"Aujourdâhui, dans notre dĂ©mocratie, on ne dĂ©sire pas lâenfant : on redoute sa venue, on la retarde et on lâempĂȘche par une sĂ©rie de pratiques sur lesquelles je nâai pas besoin de mâĂ©tendre. M. Vautour et ses locataires veulent voir "la maison sans enfants". Observez un peu nos modernes : moroses et dĂ©biles jouisseurs, ils ont une haine presque maladive pour les petits. Au restaurant, en wagon, il faut voir les airs crispĂ©s que prennent les voisins dâune famille normale. Les rires de lâenfant, ses cris, ses caprices, ses pleurs, sa turbulence naturelle horripilent nos contemporains troublant leur repos et leur bĂ©ate digestion. Vous le savez tous aussi bien que moi : il nâen Ă©tait pas ainsi autrefois. On se rĂ©jouissait, on se glorifiait dâavoir une famille nombreuse. Grands-parents et parents accueillaient le nouveau-nĂ© avec allĂ©gresse [âŠ] Tout sâĂ©clairerait, tout serait trĂšs simple si les hommes et les femmes "avancĂ©s" venaient nous dire honnĂȘtement : "Nous prĂ©fĂ©rons le plaisir Ă la peine. Nous obĂ©issons Ă lâappel de nos sens. Ce quâil nous faut, câest la voltige amoureuse. Nous nâavons pas le courage de fonder une famille, dâĂ©lever des enfants, de travailler pour eux." Tout serait justement trop simple. Nos femmelins et nos Ă©mancipĂ©s ne consentent pas Ă avouer leur commune dĂ©chĂ©ance. Ils la dissimulent derriĂšre un arsenal dâarguments dits "Ă©levĂ©s" ; ils la parent de considĂ©rations "socialistes" et ils traitent de "rĂ©actionnaires" et "dâennemis du progrĂšs", ceux qui persistent Ă pratiquer la fidĂ©litĂ© conjugale, Ă avoir un foyer irrĂ©prochable et Ă sâentourer dâenfants."
Albert Vincent, « La famille chez Proudhon et dans la démocratie », in Les Cahiers du Cercle Proudhon (1912-1913), TroisiÚme et quatriÚme cahiers, mai-août 1912.