De quelque cĂŽtĂ© que viennent les dangers pour notre vie et notre civilisation, que ce soit de ces vieillards sauvages, privĂ©s de dents et de goĂ»ts, ou de ces ĂȘtres qu'Hartmann dĂ©nomme des « hommes », en face de tous deux, nous voulons tenir Ă pleines dents aux droits de notre jeunesse, et ne pas nous lasser de dĂ©fendre l'avenir, dans notre jeunesse, contre ces iconoclastes qui veulent briser les images de l'avenir. Mais cette lutte nous fait faire une constatation particuliĂšrement grave : On active, on encourage et l'on utilise avec intention les dĂ©bauches du sens historique dont souffre le prĂ©sent.
Et, ce qui est plus grave, on l'utilise contre la jeunesse, pour dresser celle-ci Ă cette maturitĂ© de l'Ă©goĂŻsme vers quoi l'on tend partout, on l'utilise pour briser la rĂ©pugnance naturelle de la jeunesse par une explication lumineuse, câest-Ă -dire scientifico-magique de cet Ă©goĂŻsme, Ă la fois viril et peu viril.
On sait de quoi est capable l'histoire, quand on lui donne une certaine prĂ©pondĂ©rance, on ne le sait que trop ! Elle extirpe les instincts les plus violents de la jeunesse, la fougue, l'esprit d'indĂ©pendance, l'oubli de soi, la passion ; elle tempĂšre l'ardeur de son sentiment de justice ; elle Ă©touffe ou elle refoule le dĂ©sir d'arriver lentement Ă la maturitĂ© par le dĂ©sir contraire d'ĂȘtre bientĂŽt prĂȘt, d'ĂȘtre bientĂŽt utile, d'ĂȘtre bientĂŽt fĂ©cond ; elle corrode, par le poison du doute, la sincĂ©ritĂ© et l'audace du sentiment. Oui, elle s'entend mĂȘme Ă frustrer la jeunesse de son plus beau privilĂšge, Ă lui enlever sa force d'accepter une grande idĂ©e, dans un Ă©lan de foi dĂ©bordante, de faire naĂźtre du fond d'elle-mĂȘme une idĂ©e plus grande encore.
L'excĂšs des Ă©tudes historiques est capable de tout cela, nous l'avons vu, car cet excĂšs dĂ©place sans cesse, chez l'homme, les perspectives, transforme l'horizon, supprime l'atmosphĂšre dont il est entourĂ©, ce qui ne permet plus Ă l'homme d'agir et de sentir au point de vue non historique. L'homme abandonne dĂšs lors l'horizon infini, pour se retirer en lui-mĂȘme, dans le plus petit cercle Ă©goĂŻste, oĂč il se dessĂšche. Il parviendra peut-ĂȘtre Ă l'habiletĂ©, jamais Ă la sagesse. Il laisse alors composer avec lui, il compte avec les faits dont il s'accommode, il ne s'emporte plus avec colĂšre, mais il cligne de l'oeil et s'entend Ă chercher son propre avantage ou l'avantage de son parti, dans l'avantage ou le prĂ©judice des autres. Il dĂ©sapprend la honte superflue et devient ainsi, petit Ă petit, ce que Hartmann appelle l' « homme », ce que Hartmann appelle le « vieillard ».
Mais on veut qu'il devienne ainsi ; c'est lĂ le sens de ce « plein abandon de la personnalitĂ© au processus universel » que l'on rĂ©clame avec tant de cynisme â on le veut, Ă cause de son but qui est la dĂ©livrance du monde, comme nous l'affirme Eduard von Hartmann, l'espiĂšgle. Or, la volontĂ© et le but de ces « hommes », de ces « vieillards » de Hartmann, peut ĂȘtre difficilement la dĂ©livrance du monde, car certainement le monde serait dĂ©livrĂ©, s'il Ă©tait dĂ©livrĂ© de ces hommes et de ces vieillards. Car alors commencerait le rĂšgne de la jeunesse.