Les 4 Ăąges de la photographie selon Serge Tisseron
Photo de famille de mon arriĂšre-grand-mĂšre maternelle, 1904
Serge Tisseron nâest pas un spĂ©cialiste de la photographie, il a fait sa carriĂšre dans la psychiatrie et de la psychologie, ce qui lâa conduit Ă sâintĂ©resser notamment aux secrets de famille, aux relations que nous entretenons avec les images et au rapport des enfants aux nouvelles technologies.
Son opuscule Le jour oĂč jâai tuĂ© mon frĂšre â Quand lâIA fabrique la photographie de nos souvenirs, que mâa offert Mârick,est nĂ© de rĂ©flexions qui lui sont venues Ă lâoccasion dâune expĂ©rience trĂšs personnelle : la (re)crĂ©ation, grĂące Ă lâIA, dâune image quâil sâĂ©tonnait de ne pas retrouver dans un album de famille. Le propos de Serge Tisseron porte sur la photographie vernaculaire, celle qui relĂšve de lâhistoire de la vie privĂ©e, sur ses usages et ses fonctions, en particulier sur la maniĂšre dont la photographie modĂšle nos imaginaires et transforme notre rapport Ă la rĂ©alitĂ©. Il distingue 4 Ăąges successifs de ces transformations et fait lâhypothĂšse que « les imaginaires qui portent aujourdâhui lâintelligence artificielle ne font que relayer ceux qui ont toujours portĂ© la photographie ».
La preuve dâune rĂ©alitĂ© nĂ©cessaire
Le 1er Ăąge est celui de lâalbum photo familial pour attester de la rĂ©alitĂ© de lâexistence dâune famille. Sa fonction mĂ©morielle est premiĂšre, il est le support dâun imaginaire non « seulement groupal, mais aussi transgĂ©nĂ©rationnel » dâune famille comme il faut. Il vise Ă©galement Ă faire « adhĂ©rer Ă un rĂ©cit collectif unifié » car « les mĂ©moires de chacun pouvaient diverger ». Dans ce premier Ăąge, pas de clichĂ©s de la vie quotidienne, la photographie Ă©tait alors un luxe, « les images sans humains Ă©taient de la pellicule gĂąchĂ©e », le portrait est le genre premier de la photographie sans prĂ©tention artistique ou documentaire.
Si lâon en croit la datation du 2e Ăąge, lâauteur fait courir cette pĂ©riode jusquâaux annĂ©es 1960, mais il nâindique pas qui prend les photos de lâalbum. En effet, en France, le grand essor du parc des appareils photo dĂ©buta seulement Ă partir des annĂ©es 1950-1960. Jusque-lĂ , la photographie restait lâapanage des professionnels chez qui on allait « se faire tirer le portrait » pour les grandes occasions et dâamateurs Ă©clairĂ©s issus de la grande bourgeoisie, comme par exemple Martial Caillebotte. Câest ainsi que la marraine de François, issue dâune vieille famille de la bourgeoisie possĂ©dait des portraits de famille sur daguerrĂ©otypes.
Photographie issue d'un album d'une famille du Nord de la France, [ca 1920]
2. La voie dâune rĂ©alitĂ© Ă dĂ©couvrir
Ce deuxiĂšme Ăąge commence donc dans les annĂ©es 1960 avec la baisse du prix des appareils, du dĂ©veloppement des films et des tirages oĂč la photographie. Câest la dĂ©mocratisation de la pellicule. La photographie devient alors une activitĂ© largement rĂ©pandue, mĂȘme si sa pratique reste en gĂ©nĂ©ral le privilĂšge du pĂšre de famille. La dĂ©multiplication des images encourage leur comparaison. [âŠ] Autrement dit, nous commençons Ă considĂ©rer ces images comme des instantanĂ©s possibles parmi dâautres de lâhistoire de nos familles, sans autre lĂ©gitimitĂ© que de tĂ©moigner dâune certaine perception de la rĂ©alité ».
Ce quâaurait pu dire Ă©galement Serge Tisseron, câest que la photographie de famille vise dĂ©jĂ Ă reprĂ©senter le bonheur, celui dâune famille heureuse. « Avec la pose, c'Ă©tait facile. Il suffiÂsait de sourire. Le fameux « cheeeese » accompagnait la cĂ©rĂ©monie. [âŠ] DĂ©sormais, le bonheur ne s'affiche plus au garde-Ă -vous, il se saisit dans le mouvement, l'instantanĂ© au quotidien. L'opĂ©rateur doit l'attraper au vol. Avec une petite rĂ©volution : l'apparition de l'enfant-roi. L'album dĂ©marre avec lui, par le ventre arrondi de maman et son premier portrait, l'Ă©chographie. Premier bain, premiĂšre dent, premiers pas, premiĂšre rentrĂ©e scolaire... Avec l'enfant, tout commence. Ce n'est plus le rejeton qui s'intĂšgre dans une lignĂ©e, mais la lignĂ©e qui se refonde autour de lui. »
Toutefois, des photos manquantes, parfois caviardĂ©es, des individus qui en disparaissent, par exemple, peuvent aussi fournir les indices de non-dits, voire des secrets de famille inavouables, car comme lâĂ©crit Serge Tisseron : « la photographie met plus facilement sur le chemin dâune interrogation quâelle nâen apporte la rĂ©ponse.
Hippolyte BAYARD (1801-1887) Autoportrait en noyé (1840)
3. Le numérique et le sacre du selfie
Au dĂ©but de la premiĂšre dĂ©cennie des annĂ©es 2000, le smartphone, le web et les rĂ©seaux sociaux rĂ©volutionnent les usages de la photographie et ce faisant leur signification. DĂ©sormais, chacun maĂźtrise lâensemble des opĂ©rations : prise de vues, dĂ©veloppement et diffusion. « La socialisation Ă distance autour de centres dâintĂ©rĂȘt partagĂ©s sâimpose dĂ©finitivement sur la socialisation basĂ©e sur la proximitĂ© physique, dont les familles Ă©taient Ă©videmment le lieu privilĂ©giĂ©. La fonction principale de la photographie nâest plus dâalimenter un grand rĂ©cit familial, mais de crĂ©er et dâentretenir des liens, que ce soit dans la famille ou en dehors de celle-ci », ⊠dâĂȘtre le support de conversations oĂč souvent lâimage remplace en grande partie les mots :
Pour citer lâhistorien des cultures visuelles AndrĂ© Gunthert, la « photographie connectĂ©e » produit des « images conversationnelles ».
« La prĂ©occupation mĂ©morielle passe au second plan, et souvent la fonction esthĂ©tique aussi. [âŠ] On assiste aussi Ă une explosion des mises en scĂšne de soi » (et se faisant le plus souvent de son bonheur et de sa vie rĂ©ussie, et non plus seulement du bonheur du groupe familial), appelant des rĂ©actions de la part de ceux avec qui lâon partage ces images (le mot « selfie » fait son apparition dans le vocabulaire courant en 2013, mais les millenials nâont rien inventĂ©, lâautoportrait photographique est nĂ© avec la photographie).
Une fois de plus, et pas seulement en raison des dĂ©sillusions gĂ©nĂ©rĂ©es par les rĂ©seaux sociaux, ces nouveaux usages de la photographie permis par la technologie ne font pas pour autant disparaĂźtre les anciens : « Les albums de photographies de famille refont leur apparition, souvent fabriquĂ©s par les mĂšres qui ont envie de garder une trace de lâĂ©volution de leurs enfants, et de disposer dâun support dâĂ©change avec eux lorsquâils grandissent. »
Andy Warhol, autoportraits au polaroĂŻd (1981)
4. Les IA génératives et le réel artificiel
DĂ©sormais, on peut demander Ă une IA gĂ©nĂ©rative de produire une photo Ă partir de la description textuelle quâon lui fait dâune image mentale, celle dâun souvenir par exemple. Câest ce quâa fait faire Serge Tisseron pour lâimage manquante dans son album et quâon peut comparer Ă la photo retrouvĂ©e par sa fille. Lâauteur y voit le 4e Ăąge de la maniĂšre dont la photographie modĂšle nos imaginaires et transforme notre rapport Ă la rĂ©alitĂ©. Si on ne peut douter de la « rĂ©alité » du souvenir de Serge Tisseron, pauvre trace forcĂ©ment subjective de cet instant, lâimage gĂ©nĂ©rĂ©e Ă partir dâun prompt et de 3 autres photos de Serge et son frĂšre Ă cette Ă©poque est bien Ă©videmment diffĂ©rente de la «vraie » photo prise par le pĂšre des garçons, câest ce quâil nomme « rĂ©el artificiel ».
Lâauteur essaie dâanalyser ces diffĂ©rences au travers du choix de prise de vue de son pĂšre et du filtrage par la mĂ©moire du cadet Ă la fois ravi de tuer symboliquement le frĂšre aĂźnĂ© et culpabilisĂ© de le faire. Une photo gĂ©nĂ©rĂ©e par IA Ă partir du prompt du frĂšre aurait pu produire une version encore diffĂ©rente, sâil en avait eu un souvenir diffĂ©rent.
Que penser de ce monde nouveau oĂč une infinitĂ© dâimages de commandes Ă des IA, dĂ©connectĂ©es de la rĂ©alitĂ© commencent Ă prolifĂ©rer ? Lâauteur ne semble pas sâen inquiĂ©ter outre mesure. Pour ma part, quand bien mĂȘme la vĂ©racitĂ© des images est un sujet depuis Platon, je me demande si l'on ne se trouve pas Ă lâaube dâun vĂ©ritable cauchemar.
Le jour oĂč jâai tuĂ© mon frĂšre â Quand lâIA fabrique la photographie de nos souvenirs Ă©d. Lamaindonne, 2025