The CPAS, from the dark side
Certains ne le connaissent pas, dâautres sâen font une idĂ©e fausse. Certains ne voient plus leur vie sans lui, dâautres le rejettent. On en a tous notre propre idĂ©e, mais personne -mis Ă part ses employĂ©s- ne connait la face cachĂ©e dâun Centre Public dâAction Sociale, CPAS pour les intimes. Pour rappel, le CPAS est une structure créée pour venir en aide aux personnes en situation prĂ©caire, avec peu ou pas de revenus, de sorte de les rĂ©insĂ©rer dans notre sociĂ©tĂ© et de leur rendre une certaine dignitĂ©. Cette structure est revenue rĂ©cemment sous le feu des projecteurs suite Ă lâarrivĂ©e massive dâexclus du chĂŽmage, mais aussi de demandeurs dâasile, et est amenĂ©e Ă jouer un rĂŽle de plus en plus important dans leur intĂ©gration chez nous.
Immersion de 5 semaines dans un monde souvent décrié et mal compris, pour en tirer une image toute autre de ses fonctions mais aussi de ses employé(e)s.
Les ILA, initiales tristement inconnues
Comme dit plus haut, les CPAS ont pris une importance considĂ©rable dans lâaccueil des Ă©trangers suite Ă la mise en place des Initiatives Locales dâAccueil (ou ILA). Mais de quoi parle-t-on exactement? Tout dâabord, il faut savoir que les demandeurs dâasile sont au dĂ©part accueillis dans l'un des 90 centres Fedasil du pays puis dispatchĂ©s dans plusieurs CPAS en fonction de ces centres. Ce sont ces CPAS qui gĂšrent les Initiatives Locales dâAccueil, systĂšme qui offre une place d'accueil assortie d'un certain nombre dâaides aux demandeurs dâasile : un logement, la gratuitĂ© des soins de santĂ©, des bons alimentaires, de lâargent de poche,âŠ
En lisant ces lignes, certains se diront « Eh ben, ils ont la belle vie ces Ă©trangers! ». Et pourtant. Pour avoir visitĂ© leurs logements, les ILA vivent dans un trĂšs petit espace, parfois sans chauffage ni eau chaude, au milieu de personnes qui ne parlent pas leur langue, avec trĂšs peu dâargent pour vivre, mais surtout dans lâattente pesante dâune dĂ©cision positive ou nĂ©gative quant Ă leur demande dâun statut de rĂ©fugiĂ© politique. Mais le plus difficile sans doute, câest de vivre loin de sa famille:
« Mon Ă©pouse et moi avons dĂ» quitter notre pays suite Ă un conflit religieux, alors que jâavais un mĂ©tier, un permis,⊠Mes enfants vivent actuellement en Autriche pendant que mon Ă©pouse et moi vivons dans un logement sans connexion internet. On se retrouve Ă Skyper avec de la 4G sur mon smartphone, et câest le seul contact que nous avons. »Â
Dâautres nâont mĂȘme personne Ă qui se raccrocher, Ă lâimage de cette jeune mĂšre qui nâa pour seul repĂšre son bĂ©bĂ© de seulement 6 mois.
Ce quâil faut souligner chez les ILA, mais aussi chez les rĂ©fugiĂ©s politiques rencontrĂ©s durant ces 5 semaines, câest leur volontĂ© de sâintĂ©grer dans notre sociĂ©tĂ©: non, tous les Ă©trangers ne sont pas de potentiels terroristes susceptibles de poser des bombes Ă chaque coin de rue. Ils veulent apprendre le français, se faire comprendre, suivre une formation en vue dâun emploi, et donc dâun revenu,⊠Mais parfois, la tĂąche sâavĂšre plus difficile que prĂ©vue.
Les assistantes sociales, superwomen et appui précieux
Mais ce quâil faut aussi constater, câest parfois une certaine exigence de leur part pour recevoir telle ou telle aide. Selon un jeune rĂ©fugiĂ© politique, ceci est dĂ» Ă une diffĂ©rence de culture: en effet, dans leur pays dâorigine rĂšgne une sociĂ©tĂ© de lâinstant, oĂč tout se fait directement, sans attendre et sans rĂšgle. Ici en revanche, il y a des horaires Ă respecter, des dĂ©lais, des refus aussi Ă devoir accepter⊠Cette brutale transition les rend dĂ©pendants de leur assistante sociale, sorte de seconde maman pour eux.
Mais que lâon ne se mĂ©prenne pas, des bĂ©nĂ©ficiaires belges sont aussi parfois trĂšs dĂ©pendants de leur assistante sociale: certains viennent tous les jours, parfois sans avoir pris rendez-vous, lui demander une aide financiĂšre pour payer de la nourriture, des tickets de transport, voire des choses pas forcĂ©ment nĂ©cessaires⊠Et cela arrive de plus en plus souvent, pendant que dâautres se contentent dâun RIS (Revenu dâIntĂ©gration Social) parfois trĂšs faible et se sacrifient pour Ă peu prĂšs tout.
Avec le recul, on se rend bien compte que les assistantes sociales ont une charge de travail Ă©norme: elles doivent gĂ©rer non seulement de nombreux dossiers en mĂȘme temps, mais aussi leurs bĂ©nĂ©ficiaires qui viennent, se plaignent, et parfois explosent, ne comprenant pas quâils ne sont pas seuls au monde. Bon, c'est normal, c'est leur mĂ©tier.Â
Mais l'on sait moins qu'une assistante sociale se voit aussi attribuer des tĂąches parfois (trĂšs) Ă©tonnantes: rĂ©aliser lâĂ©tat des lieux de maisonnettes, sâoccuper des immondices, acheter des fournitures scolaires, faire des doubles de clĂ©s, participer Ă des dĂ©mĂ©nagements, amĂ©nager des maisonnettes,⊠Qui aurait cru que des assistantes sociales, qui ont dĂ©jĂ tant Ă faire au bureau, avaient ce genre de tĂąches en plus Ă rĂ©aliser? Sur le moment, on peut ĂȘtre trĂšs surpris. Mais pour elles, câest une routine Ă laquelle elles ont fini par sâhabituer. Quoique. Chaque matin, alors que j'arrivais avec une certaine naĂŻve Ă©nergie et que je demandais Ă des collĂšgues « ça va? », la plupart me rĂ©pondait « faut bien. »
Comment, aprĂšs des annĂ©es dâĂ©tudes pour obtenir un bachelier dâassistante sociale, Ă©tudes choisies -enfin, je lâespĂšre- se retrouve-t-on si extĂ©nuĂ©, parfois Ă la limite du burn out, et si jeune -beaucoup de mes collĂšgues nâavaient pas encore la trentaine? La rĂ©ponse est en fait toute simple, comme pour beaucoup d'autres professions: il y a un manque de personnel. Pour preuve, quelques jours avant mon dĂ©part, une remplaçante a fait ses dĂ©buts au CPAS. Comme cadeau dâarrivĂ©e: une trĂšs haute pile de dossiers dont elle doit sâoccuper rapidement (en plus des ILA dont elle aura la charge). Jâimagine dĂ©jĂ les heures supplĂ©mentaires quâelle a dĂ©jĂ dĂ» rester comme ses collĂšgues afin de tout boucler avant le comitĂ© qui a lieu tous les quinze jours et de satisfaire ses bĂ©nĂ©ficiaires au plus vite.
Non, une assistante sociale ne passe pas la plupart de son temps Ă faire poireauter les personnes dans le besoin pendant des heures, des jours voire des semaines. Lâaugmentation massive des bĂ©nĂ©ficiaires tant belges quâĂ©trangers, lâattribution de tĂąches hors de leur domaine de compĂ©tences, mais aussi leur manque de connaissances en langue Ă©trangĂšre (point aussi incomprĂ©hensible que problĂ©matique et qui ne facilite pas leur boulot) fait non seulement augmenter leur charge de travail et leurs difficultĂ©s Ă assumer leur boulot correctement, mais aussi la lenteur des rĂ©ponses aux nombreuses questions de leurs bĂ©nĂ©ficiaires.
Peut-on endiguer ce phĂ©nomĂšne peu mis en lumiĂšre mais problĂ©matique?Oui, mais chacun doit ĂȘtre acteur de la solution:
Les politiques devraient trouver des solutions alternatives au CPAS pour faire baisser le nombre de bĂ©nĂ©ficiaires aux CPAS bondĂ©s;Â
Les prĂ©sidents des CPAS devraient engager plus de personnes pour permettre une meilleure rĂ©partition du travail entre assistantes sociales;Â
Les bĂ©nĂ©ficiaires eux-mĂȘmes, tant belges quâĂ©trangers, devraient sâefforcer dâĂȘtre quelque peu plus tolĂ©rants envers leur « seconde maman » et parfois accepter certains sacrifices.
Ceci est un point de vue issu de 5 semaines d'immersion dans un CPAS. Mais il est bon d'extrapoler ce point de vue Ă un grand nombre de CPAS du pays.