La technique au service de la création
Comment l’émergence de nouveaux procédés techniques permet des choix créatifs forts
Un nouveau procédé technique peut apparaître pour deux raisons : suite à une volonté artistique qui pousse à l’innovation, mais aussi par une amélioration des techniques pour faciliter les tournages. Nous allons étudier ici les innovations en matière de mouvement de caméra.
Certains réalisateurs dans l'histoire du cinéma ont, par une vision artistique innovante, contribué à faire évoluer les techniques cinématographiques. Nous pouvons prendre l'exemple de Kubrick qui, pour réaliser une scène entièrement éclairée à la bougie dans Barry Lyndon, a fait créer un objectif avec une courte focale pour tourner dans des conditions de basses lumières tout en exposant correctement les plans. Nous pouvons aussi donner l'exemple de Mesguich qui, pour produire de l'hilarité chez le spectateur, va inventer le premier trucage en tournant à l'envers la manivelle pour faire remonter les plongeurs. Pour les mouvements de caméra, tout commence par le premier travelling réalisé par Promio : « Me rendant en gondole à mon hôtel, je regardais fuir les rives devant l'esquif, et je pensais que si le cinéma permettait de reproduire les objets mobiles, on pourrait peut-être retourner la proposition et reproduire à l'aide du cinéma mobile les objets immobiles ». Promio avait la volonté de retranscrire son point de vue observant la beauté d'un paysage qui défilait sous ses yeux, il a alors inventé le travelling véhiculé. La Grue permettant de réaliser des travellings verticaux a aussi été créée pour satisfaire une volonté esthétique. C'est Griffith qui fit inventer la grue que nous connaissons actuellement, pour pouvoir montrer l'immensité des décors avec un travelling vertical ; ce mouvement de caméra donne alors la scène d'ouverture d’Intolérance. Certaines volontés se sont aussi avérées être des échecs pour des raisons de techniques peu avancées à l'époque ou des spectateurs pas prêts à comprendre certains plans. Ce fut le cas de Gance qui, voulant reproduire le lancer d'une boule de neige dans Napoléon, catapulta une petite caméra. Cependant, l'absence d'un montage montrant une boule de neige en l'air puis le plan qui représente le point de vue de la boule a créé l'incompréhension et le plan n'a pas eu l'impact espéré. Il y a eu donc grâce aux idées des réalisateurs et leurs envies de trouver des nouveautés esthétiques de nombreuses inventions, malgré tout certaines inventions sont plus le fruit de recherches afin de répondre à un problème technique.
Le cinéma utilise des outils techniques, ainsi des ingénieurs et des techniciens se sont toujours penchés sur le matériel pour le faire évoluer. La création d'outils pour répondre au besoin technique seul se fait surtout sur de l'amélioration du matériel déjà existant ou l'utilisation d'un procédé connu en modifiant la manière de le mettre en place. En matière de mouvement de caméra, la première invention pour résoudre des problèmes techniques est la création de la Dolly par F.W Murnau lors du film Le Dernier des Hommes. Murnau a réutilisé le procédé connu de tous du travelling avec la caméra posée sur un véhicule. Mais pour pouvoir tourner en studio, il utilisa une sorte de mini véhicule : un chariot posé sur des rails. Plusieurs améliorations techniques découlent d'un besoin technique au niveau de la caméra elle-même afin de faciliter le tournage. Nous pouvons noter la réduction du poids de la caméra et l'apparition d'un œil de visée pour pouvoir observer le cadrage, ainsi que l'automatisation de l'enregistrement : il n'y a alors plus besoin de tourner la manivelle pour enregistrer. Ces trois améliorations vont permettre un nouvel usage de la caméra, comme la caméra épaule, puis caméra main.
Chaque innovation, qu'elle découle d'un besoin esthétique ou d'un besoin purement technique, va permettre une utilisation esthétique et la technique va s'inscrire dans le langage cinématographique. Par exemple, les trois améliorations citées juste au-dessus vont permettre des prises de vue caméra épaule créant toute une esthétique plus réaliste. Les films du Dogme en sont les principaux héritiers. Facilitant la production de films plus indépendants comme avec le mouvement du Freecinéma en Angleterre ou la nouvelle vague française, tous les outils ensemble vont constituer une base permettant au réalisateur de créer suivant ses choix.
Ainsi, choisir de faire un travelling avant avec une Dolly, une Steadycam, en caméra main n'est pas anodin : ce n'est pas un choix par défaut, le réalisateur se doit de réfléchir et d’amener un sens à l'outil qu'il utilise, c'est pour cela que chaque outil s'est inscrit dans une démarche esthétique. Ce n'est pas l'outil en soi qui constitue l’œuvre d'art, mais comment les réalisateurs s'en servent.

















