La souveraineté, c'est fini... Vive le label « Numérique France Garanti » !
Chaque annĂ©e, 70 milliards d'euros quittent la France vers les Ătats-Unis pour alimenter nos usages numĂ©riques (cloud, outils de messagerie & bureautique, IA...). DerriĂšre ce chiffre vertigineux se cache une autre rĂ©alitĂ© : les donnĂ©es stratĂ©giques des entreprises sont potentiellement accessibles Ă des gouvernements Ă©trangers, lĂ©galement et sans que nous en soyons avertis.
1. Souveraineté numérique : c'est quoi au juste ?
Pendant des décennies, l'informatique des entreprises françaises s'est construite sur des briques américaines : logiciels Microsoft, infrastructures AWS, Google Cloud ou Azure. Ce choix, motivé par la performance et l'innovation, a créé une dépendance structurelle dont nous mesurons aujourd'hui le coût réel.
La souverainetĂ© numĂ©rique, a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme la capacitĂ© Ă maĂźtriser ses outils, ses donnĂ©es et ses infrastructures technologiques sans ĂȘtre soumis aux dĂ©cisions, aux lois ou aux caprices d'acteurs Ă©trangers.
Mais si demain les Ătats-Unis ou la Chine dĂ©cident que des donnĂ©es les intĂ©ressent, que se passe-t-il ? Si un gouvernement Ă©tranger ordonne Ă un fournisseur de logiciels de couper votre accĂšs, ou de ne plus autoriser le dĂ©ploiement de mise Ă jours chez vous, que faites-vous ?
Ces scĂ©narios ne sont pas de la science-fiction. En 2025, l'administration amĂ©ricaine a imposĂ© des sanctions Ă la Cour pĂ©nale internationale. ConsĂ©quence directe : le procureur en chef a vu sa messagerie Microsoft coupĂ©e du jour au lendemain, sans prĂ©avis, sans recours. Le changement brutal de posture de l'administration Trump a transformĂ© le numĂ©rique en arme gĂ©opolitique et nous ne savons pas oĂč cela peut conduire...
Ainsi le CLOUD Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act), adoptĂ© aux Ătats-Unis en 2018, autorise les autoritĂ©s amĂ©ricaines Ă exiger de toute entreprise soumise au droit amĂ©ricain qu'elle fournisse des donnĂ©es stockĂ©es n'importe oĂč dans le monde : y compris en France, y compris chiffrĂ©es. La Section 702 du FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act) va encore plus loin en permettant une collecte de masse des communications de non-AmĂ©ricains, sans mandat individuel et via un tribunal secret.
La rĂ©alitĂ© est implacable : le rapport de transparence 2025 de Google indique que 94 % des demandes CLOUD Act sont honorĂ©es dans un dĂ©lai de 30 jours. Microsoft a lui-mĂȘme admis devant le SĂ©nat français ne pas pouvoir refuser une rĂ©quisition amĂ©ricaine, mĂȘme pour un client français hĂ©bergĂ© en France dans un cloud « Souverain » !
RĂ©sultat : les sujets cloud mais aussi les logiciels utilisĂ©s en entreprise (messagerie...) ne sont plus de simples choix techniques. Ce sont des choix stratĂ©giques, au mĂȘme titre que le choix d'un partenaire financier ou juridique.
2. « Bleu », S3NS, AWS Sovereign Cloud : la souveraineté de façade
Face à la prise de conscience croissante, plusieurs offres dites « souveraines » ont été lancées sur le marché français. Elles ont en commun de s'appuyer sur des technologies américaines (Microsoft Azure pour « Bleu », Google Cloud pour « S3NS » de Thales, Amazon pour « AWS European Sovereign Cloud ») tout en promettant une opération française.
Le raisonnement est séduisant : les données restent en France, opérées par des équipes françaises habilitées, avec des clés de chiffrement détenues par des entités françaises. Aucun ingénieur américain n'a accÚs aux données. Alors, problÚme résolu ?
Le problÚme est précisément là et l'erreur est fondamentale. La question n'est pas de savoir qui manipule physiquement les données au quotidien. La question est : sur quel logiciel tournent ces données ? Qui a écrit le code ? Qui pousse les mises à jour ?
Prenons Bleu. L'infrastructure utilise la technologie Azure de Microsoft. Azure est un logiciel amĂ©ricain, dĂ©veloppĂ© par une entreprise amĂ©ricaine, soumise au CLOUD Act. Lors de chaque mise Ă jour logicielle, du code amĂ©ricain est dĂ©ployĂ©. Une telle architecture ne peut pas garantir l'absence d'exfiltration de donnĂ©es, mĂȘme involontaire. Un mĂ©canisme imposĂ© par le FISA pourrait parfaitement transiter par une mise Ă jour logicielle banale.
Le mĂȘme raisonnement s'applique Ă S3NS, qui utilise la technologie Google Cloud, et Ă toute offre reposant sur une brique logicielle propriĂ©taire d'un acteur soumis Ă une juridiction extraterritoriale. L'opĂ©ration locale est une garantie partielle. L'indĂ©pendance technologique est une garantie totale. Ce sont deux choses trĂšs diffĂ©rentes.
Cette rĂ©alitĂ© ne concerne pas que le cloud, mais aussi toutes les infrastructures hĂ©bergĂ©es Ă partir du moment oĂč l'on se trouve dans l'environnement logiciel de l'un des gĂ©ants du cloud amĂ©ricain : on ne peut donc parler de souverainetĂ©. La dĂ©pendance technologique crĂ©e un risque structurel : que se passe-t-il si Microsoft dĂ©cide demain de modifier ses conditions d'utilisation ? De couper l'accĂšs Ă une mise Ă jour critique ? De rĂ©pondre Ă une injonction gouvernementale amĂ©ricaine via une mise Ă jour silencieuse ? Ou tout simplement de tripler ces tarifs si on coopĂšre pas : Pour rappel, Microsoft a dĂ©jĂ relevĂ© ses prix Ă plusieurs reprises, avec des augmentations pouvant atteindre 25 Ă 33 % selon les offres en 2026, justifiĂ©es par l'intĂ©gration forcĂ©e de fonctionnalitĂ©s IA avec une ouverture plus grande vers leurs serveurs US !
3. Le label Numérique France Garanti : enfin un repÚre fiable
La bonne nouvelle, c'est que l'Ă©cosystĂšme français du numĂ©rique souverain n'est plus un dĂ©sert. Des acteurs crĂ©dibles existent Ă tous les niveaux de la chaĂźne technologique, mĂȘme s'ils souffrent encore parfois d'un dĂ©ficit de notoriĂ©tĂ© ou de certaines lacunes fonctionnelles.
Lancé en janvier 2026 par l'association Origine France Garantie en partenariat avec Bureau Veritas, le label Numérique France Garanti (NFG) permet ainsi de distinguer les solutions vraiment françaises.
Ce label repose sur trois critÚres non négociables : la localisation en France des activités clés de l'entreprise, de sa gouvernance et de l'hébergement de ses données ; des exigences élevées en matiÚre de sécurité et de protection des données conformes au RGPD ; et une part majoritaire de la valeur ajoutée numérique produite sur le territoire français. Ce label complÚte la qualification SecNumCloud de l'ANSSI, qui est le référentiel technique le plus exigeant mais aussi le plus complexe à obtenir.
Il existe déjà des acteurs français sérieux, labellisés, qui répondent aux besoins des entreprises. Voici un panorama des principaux, regroupés par usage.
Infrastructure cloud
On ne présente plus OVHcloud qui est le champion national incontesté. OVHcloud dispose de datacenters souverains en France et propose des offres qualifiées SecNumCloud. Outscale (filiale de Dassault SystÚmes) et Scaleway (filiale d'Iliad) complÚtent ce podium. Plus récemment, Cloud Temple et NumSpot se positionnent explicitement sur le segment des données trÚs sensibles avec des infrastructures SecNumCloud.
Collaboration et bureautique
Jamespot â laurĂ©at du label NumĂ©rique France Garanti et du label France Cybersecurity 2026 â propose CollabNext, une suite collaborative complĂšte (rĂ©seau social d'entreprise, intranet, drive, visioconfĂ©rence, bureautique) hĂ©bergĂ©e sur Outscale. Sa plateforme est utilisĂ©e par l'Assurance Maladie, Saint-Maclou et des centaines d'organisations françaises. Le tout sans frais de sortie ni lock-in contractuel.
Wimi â lui aussi labellisĂ© NumĂ©rique France Garanti et laurĂ©at de France Relance â se positionne comme l'alternative Ă Microsoft 365. La plateforme couvre la gestion de projet, le partage documentaire, la visioconfĂ©rence et la messagerie, hĂ©bergĂ©e sur les serveurs de Scaleway.
Talkspirit complĂšte ce panorama avec un rĂ©seau social d'entreprise, du chat, un drive et une intĂ©gration de la bureautique OnlyOffice â hĂ©bergĂ© en France et certifiĂ© ISO 27001.
Messagerie
Mailo â labellisĂ© NumĂ©rique France Garanti â propose une messagerie professionnelle complĂšte (mail, agenda, contacts, gestion de dossiers), intĂ©gralement hĂ©bergĂ©e en France sur des serveurs propriĂ©taires.
Olvid répond au besoin de messagerie instantanée ultra-sécurisée. Certifiée par l'ANSSI, cette application fonctionne sans serveur central : les messages sont chiffrés de bout en bout et aucune métadonnée n'est stockée. Elle est utilisée par plusieurs ministÚres français et organisations traitant des informations classifiées.
Visioconférence
Tixeo est la réponse française à Zoom et Microsoft Teams pour les communications sensibles. Elle est utilisée par des organismes de défense, des industriels et des organisations traitant des informations sensibles.
Stockage, partage et signature
Oodrive propose une solution SaaS dans le domaine de la gestion documentaire et collaborative. Sa suite Oodrive Work couvre le partage sécurisé de documents, la coédition, la signature électronique et la visioconférence. Ses clients incluent Orange, Dassault Aviation et la Société Générale.
Automatisation & déploiement
Clever Cloud est une entreprise nantaise du numĂ©rique spĂ©cialisĂ©e dans les solutions dâautomatisation et dâoptimisation pour lâhĂ©bergement de sites et dâapplications sur Internet. Elle compte parmi ses clients rien moins que les sociĂ©tĂ©s Airbus, AXA, Caisse dâĂpargne, Cegid, Docaposte, MAIF, McDonaldâs, Solocal, SNCF, TBWA⊠.
Conclusion
En avril 2026, la DINUM a annoncĂ© la sortie progressive de l'Ătat français de Windows au profit de Linux, et 80 000 agents de l'Assurance maladie ont entamĂ© leur migration vers des outils pleinement souverains. Ce signal politique fort envoie un message clair au secteur privĂ© : le mouvement est enclenchĂ©, et ceux qui l'anticipent seront mieux prĂ©parĂ©s que ceux qui subissent.
Le vrai « cloud souverain » n'est pas celui qui affiche un drapeau tricolore sur une brochure commerciale. C'est celui dont la chaßne technologique du logiciel à l'hébergement en passant par les opérations échappe à toute juridiction extraterritoriale étrangÚre.
Les alternatives françaises existent, elles sont maintenant labellisées, certifiées, et de plus en plus compétitives. Elles portent un label : Numérique France Garanti qui simplifie l'identification des solutions de confiance.
A l'heure oĂč les donnĂ©es sont devenues le pĂ©trole du XXIe siĂšcle et dont la valeur ne cesse de croĂźtre, peut-on vraiment se permettre de les laisser dans des mains Ă©trangĂšres ?
Références
L'Informaticien n°243, FĂ©vrier 2026 â Dossier SouverainetĂ© NumĂ©rique : « Une Europe en Ă©tat de choc » ⹠« Le cloud souverain⊠n'est pas si souverain » ⹠« Que faire ? »
L'Informaticien n°244, Mars 2026 â « Messagerie : Le souverain gagne du terrain »
Rapport Cigref â DĂ©penses cloud des entreprises europĂ©ennes, 2025
Avis juridique â UniversitĂ© de Cologne pour le ministĂšre allemand de l'IntĂ©rieur, 2025
blog.stephane-robert.info â « SouverainetĂ© numĂ©rique et cloud : comprendre les enjeux », janvier 2026
ayinedjimi-consultants.fr â « SouverainetĂ© Cloud : ProtĂ©ger les DonnĂ©es Sensibles en France », avril 2026
Gartner â MarchĂ© mondial du cloud souverain 2026 (80 Mds $, +35,6 % vs 2025)











