Tabac: Cinq questions pour comprendre le «filtergate», le scandale des cigarettes Une association anti-tabagisme accuse des industriels du tabac de tricher sur les taux de substances dangereuses contenues dans leurs cigarettes⊠Serait-ce le « DieselGate » du monde du tabac ? Une association antitabac a annoncĂ© ce vendredi avoir portĂ© plainte contre les quatre grands fabricants de cigarettes pour « mise en danger de la vie dâautrui ». Le ComitĂ© national contre le tabagisme(CNCT) les accuse de tricher sur les taux de goudrons, monoxyde de carbone et nicotine de leurs cigarettes en « falsifiant » les contrĂŽles. Lâassociation dĂ©nonce un « filtergate ». De quoi les cigarettiers sont-ils accusĂ©s ? Selon le CNCT, il existe « de minuscules trous » dans les filtres de cigarettes qui permettent de « falsifier les tests » en agissant comme un « systĂšme de ventilation invisible ». « Ces microtrous ont pour seul objectif de frauder lors des contrĂŽles par les autoritĂ©s publiques. En laissant passer de lâair, ils diluent les substances dangereuses, ce qui permet dâafficher des taux de nicotine, monoxyde de carbone et goudron infĂ©rieurs Ă ce que les fumeurs inhalent rĂ©ellement », explique Yves Martinet, prĂ©sident du CNTC, Ă Â 20 Minutes. Ces microtrous mis en place pour ventiler lâair inhalĂ© par le fumeur nâauraient pas systĂ©matiquement dâeffet en conditions rĂ©elles. « Lors des tests, les substances sont mesurĂ©es par des machines. Or, elles nâinhalent pas comme les fumeurs », explique Ă Â 20 Minutes Karine Gallopel-Morvan, professeure des universitĂ©s Ă lâĂcole des hautes Ă©tudes en santĂ© publique. « Les fumeurs appuient avec leurs lĂšvres et leurs doigts sur le filtre et sur ces micro-orifices. En les bouchant, ils inhalent plus substances dans des quantitĂ©s supĂ©rieures Ă ce qui est affichĂ© par les industriels », poursuit la spĂ©cialiste du tabac. « Ce dispositif de micro-orifices dans le filtre des cigarettes empĂȘche les autoritĂ©s de savoir si les seuils de goudron, de nicotine, et de monoxyde de carbone quâelles ont fixĂ©s sont dĂ©passĂ©s », assure lâassociation, qui a dĂ©posĂ© plainte le 18 janvier 2017 au parquet de Paris. Le CNCT assure que « la teneur rĂ©elle en goudron et nicotine inhalĂ©e par les fumeurs serait entre 2 et 10 fois supĂ©rieure pour le goudron et 5 fois supĂ©rieure pour la nicotine. Les fumeurs qui pensent fumer un paquet par jour en fument en fait lâĂ©quivalent de deux Ă dix ». Or les taux de substances dangereuses ont un impact sur la consommation des fumeurs selon plusieurs spĂ©cialistes. « Cela a une influence colossale, les fumeurs choisissent des cigarettes lighten pensent quâelles sont moins nocives, Ă tort », dĂ©plore Bertrand Dautzenberg, pneumologue Ă lâhĂŽpital de la PitiĂ©-SalpĂȘtriĂšre et secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral dâAlliance contre le tabac. « Des documents internes Ă lâindustrie du tabac montrent que la cigarette dite lĂ©gĂšre Ă©tait un outil marketing pour rassurer les fumeurs, en particulier les femmes, plus sensibles aux enjeux de santĂ© selon des Ă©tudes de marchĂ© faites par les cigarettiers », abonde Karine Gallopel-Morvan. Contre qui la plainte a-t-elle Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e ? Le CNCT porte plainte contre les filiales françaises des quatre grands cigarettiers, Philip Morris, British American Tobacco, Japan Tobacco International et Imperial Brands (dont Seita est une filiale). « Aujourdâhui, 97 % des cigarettes comportent des perforations invisibles du filtre », souligne lâassociation. Les cigarettiers accusĂ©s ont-ils rĂ©agi ? Pas tous Ă ce stade. ContactĂ© par 20 Minutes, Philip Morris France nâa pas souhaitĂ© commenter la dĂ©marche du CNCT. Ăgalement joint par 20 Minutes ce vendredi, British American Tobacco France dit avoir « appris la nouvelle par voie de presse. Nous nâavons, Ă date, rien reçu au sujet de cette plainte. Nous prĂ©fĂ©rons attendre une information formelle pour dĂ©cider des suites Ă donner ». Le cigarettier dit respecter « toutes les normes et rĂ©glementations en vigueur dans lâensemble des pays oĂč nos produits sont distribuĂ©s ». Que dit la loi en matiĂšre de composition des cigarettes ? En France, les teneurs maximales en goudron, nicotine et monoxyde de carbone sont fixĂ©es par la directive europĂ©enne sur les produits du tabac appliquĂ©e depuis 2016. Elle oblige les fabricants et les importateurs de produits du tabac Ă Â fournir des informations aux autoritĂ©s des Ătats membres sur les ingrĂ©dients, les Ă©missions et les donnĂ©es toxicologiques. Une cigarette ne peut pas contenir plus de 10 mg de goudron, 1 mg de nicotine et 10 mg de monoxyde de carbone. Ces taux ne figurent plus sur les paquets depuis lâapparition du paquet neutre le 1er janvier 2017. L'UE a aussi fixĂ© des normes standards pour encadrer les mesures de ces substances. En France, câest le Laboratoire national de mĂ©trologie et dâessais (LNE) qui effectue ces contrĂŽles avec une « machine Ă fumer ». « Les mĂ©thodes rĂ©glementaires utilisĂ©es pour le contrĂŽle des cigarettes sâappuient sur des normes. Les analyses faites selon ces normes ne prennent pas en compte les Ă©ventuelles microperforations quâil peut y avoir dans le filtre », indique le LNE Ă Â 20 Minutes. « Il existe dâautres normes qui font des mesures par fumage intensif, câest-Ă -dire en bouchant ces microperforations et en inhalant plus intensĂ©ment. Elles ne sont pas en vigueur au niveau europĂ©en, mais elles sont Ă lâĂ©tude », poursuit le laboratoire. « Toute la question est : quâest-ce qui est le plus reprĂ©sentatif ? Un fumage intensif ou rĂ©glementaire ? » Pourquoi cette plainte intervient-elle ? Lâexistence de « trous de ventilation » dans les filtres Ă cigarettes nâest pas nouvelle et elle est connue depuis longtemps. Elle date selon le CNCT de la fin des annĂ©es 1950, au moment oĂč les mesures du taux de goudrons et de nicotine ont commencĂ© Ă ĂȘtre imposĂ©es aux Etats-Unis. Lâassociation sâest plongĂ©e dans les documents internes de lâindustrie du tabac pour constituer sa plainte. Il sâagit de millions de documents internes et confidentiels que les principaux cigarettiers ont Ă©tĂ© obligĂ©s de publier dans le cadre de procĂšs aux Etats-Unis, dans les annĂ©es 1990. « Nous avons commencĂ© Ă travailler sur cette plainte en juin 2017, cela nous a pris du temps car nous sommes une petite organisation », explique lâavocat du CNCT, Pierre Kopp, Ă Â 20 Minutes. « Notre objectif, câest quâon en parle et que les Français comprennent que cette industrie les enfume sur ces taux, pour les rendre accros », affirme Yves Martinet. La France compte prĂšs de 16 millions de fumeurs selon les autoritĂ©s, et le tabac, responsable de cancers et de maladies cardiovasculaires, cause 75.000 dĂ©cĂšs par an dans lâHexagone.