Pour aller du centre-ville jusqu'à la banlieue d'Arkham, dans ces quartiers oubliés des autorités municipales - là où je vis-, je prends l'un des rares bus qui s'aventurent dans ces rues. Non pas que ces ruelles soient dangereuses ou mal famées ; non, c'est simplement l'un de ces lieux sans intérêt, laissé peu à peu à l'abandon, sans valeur historique, sans activités culturelles, sans dynamisme réel ; sans vie, presque, pour autant qu'un quartier habité puisse être sans vie.
Il est donc peu à peu tombé dans l'oubli, en même temps que ses habitants désertaient les lieux ou se fondaient à leurs tours dans le décor sans consistance, au même titre que nombre de bâtiments tombaient en désuétude. L'avantage étant, pour moi tout du moins, que les loyers du coin s'avéraient très peu coûteux, et même si le confort n'était pas au rendez-vous, ils me suffisaient amplement, à moi, ainsi qu'à mon salaire de bibliothécaire. Je suis en effet employé à la Bibliothèque Municipale d'Arkham, en plein centre-ville ; n'ayant pas de moyens de locomotions autres, et peut-être un peu soucieux de notre environnement, je préférais donc prendre le bus. Il en passe deux par jour, un tôt le matin, et un second en début de soirée ; cela est suffisant pour que je puisse être à l'heure sur mon lieu de travail, et me laisse un peu de temps pour flâner dans les rues avant le départ du soir.
De plus, les passagers sont peu nombreux – tout au plus une douzaine chaque jour. Le bus est donc plutôt calme. Ceux qui prennent les transports en commun régulièrement doivent connaître ce phénomène : malgré une grande proximité des corps, la plupart du temps, les gens - à moins de se connaître par ailleurs – restent chacun isolé dans une sorte de bulle, presque hostile à l'encontre des autres passagers. Chacun s'assoit loin des autres s'il le peut, les regards s'évitent, on ne veut pas toucher l'autre, même par accident. Aucune parole échangée, si ce n'est un vague "Bonjour" pour les plus extravertis d'entre nous. L'état du bus ne contribue certes pas à un cadre agréable ; à l'image des lieux où nous vivons, il semblait tomber lui aussi en désuétude. J'avais l'impression qu'à l'approche du terminus, il gagnait en misère ce que le paysage perdait en intérêt. Sombre, miteux, légèrement poussiéreux, un peu branlant ; des détails, dont il me semblait ressentir une accentuation à chaque trajet vers notre quartier, comme s'il subissait l'influence néfaste ou hostile du lieu. Et le silence pesant, lourd, presque palpable, uniquement dérangé par les cahots de la route et les bruits extérieurs, achevait de rendre ce lieu morne. Malgré cela, je crois que j'apprécie ce bus. Le silence me sied parfaitement, et je n'aime guère la compagnie, préférant un isolement que je juge plus sain, à nombre de conversations ; je pense rentrer plus ou moins dans le stéréotype du bibliothécaire un peu excentrique, qui préfère un bon livre à tout autre activité sociale.
Peu m'importe, cette situation me convient très bien ; de toute façon la bibliothèque d'Arkham n'est que rarement consultée, et ses rares visiteurs connaissent déjà les lieux de fond en comble - parfois plus que moi -, de même que le vieux bonhomme taciturne que je suis.
J'aime le calme de ce bus et à vrai dire je me suis habitué à cette espèce d'atmosphère de misère et de désillusion mêlée ; j'observe les passagers, plus que le paysage. On peut dire que je les connais par cœur - comme tous ceux que la monotonie finit par perdre, les détails les plus improbables et inutiles s'entassent dans mon esprit. Cela me passe le temps, et je suppose que c'est une forme de lecture comme une autre ; certes, cette "lecture" ne me pousse pas pour autant à me rapprocher de ces gens dont j'entrevois la vie au travers de ce trajet quotidien. Mais, peut-être malgré moi, j'en suis venu à les connaître un peu, et sans pour autant les apprécier, à les considérer comme des gens corrects. Chose rare de nos jours, je le crains.
J'étais donc, comme chaque soir, installé à l'endroit qui semble devenu ma place attitrée, tout au fond du bus – de sorte de pouvoir l'observer dans toute sa longueur. Une dizaine de passager fait ce soir-là le même trajet que moi. Je somnolait ; il pleuvait à verse, le bruit des gouttes tapant contre la vitre me berçait. Soudain, le bus s'arrêta. Étrange, me suis-je dit ; je n'avais jamais vu personne descendre ou monter à cet arrêt – à tel point que j'en avais oublié l'existence ; arrêt Niemöller ? J'avais même du mal à reconnaître les lieux, au travers du rideau de pluie ; de la même façon que l'on redécouvre un lieu que l'on a quitté il a quelques années, et qui commençait à s’estomper dans la mémoire, mais qui s'impose brutalement, au détour d'une ruelle. Il semblerait que je ne sois plus si attentif que cela à mon trajet quotidien.
Un groupe est monté dans le bus. Quatre ou cinq, je crois. Pour une raison que j'ignore, je n'ai même pas essayé de les regarder ; j'ai garder mes yeux fixés sur l'extérieur, comme si un instinct impérieux me commandait de détourner le regard ; pourquoi ? Je l'ignore.
Obscurs recoins de l'âme, qui semblent parfois entr'apercevoir des franges d'avenir..
Le bus redémarra. J'ai passé le reste du trajet à observer les gouttelettes sur la vitre, qui dessinaient en coulant des formes à la fois familières et absurdes. J’apercevais cependant les nouveaux passagers du coin de l’œil. Ils entouraient le siège le plus proche du chauffeur. "Tiens !" me demandais-je alors, "Ce seraient des connaissances de Paul ?" Celui que j’appelais Paul - et qui ne s'appelait certainement pas Paul d'ailleurs -, était l'un des passagers qui prenaient chaque jour ce même véhicule. Il habitait plus loin d'Arkham que moi, aussi, il était déjà assis près du chauffeur quand je montais. De ce que j'avais vu de ce personnage, il me semblait quelqu'un de taciturne et solitaire. D'allure massive, mais de petite taille, il vous jetait de ces regards qui donnent l'impression que vous venez de lui marcher sur le pied alors que vous le croisiez juste. Pas un mauvais bougre malgré cela ; je ne l'ai jamais vu porter préjudice à quiconque, et l'acte le plus violent qu'il ait pu commettre aura été de grommeler dans sa barbe quand je l'ai bousculé en sortant du bus, une fois à Arkham. Du reste, j’ignorais où il pouvait bien travailler ; il ne descend pas toujours aux mêmes arrêts, je suppose donc que son gagne-pain doit l'amener à beaucoup se déplacer en ville.
Je me suis montré quelque peu surpris de le voir se faire aborder ainsi ; mon impression aura été fausse – ou du moins, pas totalement vraie. D'où j'étais, je ne pouvais vraiment savoir ce qu'il se passait à l'avant ; surtout que l'attention que j'y accordais était plutôt limitée ; je n'y regarda plus vraiment jusqu'à mon arrêt. Je me suis levé, et, au moment de descendre, je remarqua que les étranges passagers étaient déjà partis, de même que Paul. Je m'en étonna quelque peu, avant de hausser les épaules et de rentrer chez moi.
Cependant, un certain trouble s'installait en moi au fur et à mesure que la soirée avançait ; cela était inhabituel de voir Paul descendre plus tôt que moi. Et surprenant qu'il puisse vraiment connaître ces bizarres personnages. Ce sont eux qui me troublaient le plus d'ailleurs ; montés à un arrêt normalement inutilisé - dont j'avais oublié l'existence -, entourant un homme que je voyais toujours seul. Impossible de me rappeler de leur nombre ; et, chose étrange, il ne me sembla pas qu'ils fussent mouillés - alors même qu'il pleuvait des cordes à cet endroit, et que je n'avais souvenir de la présence d'aucun abris-bus. Et d'ailleurs, je n'arrivais absolument pas à me rappeler à quoi ils pouvaient même ressembler ; certes, je n'y avais pas prêté attention. Mais au point de ne pas se rappeler le moindre signe distinctif ? Bah ! Il se fait tard ; je suis aller me coucher, décidant de remettre ces questions au lendemain. D'ailleurs, la journée avait été longue et la fatigue commençait à m'embrouiller les idées.
Mardi, le lendemain. Les choses m'apparaissaient plus clairement. Effectivement, j'étais très fatigué hier ; ce qui explique pourquoi je n'est pas été très attentif sur la route : je m'endormais à moitié. Et même si j'avais du mal à me souvenir, quelques détails sur ces passagers m'étaient revenus. Il y en avait un, plutôt grand ; et un second petit, je crois. Ils n'étaient que cinq. Il me semble.. ? Enfin ! Peu importe ! Ils ont dû descendre ensuite avec Paul. Nous verrons bien aujourd'hui. Je partis donc prendre mon bus.
En montant, mon cœur rata un battement.
Paul n'était pas là. Pas plus que les anonymes d'hier d'ailleurs. Je m’empressai de calmer mon trouble : "Ils étaient peut-être collègues de travail, et sont restés ensemble pour un quelconque projet." Je n'ai jamais su exactement ce que Paul pouvait bien faire comme métier. Du reste, je ne fis pas vraiment attention au trajet ; je crois que l'absence de Paul m'a préoccupée jusqu'à mon arrivée à la bibliothèque. Puis s'est envolée en fumée dès que je me suis plongé dans mes livres ; comme d'habitude, je n'ai pas vu la journée passée, occupé que j'étais à trier, classer, découvrir ou redécouvrir de précieux ouvrages, plus ou moins poussiéreux. Je sors, mon service finis, l'esprit encore abîmé dans mes rêves de papier.
Comme tout les soirs, je me promène un peu dans les rues d'Arkham, assombries par le crépuscule, avant de prendre mon bus. Paul, n'y étais pas, mais je m'y attendais ; s'il n'est pas monté ce matin, il ne montera pas ce soir. Cependant, le bus s'arrêta de nouveau au même étrange arrêt que la veille. Les mêmes mystérieux personnages montent à bord du véhicule, et, de la même façon, entourent cette fois-ci celui que je nommais Charlie – et qui s'appelle vraiment Charlie d'ailleurs.
Une sourde angoisse m'envahissait. L'incompréhension commençait à me gagner ; je me suis forcé à rester calme. "Tu deviens vieux !" me dis-je "Regarde dans quel état tu te mets pour rien ?". Pourquoi serait-ce les mêmes étrangers ? Tu n'as aucun moyen de les reconnaître ; s'ils montent à cet arrêt, ce n'est peut-être qu'une coïncidence. Et puis, il apparaît bien plus probable que ce soit des collègues ou des connaissances de Charlie. Celui-ci est journaliste ; je le sais, car il est déjà venu m'interroger à propos de la bibliothèque. Certes, je ne le connaissais pas plus que cela, et nous ne étions jamais parler autrement qu'à ce moment là – même s'il m'arrive de lire certains de ces articles, de très bonne qualité, il faut bien l'avouer.. Ce devait être quelques contacts, qu'il voulait interroger ; rien d'étonnant à tout cela. Cependant, je n'osais tourner mon regard vers le groupe ; j'avais peur de je ne sais quoi, comme si les fixer me condamnerai à un quelconque supplice. A moins que ce ne soit la simple inquiétude de paraître indiscret ? Après tout, s'ils sont là pour affaire... Je m’efforçais de ne pas m'en faire pour de telles broutilles.
D'ailleurs, le bus stoppa à l'arrêt précédent le mien, pour laisser descendre ces inhabituels passagers ; je les entraperçus, s’éloignant dans la rue. Sans Charlie parmi eux. Comme si un poids s'enlevait de ma poitrine, je respira d'un seul coup beaucoup mieux ; je tournai donc mon regard vers Charlie, comme pour m'assurer de sa présence à bord.
Il n'y était pas. Je descendis à l'arrêt suivant, l'esprit en proie à un profond trouble.
J'ai passé une très mauvaise nuit ; dans mes rêves, je voyais Charlie et Paul, tout deux attachés sur une sorte d'autel, dans une pièce sombre. Il n'y a personne d'autre. On entend uniquement le bruit de leurs respirations haletante ; ils ont tous deux les yeux fixés sur le plafond – sur moi. Au bout d'un moment, Paul se met à hurler ; je vois Charlie fermer les yeux et détourner la tête, tandis que Paul hurle des noms absurdes et imprononçables, dans un langage à peine humain. Des ombres visqueuses grimpent le long de l'autel auquel il était maintenu. Elles l'entourent, et le serrent, s'insinuent en lui par les pores de sa peau, par les yeux, par les oreilles ; il hurlait. Je voyais ses membres qui fumaient. Charlie fermaient obstinément le yeux, à quelques mètres à peine. Soudain, les hurlements cessent ; il ne restait plus rien de Paul. Charlie ouvre alors les yeux, et commence à se débattre. Les ombres montent alors à l'assaut ; son tour était venu. Il s'arrête brusquement, et ses yeux me fixent avec un éclat morbide ; je l'entends murmurer mon nom...
Puis je me suis réveillé. Perturbé par ce rêve, je suis resté toute la journée de fort mauvaise humeur. D'autant plus que ni Charlie ni Paul n'ont pris le bus ce matin. Ce fait, anodin peut-être, me travailla toute la journée ; les deux "disparitions" de Paul et Charlie ne pouvait pas être une coïncidence ; du moins, pas dans mon esprit. Je savais que je ne pourrais pas être apaisé tant que je ne les aurais pas revus – il est certes absurde d'accorder crédit à un rêve, mais à Arkham, toutes les choses un peu étranges se revêtent d'une chape de surnaturel..
C'est donc non sans une certaine peur que je monte dans le bus pour rentrer chez moi, après une journée qui me parut durer une éternité. Toujours pas de Charlie ou de Paul ; cependant, l'atmosphère suintait la peur. Je jette un œil aux autres passagers ; à leurs traits tirés par la fatigue, et marqués par une sorte de terreur sourde, je sens obscurément qu'ils avaient tous fait le même rêve – ou, du moins, ressentaient la même inquiétude vis-à-vis de.. Vis-à-vis de quoi ? D'eux.. D'Eux.
Car Ils revinrent. Ils montèrent au même arrêt ; cette fois ci, Ils entourèrent Sophie. Je la vis Les regarder fixement - chose dont je n'étais toujours pas capable – avant que la silhouette de l'un d'Eux la dissimule à mon regard. J'étais tétanisé. Des pointes d'effroi me transperçaient la peau. Je sentais, je savais, confusément qu'elle était, elle aussi, condamnée. Je me rendais compte que je ne pouvais rester ainsi sans bouger. Que nous ne pouvions pas rester inactifs. Nous sommes près d'une dizaine ; Eux.. Nous sommes plus nombreux.. Non ? La terreur. La barre à laquelle je me tiens est comme un bloc de glace où ma main serait collée par le gel. Impossible de bouger ; impossible de regarder. Regarder quoi ? Rien. Simplement rien. Évidemment, au milieu d'Eux, elle devait déjà avoir disparue... Des silhouettes indiscernables. Impossible à fixer, tant dans la rétine que dans la mémoire. Et surtout, une forme de volonté énorme, effrayante, qui émanait de ces Êtres. Quoi qu'ils soient vraiment..
Ah ! Leur descente mis fin aux élucubrations de mon esprit enfiévré. Sophie n'était plus là. Je faillis m'effondrer ; tous mes muscles, crispés jusqu'alors, se relâchèrent. Je ne parvins cependant pas à me calmer. Même si tout danger était écarté, Ils reviendraient. Chaque jour. Un à un, Ils nous prendront.
Et mon tour viendra. Je le sais.
Cette nuit, j'ai fais le même rêve. A la différence près que j'ai vu Sophie aussi attachée sur un autel. Je l'ai vu aussi agoniser ; et, cette fois, c'est elle qui disait mon nom ; elle n'était pas dans le bus. Ni Charlie. Ni Paul.
Je passa la journée dans un état second. Je ne saurais dire si quiconque était entré dans la bibliothèque, ou même ce que j'avais fait concrètement dans la journée ; tout était machinal.
Je vivais dans l'angoisse du soir. La peur du moment où je devrais rentrer chez moi, et monter dans ce bus.. Car j'en étais persuadé maintenant : Ils viendraient chaque soir pour recueillir ce qui leur était dû. Et nous ne pouvions rien faire ; nous ne voulions rien faire. Qui sait ce qu'il se passerait ? Qui sait si notre sort n'en serait pas pire ? Les images de mon rêves me revinrent ; je réprimait un frisson. Quoi qu'il ait pu réellement leur arriver, je n'avais aucune envie de subir le même sort. Mais, personne dans ce bus non plus, si ? Pourtant..
Je suis monté, encore une fois. De ma place du fond, je Les vois toujours arriver. C'est au tour de Martin à présent ; il est pasteur, je crois. Il avait toujours l'air doux, et, même s'il n'était pas plus bavard que nous tous, il était des rares à oser dire "Bonjour" chaque matin, à un public toujours de marbre. Encore une fois, je n'ai rien fait ; rien dit. Encore une fois, j'ai détourné les yeux. Détourné mon âme du spectacle invisible de ces fantômes qui entraînent irrémédiablement l'un de nous dans le néant et un oubli certain.
Ils descendent toujours à l'arrêt précédant le mien.
Toujours le même cauchemar. Ils sont sept, à présent je crois ; sept à subir un à un les sévices des ces ombres atroces. Le dernier – c'est toujours le dernier – murmure à chaque fois mon nom..
Aujourd'hui, je suis resté à la bibliothèque. Nous ne sommes plus que trois, je crois. Ou deux. J'ai trop peur. Peur de monter à nouveau, et d'affronter encore une fois cet instant – la mort de l'un d'entre eux. Ces hommes et femmes que je vois quotidiennement – et que pourtant j'abandonne chaque jour. Car mon tour approche, je crois. Et s'ils décidaient de ne plus attendre ? S'ils décidaient d'arriver dès maintenant jusqu'à moi ? Je ne le supporte pas.
Je refais encore ce rêve ; mais cette fois-ci, ils sont tous là. Attaché sur des autels. Tous les passagers du bus ; et, un à un, ils se font enlevés par des ombres. Un à un, je vois hurler, gémir, étouffé par ces ténèbres ; à chaque fois, je peut voir ceux qui restent détourner le regard, fermer les yeux. Mais, cette fois ci, je continue de les entendre ; même après qu'ils aient disparus, leurs voix rentissent encore, s'ajoutant les unes aux autres. Il n'en reste plus qu'un, devant moi ; les ombres l'envagissent à son tour. J'entend ses hurlements étouffés par les ténèbres ; il ne se débat pas.. Il me fixe. Mon sang se glace : sa voix, leurs voix, chuchotent mon nom... Encore.. Encore et encore...
Je me réveille entre les rayons, une pile de bouquins sur le corps ; c'est le premier client de la journée qui me réveille et m'aide à me relever tant bien que mal ; je le remercie, et le rassure en lui disant que ça arrive de temps à autre ; je vais bien. Je suis troublé. Je ne me souviens pas comment j'ai pu arriver là, ni ce qui a pu faire tomber les livres. Les voix résonnent encore dans ma tête. De plus, je n'ai mal nul part. Je jette un œil sur les bouquins ; de l'ésotérisme, des histoires de sorcières et d'esprits. Un faux Necronomicon. Je hausse les épaules. Je vais vers le comptoir.
Je vis la journée comme un fantôme, mon esprit repoussant sans cesse les assauts de mes souvenirs et de mes craintes autour du fatal trajet de ce soir... Comme si mon âme avait déjà été emporté, et que mon corps n'était plus qu'une machine qui attendait calmement son jugement dernier. Car je sais que je ne pouvais plus y échapper.
Que, ce soir, j'allais devoir monter dans ce bus. Et que, ce soir, mon tour viendrait.
J'essayai de ne pas y penser. Et chaque fois que la pensée de ma mort prochaine, ou l'idée de m'échapper et de ne plus jamais rentrer chez moi, m'efleurait l'esprit, je frissonait et me me mettais à travailler frénétiquement. Comme si une force surnaturelle s'imposait à moi, détournant mon esprit, et me préparant, comme du bétail, à l'abattoir.
La journée se termine enfin.
Je sors dans les rues d'Arkham, le soleil jouant avec les bâtiments pour créer des ombres sanguines, presque surnaturelles. Je frissonne. Mon rêve me revient soudain en tête. Ce long rêve, si complexe, si réel.. Si réel... Mais mon bus arrive. Je me met soudain à trembler. Tant bien que mal, je grimpe dans le bus, le souffle court, me raccrochant soudain à l'absurde espoir qu'il restait encore quelques passagers avant moi, quelques victimes, pour m'offrir un sursis de leurs vies... Refusant, de tout mon être, de disparaître à mon tour. Je monte malgré tout.
Mes jambes ont faillis me lâcher ; il n'y a qu'une personne dans le bus. Le chauffeur. Je sais que je suis devenu soudain pâle. Je regarde le chauffeur un instant ; je ne le reconnaît pas. Celui-ci me jette un regard éteins, et m'indique d'un geste d'avancer vers le fond. J'obéis, l'esprit réduit au pur et simple désespoir.
Ils vont venir me prendre ; je le sais. Je ne ferais rien. C'est finis. Je ne ferais rien pour me défendre ; ce serait inutile.
Ils viendront me chercher, et il ne restera plus personne pour les en empêcher.
Tétanisé, je reste crispé tout au long du trajet. Une éternité passe. J'entend presque les voix des disparus, dans ma tête, qui me murmurent « C'est ton tour.. ».
L'arrêt Niemöller. Ils montent. Mon regard se détournent. Je ne veut pas affronter la mort en face. Je voudrait fuir, crier, tenter de quitter le bus...
Mais je ne peut pas. Je n'arrive pas à lutter. Une morne résignation s'abat sur mon esprit ; bien, accepte donc ton sort. Comme tu as accepté le sort des autres. Ils m'entourent, soudain. Je persiste à regarder dehors. Je ne peut pas les voir ; jusqu'à présent, je n'ai jamais réussi à les regarder. Jamais réussi à me souvenir du moindre détail les concernant.
Je sens quelque chose de froid se poser sur mon épaule. Qu'est-ce que..
Bizarrement, c'est à ce moment là que le terreur me quitte ; je ne ressens plus rien. Plus que cette résignation surnaturel. Et une immense lassitude.. Je tourne soudain la tête : quitte à disparaître, autant essayer de regarder en face mes bourreaux, anonymes jusqu'alors.
Et cette fois-ci, je réussis à les voir ; à les regarder. Distinctement. J'observe leurs traits, si familiers ; ils n'expriment rien. Mais je connais ces faces, ces yeux, ces formes...
J'ai voulu hurler ; trop tard.