PEOPLE ARE BETTER THAN RECORDS (pt 27) : this is the end
Pierre Lemaire, 33 ans, Lyon.
Démiurge de ONZE et bassiste agile dans MONPLAISIR.
A choisi Modern Life Vol.1 de SATELLITE JOCKEY et Autisti de AUTISTI.
Des fois, je ne sais pas quoi choisir. Je peux rester des jours Ă attendre que la situation se dĂ©cante d'elle-mĂȘme, au lieu de trancher. Mais des fois, ça ne marche tout simplement pas. Regarde cette chronique. Pendant pas mal de temps, je ne savais pas quoi choisir entre Modern Life Vol.1 de SATELLITE JOCKEY et Autisti, l'opus 2 du quintuple album lâAltro Mondo de Louis Jucker.
Il y a plein de raisons pour lesquelles j'aurais envie de parler de l'un ou l'autre, et elles se ressemblent toutes.Les labels qui s'en occupent, pour commencer.Â
Dans les 2 cas, il s'agit de labels âlocauxâ, on est tentĂ©s de dire bio, de ma ville d'adoption, Lyon. D'un cĂŽtĂ©, on a SK Records, label fondĂ© par Nico Poisson et sa bande alors qu'ils formaient NED, depuis rejoint par l'adorable Sophie et dont le catalogue est une authentique mine d'or avec des rĂ©fĂ©rences toutes plus excitantes que les autres : SATHĂNAY, LA SOCIĂTĂ ĂTRANGE, DEUX BOULES VANILLE, NOYADES, SHEIK ANORAK, CANTENAC DAGAR. Et AUTISTI, donc. J'en oublie, ne m'en veux pas.
De l'autre, on a AB Records, autre label lyonnais Ă 2 lettres, une autre belle bande de potes, et un tas d'autres noms super cool Ă dĂ©couvrir : SATELLITE JOCKEY donc, mais aussi KCIDY, TĂLE FROIDE, SIERRA MANHATTAN, Alexander Van Pelt, CALANQUES, FUN FUN FUNERAL, LE MĂCHANT⊠Je vais m'arrĂȘter lĂ , il y en a trop et tout est bien pour qui aime la pop.
La sincĂ©ritĂ©, ensuite. Je sais que c'est un terme tarte Ă la crĂšme, qu'il devrait ĂȘtre banni de toute chronique musicale, mais tant pis. J'assume. Ces deux albums sentent chacun Ă leur maniĂšre le fait-maison. Chez AUTISTI, ça saute aux oreilles, ça sent la cassette, la prise live et les bricolages, les micros cheap et les prĂ©amps poussĂ©s au-delĂ du raisonnable⊠C'est presque de la capture de rĂ©pĂšte, mais par je-ne-sais-quel artifice ça sonne grave, en toute simplicitĂ©, en toute abrasivitĂ©. Et ça fonctionne aussi bien parce que c'est assumĂ© sans ĂȘtre exagĂ©rĂ©. Louis Jucker et Emilie ZoĂ© ont complĂštement digĂ©rĂ© l'indie des annĂ©es 90 et ont dĂ©cidĂ© d'en faire leur synthĂšse Ă eux. Ils ont su conserver l'esprit, sans l'Ă©riger en finalitĂ©, sans sombrer dans la copie ou l'hommage. Avec leurs bricolages Ă 3 francs suisse, ils sont parvenus au sommet de la chaĂźne alimentaire indĂ©. Chez SATELLITE JOCKEY, la production est presque Ă l'opposĂ© : propre, maitrisĂ©e, prĂ©cise, aĂ©rĂ©e⊠PondĂ©rĂ©e. Il y a cette volontĂ© farouche de servir la chanson grĂące Ă la production, et surtout grĂące aux arrangements. Ils sont pas moins de six musiciens dans ce groupe, mais on sent qu'ils sont tous tendus vers l'idĂ©e de laisser leur patte tout en offrant le maximum de place Ă l'autre. LĂ oĂč il serait facile de tomber dans la surenchĂšre, on prĂ©fĂšre rester tranquillement en famille. Dans cette ambiance de coloc pop et cosy, bourrĂ©e d'objets 60s chinĂ©s ça et lĂ , confortablement calĂ© entre deux pastilles sonores.
L'Ă©criture, enfin. Je crois qu'on reconnait un bon disque Ă ce qu'il brouille les cartes de notre mĂ©moire. On Ă©coute un disque pour la premiĂšre fois et on a la sensation de le connaitre depuis toujours. On a l'impression de connaitre par coeur un disque et on se rend compte que c'est seulement la seconde fois qu'on l'Ă©coute. On pense connaĂźtre un disque sur le bout des doigts et on dĂ©couvre Ă chaque fois des Ă©lĂ©ments insoupçonnĂ©s. Mais tout ça ne prend racine que dans la qualitĂ© d'Ă©criture des chansons. Quand elles savent se rendre Ă©videntes sans ĂȘtre prĂ©visibles. Tenez Opacity, le dernier morceau de la face A de Modern Life Vol. 1. Impossible Ă l'entame toute en mĂ©lancolie et en retenue de ce morceau d'imaginer l'explosion psychĂ©dĂ©lique et arpĂ©gĂ©e qui se prĂ©pare. Impossible ensuite de réécouter le morceau sans une forme d'impatience, sans l'attente de ce passage Ă la fois incongru et parfaitement intĂ©grĂ©. Il est devenu parfaitement Ă©vident. Et tout est Ă l'avenant sur ce disque. La trompette de Long Is The Road, la suite d'accords sur Copernicus, les pattes Ă cĂŽtĂ© Ă l'orgue sur la bossa nova dĂ©jĂ lunaire de ~~~~~~, l'imbrication entre la guitare et la mĂ©lodie sublime du chant de KCIDY sur United Nations, la rĂ©fĂ©rence finale et gĂ©niale Ă Jean-Baptiste Lully sur le titre Ă©ponyme. C'est quand mĂȘme incroyable qu'en parlant d'un album, j'aie l'impression de le spoiler comme le dernier Ă©pisode de ta sĂ©rie prĂ©fĂ©rĂ©e. CĂŽtĂ© AUTISTI, les pistes sont encore plus brouillĂ©es. Encore plus difficile de situer ce disque dans le temps. Impossible d'expliquer pourquoi les riffs de The Dower et You Felons n'avaient pas Ă©tĂ© inventĂ©s jusque lĂ . Impensable de se dĂ©pĂȘtrer du shuffle de Peaches For Planes et de ce refrain fredonnĂ© digne d'un hymne de stade. Pourquoi suis-je autant attirĂ© par la voix brisĂ©e d'Emilie ZoĂ© sur Curb ? Comment est-ce que des morceaux peuvent sembler Ă la fois si simples et si familiers, et n'ĂȘtre jamais ennuyeux ? Pourquoi est-ce que les paroles de L'Altro Mondo rĂ©sonnent autant avec ce qui se passe dans ma tĂȘte ?
We share the same room again
Waiting for l'amour in vain
I hope the summer in your eyes
will save the winter we never had
Is this another loop?
Is this another part of our youth?
Encore des questions auxquelles je ne vais pas savoir apporter de rĂ©ponse. Alors je vais faire comme d'habitude. Je vais attendre et réécouter ces disques, et espĂ©rer que la situation se dĂ©cante d'elle-mĂȘme. Tant mieux si je reste coincĂ©.