra Modi, le 14 juillet 2023, au musĂ©e du Louvre. LĂ encore, le choix de la prĂ©sidence dâorganiser le repas en dehors du palais de lâĂlysĂ©e â Ă lâinverse des rĂ©ceptions du prĂ©sident amĂ©ricain Joe Biden ou de lâĂ©mir du Qatar en 2024 â a coĂ»tĂ© cher : prĂšs de 173 000 euros de traiteur, 72 000 euros dâ« extras », etc. Pour une note globale de 412 366 euros.
Ă titre de comparaison, deux autres rĂ©ceptions organisĂ©es Ă lâĂlysĂ©e â le dĂźner dâĂtat pour le prĂ©sident mongol et celui pour le Forum de Paris sur la paix â ont coĂ»tĂ© 62 000 et 67 000 euros. « Cette comparaison entre les dĂźners souligne le rĂŽle majeur du choix du lieu dans le coĂ»t total de chaque Ă©vĂ©nement », relĂšve la Cour dans son rapport.
Plus encore que les rĂ©ceptions, ce sont les dĂ©placements dâEmmanuel Macron qui grĂšvent le budget. Dans son rapport, la Cour des comptes interroge un paradoxe : le prĂ©sident de la RĂ©publique ne se dĂ©place pas beaucoup plus quâavant mais ses dĂ©placements coĂ»tent de plus en plus cher au contribuable. Ă titre dâexemple, le coĂ»t moyen des dĂ©placements nationaux du chef de lâĂtat a quasiment doublĂ© depuis 2018, culminant lâannĂ©e derniĂšre Ă 60 462 euros.
Ă une Ă©chelle plus large, lâĂ©volution des dĂ©penses donne mĂȘme le vertige. En 2016, pour la derniĂšre annĂ©e pleine de son quinquennat, François Hollande sâest dĂ©placĂ© 142 fois, pour un budget global de 17,7 millions dâeuros. En 2023, Emmanuel Macron a effectuĂ© 112 dĂ©placements qui ont coĂ»tĂ© 23,2 millions dâeuros. Autrement dit, le coĂ»t moyen dâun dĂ©placement prĂ©sidentiel est passĂ© de 125 000 Ă 207 000 euros en sept ans.
Comment expliquer une telle hausse ? Sans nier le poids de lâinflation sur certaines lignes de dĂ©pense, lâinstitution de la rue Cambon charge lourdement le fonctionnement de lâĂlysĂ©e, soulignant « le nombre de dĂ©placements, lâĂ©volution de leur structure et la taille des dĂ©lĂ©gations », mais aussi « des problĂšmes dâorganisation interne ».
Lâexplosion des frais de dĂ©placement rĂ©sulte directement des choix politiques opĂ©rĂ©s Ă lâĂ©poque par Emmanuel Macron. AprĂšs un premier trimestre passĂ© cloĂźtrĂ© Ă lâĂlysĂ©e, en proie Ă un mouvement social massif contre la rĂ©forme des retraites, le chef de lâĂtat avait fait de sa capacitĂ© Ă occuper lâespace un enjeu politique central : il sâagissait de montrer quâil nâĂ©tait pas empĂȘchĂ©, malgrĂ© lâimpopularitĂ© de sa rĂ©forme, et de reprendre la main dâun quinquennat considĂ©rablement embourbĂ©.
Une tournĂ©e en OcĂ©anie Ă 3 millions dâeuros
« Je dois me rĂ©engager dans le dĂ©bat public », avait-il prĂ©venu fin avril. La suite avait Ă©tĂ© Ă lâavenant : en quelques semaines, le prĂ©sident de la RĂ©publique Ă©tait allĂ© discuter dĂ©serts mĂ©dicaux dans le Loir-et-Cher, lycĂ©e professionnel en Charente-Maritime, reconquĂȘte industrielle dans le Nord, attractivitĂ© de la France dans les Yvelines, souverainetĂ© industrielle en ArdĂšche ou encore transport aĂ©rien en Seine-et-Marne.
Fin juin, il avait tenu Ă passer trois jours Ă Marseille (Bouches-du-RhĂŽne) pour balayer les dossiers de la citĂ© phocĂ©enne. Le dĂ©placement a coĂ»tĂ© 342 828 euros Ă lâĂtat, un budget « particuliĂšrement onĂ©reux » selon la Cour des comptes.
Laquelle critique Ă©galement le prix excessif de deux autres visites officielles, en Corse en septembre (278 209 euros) et Ă Toulouse (Haute-Garonne) en dĂ©cembre, pour visiter le siĂšge dâAirbus (205 022 euros). La tournĂ©e en OcĂ©anie (Nouvelle-CalĂ©donie, Vanuatu, Papouasi), au cĆur de lâĂ©tĂ©, bat des records (3,1 millions dâeuros), talonnĂ©e par celle en Afrique (1,9 million) au printemps.
En plus de leur nombre, câest le faste et la dimension des dĂ©placements que lâinstitution place dans son viseur. Pour la visite dâĂtat dâEmmanuel Macron en Chine, en avril 2023, lâĂlysĂ©e a affrĂ©tĂ© deux avions A330 pour transporter une dĂ©lĂ©gation plĂ©thorique, oĂč figuraient notamment lâancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, grand ami de la Chine, ou lâancien ministre socialiste Jean-Marie Le Guen, membre du conseil dâadministration de lâentreprise Huawei. Ă lâarrivĂ©e, en plus de la voiture prĂ©sidentielle transportĂ©e sur place, cinquante vĂ©hicules avaient Ă©tĂ© louĂ©s pour dĂ©placer le convoi prĂ©sidentiel.
Avec le transport et lâhĂ©bergement, plusieurs frais annexes sont venus alourdir la facture de cette visite, Ă lâinstar des prestations audiovisuelles confiĂ©es Ă des sociĂ©tĂ©s privĂ©es (55 084 euros). Au total, lâescapade chinoise a coĂ»tĂ© 1,8 million dâeuros, rĂ©vĂšle la Cour des comptes, qui pointe au passage le dĂ©calage entre le budget prĂ©visionnel et le coĂ»t rĂ©el du voyage. Une hausse de 40 %, selon lâinstance, traduite par un surcoĂ»t imprĂ©vu de 520 000 euros.Â
Une diffĂ©rence loin dâĂȘtre anecdotique, aux dires de lâinstitution administrative. Le rapport pointe ainsi Ă plusieurs reprises les « problĂšmes dâorganisation interne » Ă lâĂlysĂ©e, Ă©voquant par exemple les multiples annulations et reprogrammations de derniĂšre minute. « Bien quâil existe des contraintes spĂ©cifiques Ă lâactivitĂ© prĂ©sidentielle, il ressort que les arbitrages Ă diffĂ©rents niveaux sont souvent rendus tardivement, ce qui ne permet pas de respecter le processus dĂ©fini et contraint Ă un fonctionnement dans lâurgence », souligne la Cour des comptes.
Annulations et reprogrammations
La multiplication des annulations nâest pas que le fait du prĂ©sident de la RĂ©publique : elle dĂ©coule aussi, pour lâannĂ©e 2023, de son impopularitĂ©. Le mouvement social contre la rĂ©forme des retraites a poussĂ© lâĂlysĂ©e Ă annuler plusieurs dĂ©placements et voyages prĂ©vus. Elle ne saurait toutefois ĂȘtre rĂ©sumĂ©e Ă ce contexte. Depuis son Ă©lection en 2017, Emmanuel Macron a habituĂ© ses interlocuteurs, partenaires et collaborateurs Ă une instabilitĂ© permanente. Plusieurs ministres ont ainsi racontĂ© Ă Mediapart, ces derniĂšres annĂ©es, leur lassitude face aux contre-ordres de derniĂšre minute venus de lâĂlysĂ©e.
En tout, douze dĂ©placements ont Ă©tĂ© annulĂ©s en 2023, un record si lâon excepte lâannĂ©e 2020 rendue exceptionnelle par le contexte sanitaire. Sans entrer dans ces considĂ©rations, la Cour des comptes rappelle un fait : ce fonctionnement a un coĂ»t pour le contribuable, 832 328 euros de pertes pour lâannĂ©e 2023. Ă elle seule, lâannulation du voyage prĂ©vu en Allemagne en juillet 2023 a coĂ»tĂ© 429 100 euros Ă lâĂtat, celle de la visite en SuĂšde en fĂ©vrier, 180 150 euros.
En guise de prĂ©conisations pour lâavenir, la Cour des comptes suggĂšre Ă lâĂlysĂ©e, entre autres, de mieux anticiper lâagenda prĂ©sidentiel et de plafonner la taille des dĂ©lĂ©gations. Elle encourage aussi la prĂ©sidence Ă modĂ©rer le recours aux missions prĂ©paratoires, ces voyages de collaborateurs dâEmmanuel Macron destinĂ©s à « tĂąter le terrain » et Ă prĂ©parer sa venue.
Car ces missions coĂ»tent cher, soulĂšve le rapport. Avant de se rendre au BrĂ©sil, cette annĂ©e, Emmanuel Macron a envoyĂ© quatre Ă©quipes diffĂ©rentes prĂ©parer les quatre Ă©tapes de son pĂ©riple. Trop souvent dĂ©cidĂ©es au dernier moment, ces missions prĂ©paratoires ont un prix, encore plus lorsque les conseillers prĂ©sidentiels dĂ©cident de prendre lâavion pour gagner du temps.
Ainsi de celle censĂ©e prĂ©parer lâhommage rendu Ă Roubaix (Nord), en mai 2023, Ă trois policiers tuĂ©s par un automobiliste. « En dĂ©pit dâune rĂšgle Ă©dictĂ©e dâeffectuer en train les trajets infĂ©rieurs Ă quatre heures », lâĂ©quipe dâEmmanuel Macron a pris un vol commercial pour atteindre la ville nordiste. La prĂ©sidence « tiendra compte des remarques de la Cour pour amĂ©liorer son organisation et ses dispositifs internes », a rĂ©pondu lâĂlysĂ©e, assurant ĂȘtre « mobilisĂ©e pour gĂ©rer avec efficacitĂ© son budget dans un contexte dâune part inflationniste et dâautre part gĂ©opolitique et politique qui influence lâagenda de lâexĂ©cutif ».
Ilyes Ramdani et Antton Rouget