âŻïž Par delĂ le bien et le mal ou par delĂ l'Ăglise et ses hĂ©rĂ©sies : les Sept sermons aux morts
Le mal peut prendre l'apparence du bien et l'enfer ĂȘtre pavĂ© de bonnes intentions. Entre mise en ordre du chaos d'images issues spontanĂ©ment de l'inconscient via diverses voies et le fatras de la gnose ou d'hĂ©rĂ©sies qui furent autant de tentatives d'exprimer la mise en ordre de ce chaos de l'inconscient.
Par delà le bien et le mal, on tombe dans un univers de paires d'opposés. Si l'on ne peut en tirer du sens, on risque de dissoudre le moi dans l'inconscient. Nietzsche l'a durement payé comme l'exprima Jung dans son autobiographie « Ma vie ».
« La terminologie religieuse est seule adĂ©quate face au destin tragique de la totalitĂ© [psychique]. âC'est le destinâ : celui qui s'y abandonne y voit Dieu, celui qui lutte de façon Ă©perdue y voit le diable (1). »
Aussi, « Celui qui s'enfonce en lui-mĂȘme est comme enfui dans la terre ; c'est un mort en quelque sorte qui est retournĂ© dans la terre maternelle ; c'est un Kaineus âaccablĂ© de cent peinesâ et Ă©crasĂ© dans la mort ; c'est un homme qui emporte en gĂ©missant le lourd fardeau de son soi et de son destin (2). »
Il y a autre chose au delà du bien et du mal, c'est l'individuation, la distinction (cf. l'audio, ci-joint), en clair : l'hérésie (!). L'homme est à la fois dedans sa totalité psychique, à la fois dehors, et le processus est inconscient, automatique. En 1916, Jung est aux prises avec ses concepts non encore formulés, aux prises avec des images qui lui viennent spontanément, aux prises aussi avec des événements paranormaux qui lui arrivent :
« Ce fut [âŠ] une ironie du sort quâil mâait fallu [âŠ], au cours de mon expĂ©rience, rencontrer [âŠ] ce matĂ©riel psychique qui fournit les pierres Ă partir desquelles se construit une psychose et que lâon retrouve aussi par consĂ©quent dans les asiles de fous. Il sâagit de ce monde dâimages inconscientes qui plongent le malade mental dans une confusion inextricable, mais qui est aussi la matrice de lâimagination crĂ©atrice des mythes, imagination avec laquelle notre Ăšre rationaliste semble avoir perdu le contact. Certes, lâimagination mythique est partout et toujours prĂ©sente, mais elle est tout aussi honnie que crainte, , et cela semble une expĂ©rience bien risquĂ©e ou une aventure douteuse que de sâabandonner au sentier incertain qui conduit dans les profondeurs de lâinconscient. [âŠ]
Je pense Ă la parole de Goethe : âPousse hardiment la porte devant laquelle tous cherchent Ă sâesquiver !â [1er Faust â ndr : motif repris dans Matrix avec les pilules rouge et bleue]. Or, le deuxiĂšme Faust est plus quâun simple essai littĂ©raire. Il est un chaĂźnon de lâAurea Catena [ndr : Ă©crit alchimique, Aurea Caten Homeri, qui relie par une chaĂźne dâor une succession dâhommes sages qui, commençant par HermĂšs TrimĂ©giste, relient la terre et le ciel â cf. note dâAniĂ©la JaffĂ©], de cette chaĂźne dâor qui, depuis les dĂ©buts de lâalchimie philosophique et de la gnose jusquâau Zarathoustra de Nietzsche, reprĂ©sente un voyage de dĂ©couvertes â le plus souvent impopulaire, ambigu et dangereux â vers lâautre pĂŽle du monde.
Nietzsche avait perdu le contact avec le sol sous ses pieds parce quâil ne possĂ©dait rien dâautre que le monde intĂ©rieur de ses pensĂ©es â monde qui, dâailleurs, possĂ©dait plus Nietzsche que lui-mĂȘme ne le possĂ©dait. Il Ă©tait dĂ©racinĂ© et planait sur la terre, et câest pourquoi il fut victime de lâexagĂ©ration et de lâirrĂ©alitĂ©.
Le dimanche [âŠ], la sonnette de la porte dâentrĂ©e sonna Ă toute volĂ©e. [âŠ] Tous, nous courĂ»mes aussitĂŽt Ă la porte pour voir qui Ă©tait lĂ , mais il nây avait personne ! Nous nous sommes tous regardĂ©s, pantois ! [âŠ] La maison entiĂšre Ă©tait comme emplie par une foule, elle Ă©tait comme pleine dâesprits ! [âŠ] Naturellement, une question me brĂ»lait les lĂšvres : âAu nom du ciel, quâest-ce que cela ?â Alors, il y eut comme une rĂ©ponse en cĆur : âNous nous en revenons de JĂ©rusalem, oĂč nous nâavons pas trouvĂ© ce que nous cherchions.â Ces mots correspondent aux premiĂšres lignes des âSept sermons aux morts.â
Alors, les mots se mirent Ă couler dâeux-mĂȘmes sur le papier, et en trois soirĂ©es, la chose Ă©tait Ă©crite. Ă peine avais-je commencĂ© Ă Ă©crire que toute la cohorte dâesprits sâĂ©vanouit. [âŠ] Cela se passait en 1916. [âŠ] [Cette expĂ©rience] Ă©tait probablement liĂ©e Ă lâĂ©tat dâĂ©motion dans lequel je me trouvais alors et au cours duquel des phĂ©nomĂšnes parapsychologiques peuvent intervenir. Il sâagissait dâune constellation inconsciente et je connaissais bien lâatmosphĂšre singuliĂšre dâune telle constellation en tant que numen dâun archĂ©type : âSignes avant-coureurs, apparitions, avertissements, sâamoncellent !â [Goethe, Second Faust, acte V, Minuit] (3) »
« Notre intellect voudrait naturellement se prĂ©valoir dâune connaissance scientifique Ă ce sujet ou encore, de prĂ©fĂ©rence, anĂ©antir toute lâexpĂ©rience en tant que contraire Ă la rĂšgle. Quâun monde qui ne prĂ©senterait plus dâexceptions Ă la rĂšgle serait ennuyeux !
Peu avant cet Ă©pisode, jâavais notĂ© le fantasme que mon Ăąme mâavait Ă©tĂ© ravie et sâĂ©tait envolĂ©e. [âŠ] lâinconscient correspond au mythique pays des morts, le pays des ancĂȘtres. De sorte que si, dans un phantasme, lâĂąme disparaĂźt, cela veut dire quâelle sâest retirĂ©e dans lâinconscient ou dans le âpays des mortsâ. Cela Ă©quivaut Ă ce que lâon appelle la perte de lâĂąme, un phĂ©nomĂšne que lâon rencontre relativement souvent chez les primitifs. [âŠ] De mĂȘme quâun mĂ©dium, [lâĂąme] donne aux âmortsâ la possibilitĂ© de se manifester. Câest pourquoi, trĂšs vite aprĂšs la disparition de [mon] Ăąme, les âmortsâ apparurent chez moi et câest ainsi que prirent naissance les âSept sermons aux mortsâ. Ă cette Ă©poque et dĂ©sormais toujours plus clairement, les morts me sont apparus comme porteurs des voix de ce qui est encore sans rĂ©ponse, de ce qui est en quĂȘte de solution, de ce qui est en mal de dĂ©livrance. Car les questions auxquelles, de part mon destin, je devais donner rĂ©ponse, les exigences auxquelles jâĂ©tais confrontĂ©, ne mâabordaient pas de lâextĂ©rieur mais provenaient prĂ©cisĂ©ment du monde intĂ©rieur. Câest pourquoi les conversations avec les morts, les âSept sermonsâ, forment une sorte de prĂ©lude Ă ce que jâavais Ă communiquer au monde sur lâinconscient : ils sont une sorte de schĂ©ma ordonnateur et une interprĂ©tation des contenus gĂ©nĂ©raux de lâinconscient.
[âŠ] [Ă lâĂ©poque], il me semble que jâai Ă©tĂ© saisi et subjuguĂ© par un message quâil me fallait transmettre. Il y avait dans ces images des Ă©lĂ©ments qui ne concernaient pas que moi, mais qui concernaient aussi de nombreux autres ĂȘtres. [âŠ] Ă partir de ce moment, ma vie appartenait Ă la communautĂ©. Les connaissances qui mâimportaient, ou que je cherchais, ne faisaient pas encore partie du patrimoine de la science dâalors.
Je devais moi-mĂȘme en subir lâexpĂ©rience premiĂšre, et je devais, en outre, essayer de placer ce que je dĂ©couvrais sur le terrain de la rĂ©alité ; sinon, mes expĂ©riences nâen resteraient quâĂ lâĂ©tat de prĂ©jugĂ©s subjectifs non viables. DĂšs lors, je me mis au service de lâĂąme. Je lâai aimĂ©e et je lâai haĂŻe, mais elle Ă©tait ma plus grande richesse. Me vouer Ă lâĂąme fut la seule possibilitĂ© de vivre mon existence comme une relative totalitĂ© et de la supporter.
Je puis dire aujourdâhui que je ne me suis jamais Ă©loignĂ© de mes expĂ©riences initiales. Tous mes travaux, tout ce que jâai créé sur le plan de lâesprit proviennent des imaginations et des rĂȘves initiaux. Cela commença en 1912, voilĂ bientĂŽt cinquante ans. Tout ce que jâai fait ultĂ©rieurement dans ma vie est dĂ©jĂ contenu dans ces imaginations prĂ©liminaires, mĂȘme si cela nâa Ă©tĂ© que sous forme dâĂ©motions ou dâimages.
Mes recherches scientifiques furent le moyen et la seule possibilitĂ© de mâarracher Ă ce chaos dâimages [ndr : le âfatrasâ de la gnose ! En fait, la mise en ordre, en concepts psychologiques, des images issues spontanĂ©ment de lâinconscient]. Sinon, ce matĂ©riel se serait agrippĂ© Ă moi comme des teignes de bardane, ou mâaurait enlacĂ© comme des plantes de marĂ©cage. Je mis le plus grand soin Ă comprendre chaque image, chaque contenu, Ă lâordonner rationnellement â autant que faire se pouvait â et, surtout, Ă le rĂ©aliser dans la vie. Car câest cela que lâon nĂ©glige le plus souvent. On laisse Ă la rigueur monter et Ă©merger les images, on sâextasie peut-ĂȘtre Ă leur propos, mais, le plus souvent, on en reste lĂ . On ne se donne pas la peine de les comprendre, et encore bien moins dâen tirer les consĂ©quences Ă©thiques quâelles comportent. Ce faisant, on sollicite les efficacitĂ©s nĂ©gatives de lâinconscient.
MĂȘme celui qui acquiert une certaine comprĂ©hension des images de lâinconscient, mais qui croit quâil lui suffit de sâen tenir Ă ce savoir est victime dâune dangereuse erreur. Car quiconque ne ressent pas dans ses connaissances la responsabilitĂ© Ă©thique quâelles comportent succombera bientĂŽt au principe de puissance. Des effets destructeurs peuvent en rĂ©sulter, destructeurs pour les autres, mais aussi pour le sujet mĂȘme qui sait. Les images de lâinconscient imposent Ă lâhomme une lourde responsabilitĂ©. Leur non-comprĂ©hension, aussi bien que le manque du sens de la responsabilitĂ© Ă©thique, privent lâexistence de sa totalitĂ© et confĂšrent Ă bien des vies individuelles un caractĂšre pĂ©nible de fragilitĂ© (3). »
Les « Sept sermons aux morts » est un texte Ă©crit Ă la maniĂšre d'un pastiche gnostique que Jung signe du nom de Basilide d'Alexandrie, hĂ©rĂ©tique dont nous ne connaissons que ce dont les hĂ©rĂ©siologues nous ont transmis, tel IrĂ©nĂ©e de Lyon dans son ouvrage intitulĂ© Contre les hĂ©rĂ©sies (4). Si le passage sur Basilide n'Ă©toffe pas ce que Jung dit dans les « Sept sermons aux morts », le dĂ©but du rĂ©cit d'IrĂ©nĂ©e Ă propos de la constitution du PlĂ©rĂŽme et des Eons par paires d'opposĂ©s, quant Ă lui, fait bien Ă©cho Ă la future thĂ©orisation psycho-analytique de Jung. Les gnostiques exprimaient en fait leur expĂ©rience de la constitution de la psychĂ© humaine. Notre psychĂ© se forme sur un inconscient collectif dont nous sommes dotĂ©s dĂšs notre conception, tout comme notre corps qui nous est donnĂ©. Notre totalitĂ© psychique que Jung appelle « soi » a tout intĂ©rĂȘt Ă ĂȘtre projetĂ©e sur une image divine, sinon, il y a risque de la confondre avec le moi, qui enfle et se prend pour Dieu (ou l'anthĂ©christ puisque tout va par paires) avec des risque de dissolution de la conscience dans l'inconscient. Se distinguer de l'eau du lac tout en Ă©tant issu de cette eau n'est pas sans risque.
⣠ChaĂźne Youtube « La Plume et LâĂpĂ©e » , « Les Sept Sermons aux Morts - Carl Gustav Jung (Livre Audio Complet) », pub. 13 aoĂ»t 2025, https://www.youtube.com/watch?v=RfGPaW99HIU (cons. 26 mai 2026).
â
(1) C. G. Jung, « Psychologie et alchimie », Ed. Buchet / Chastel, trad. fr. Paris, 1970, p. 43 (note).
(2) C. G. Jung, « Métamorphose de l'ùme et ses symboles », ± 4e édition, éd. Georg, 1989, p. 501.
(3) C. G. Jung, « âMa vieâ Souvenirs, rĂȘves et pensĂ©es », Ă©d. Gallimard, col. Folio, 1973, p. 219-224.
(4) Irénée de Lyon, trad. Moine Adelin Rousseau, Contre les hérésies : Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, éd. du Cerf, 2001, 749 pages.