LE BUREAU DES LĂGENDES - (SĂ©rie en 5 Saisons de 10 Ă©pisodes chacun)
La violence globalisĂ©e, un danger permanent, des trahisons, des coup tordus, des doubles ou triples jeux, des taupes, des manipulations Ă plusieurs ressorts, le cynisme au nom de la raison dâĂtat et des romances contrariĂ©es : tels sont les principaux ingrĂ©dients de la sĂ©rie dâespionnage française. Jusque lĂ rien de bien nouveau, sinon que câest en mode âfrançaisâ, complĂštement, et que câest pour cette ambiance que je mây suis mise. Les acteurs mal fringuĂ©s, les dĂ©cors un peu usĂ©s, la sĂ©rie nâest pas du tout pimpĂ©e Ă lâamĂ©ricaine, et les personnages ne sont dans lâensemble pas totalement dans la caricature: ils Ă©voluent, pour la plupart dâentre eux.Â
Le Bureau des lĂ©gendes (Canal Plus), est donc un succĂšs avĂ©rĂ©. Dans cette fiction, une «lĂ©gende», câest, pour un agent de la Direction gĂ©nĂ©rale de la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure (DGSE), une fausse biographie qui va au-delĂ de la simple couverture. Câest lâinvention dâune autre vie, la plus dĂ©taillĂ©e et le plus crĂ©dible possible. Un viatique nĂ©cessaire pour permettre aux maĂźtres-espions dâagir sur une longue pĂ©riode en terrain Ă©tranger, souvent hostile, et dâidentifier des cibles locales susceptibles dâĂȘtre recrutĂ©es pour le compte des services français.
Lâaspect psychologique et existentiel du principe de la double vie, la jouissance, la souffrance, la dĂ©pendance, les degrĂ©s de croyance en cette double vie, est parfaitement dĂ©cortiquĂ©e, surtout Ă travers le personnage central de Malotru; mais Ă travers les autres Ă©galement. Câest le point fort de la sĂ©rie, mĂȘme si le fond du propos nâest pas forcĂ©ment original. Cette discussion reste passionnante du fait que bien sĂ»r elle renvoie Ă la lĂ©gende, voire mĂȘme aux diffĂ©rentes lĂ©gendes que nous Ă©laborons Ă partir de notre propre histoire, pour vivre ou pour survivreâŠÂ
Au fil des saisons on suit donc les pĂ©rĂ©grinations de plusieurs agents «sous lĂ©gende», les principaux Ă©tant le chevronnĂ© Guillaume Debailly, alias «Malotru» (Mathieu Kassovitz) et la nĂ©ophyte Marina Loiseau, alias «PhĂ©nomĂšne» (Sara Giraudeau). Pour lâamour dâune Syrienne, Nadia El-Mansour (Zineb Triki), dĂ©tenue par le rĂ©gime de M. Bachar Al-Assad, Malotru trahit les siens, se perd et aggrave le mensonge qui empoisonnait dĂ©jĂ sa vie dâinfiltrĂ©. Quant Ă PhĂ©nomĂšne, ses missions en Iran, puis en AzerbaĂŻdjan, la conduisent Ă chaque fois au seuil du prĂ©cipice et rĂ©vĂšlent, derriĂšre son apparente fragilitĂ©, des ressources physiques et intellectuelles inattendues.
Les intrigues qui sâentrecroisent, le suspense, mais aussi la normalitĂ© du quotidien professionnel de plusieurs protagonistes (rivalitĂ©s, pressions de la hiĂ©rarchie, burn-out, idylles plus ou moins sereines entre collĂšgues, discussions Ă la cantine) font partie des Ă©lĂ©ments qui donnent de la puissance Ă la sĂ©rie en lui confĂ©rant une certaine vĂ©racitĂ©, une implantation dans une rĂ©alitĂ© plausible.Â
Lâaspect pĂ©dagogique sur les enjeux gĂ©o-politiques majeurs de notre Ă©poque, est bien vu Ă©galement, mĂȘme si certains sujets comme le recrutement des djihadistes, ou la survie en pleine guerre, ont Ă©tĂ© un peu surexploitĂ©s dans leur partie spectaculaire, voire âspectacleâ, tout simplement.Â
Par plusieurs procĂ©dĂ©s narratifs â rĂ©unions ou discussions autour de grandes cartes â, les enjeux de la guerre en Syrie sont explicitĂ©s avec soin. Dans la premiĂšre saison, on prend la mesure des forces en prĂ©sence (rĂ©gime de M. Al-Assad, opposition modĂ©rĂ©e incarnĂ©e par lâArmĂ©e syrienne libre, et enfin groupes djihadistes) et de lâimplication de plusieurs forces Ă©trangĂšres, dont la Russie. Dans la troisiĂšme, câest la bataille multiforme dans le nord du pays qui est dĂ©cryptĂ©e. Quâil sâagisse des Kurdes, alliĂ©s Ă certaines troupes sunnites contre les djihadistes de lâOrganisation de lâĂtat islamique (OEI), ou des Turcs, alliĂ©s Ă dâautres sunnites contre ces mĂȘmes Kurdes pour les empĂȘcher de crĂ©er une zone autonome comparable Ă celle qui existe dĂ©jĂ en Irak, câest toute la complexitĂ© du drame syrien qui est mise en exergue avec le souci de ne jamais la simplifier Ă outrance.
Lâensemble est un peu simplifiĂ©, sans tomber dans le simplisme ou le manichĂ©isme des sĂ©ries amĂ©ricaines, qui nâhĂ©sitent pas Ă bĂącler sur les motivations du «camp du mal» qui sont rarement Ă©voquĂ©es et encore moins explicitĂ©es. On est bien en peine de prendre Le Bureau des lĂ©gendes en dĂ©faut sur la rigueur du contenu gĂ©opolitique. La sĂ©rie ne cĂšde mĂȘme pas Ă la facilitĂ© en ayant recours Ă lâhabituel rĂ©sumĂ© lapidaire de la situation au Proche-Orient, Ă savoir un affrontement de type religieux entre sunnites et chiites. LâIran y est apprĂ©hendĂ© en tant que puissance rĂ©gionale incontournable et, comme lâobjet de toutes les attentions.
Tous les services secrets du monde en prennent pour leur grade, soit du cotĂ© des intĂ©rĂȘts quâils nourrissent ou de lâhonnĂȘtetĂ© et lâintelligence avec laquelle ils travaillent. Mais il est tout de mĂȘme un service qui est mĂ©nagĂ©. Absent de lâintrigue durant les deux premiĂšres saisons, le Mossad occupe une place de choix dans la troisiĂšme. En 1994, Les Patriotes, troisiĂšme film dâĂric Rochant, relatait lâitinĂ©raire dâun jeune Français recrutĂ© par les services secrets israĂ©liens. Vingt-trois ans plus tard, le rĂ©alisateur continue de prĂ©senter ces derniers sous un jour plutĂŽt favorable. Mais lâensemble incite mĂȘme Ă se demander si Rochant et ses co-scĂ©naristes nâont pas dĂ©cidĂ© de redonner le moral aux tĂ©lĂ©spectateurs français en les convainquant que les services secrets de leur pays Ă©taient finalement les meilleurs du monde. Câest la premiĂšre critique que je ferai de cette jolie sĂ©rie.Â
Ensuite, je dirais que certains passages sont complĂštement invraisemblables voir frustrants, dans la façon dont les plus charismatiques de nos hĂ©ros se font piĂ©ger. On nous fait littĂ©ralement subir que Malotru-le-gĂ©nie-qui-a-toujours-5-coups-dâavance, oublie la carte dâidentitĂ© de sa fille dans son costume, boit du thĂ© en prĂ©sence dâennemis dont il sait quâils lui veulent sa mort en toute naĂŻvetĂ©, et laisse repartir sa bien-aimĂ©e seule au plein cĆur de la nuit⊠Ces Ă©lĂ©ments, et dâautres nous ramĂšnent paradoxalement Ă lâinvraisemblance du scĂ©nario dont les âbesoinsâ priment sur la qualitĂ© du suspense.Â
Dâautre part on peut globalement dire que si les deux premiĂšres saisons fonctionnent parfaitement tant sur le fond que dans leur forme, les trois derniĂšres sont inĂ©gales dans leur rythme mais surtout dans le mode dâemprise que ce rĂ©cit a sur nous. Les derniĂšres saisons tendent Ă nâexploiter que lâaspect âappĂątâ de la sĂ©rie. La tension qui fait tourner le scĂ©nario dans laquelle on reste pris persiste, mais sans conviction, sans palpitation. Sans vĂ©ritable autre motif que dâen finir avec cette aventure qui continue de nous faire marcher parce quâon sâest liĂ©s aux personnages et laissĂ©s âaddictĂ©sâ par lâengrenage. Les Ă©pisodes un peu rĂ©pĂ©titifs dans leurs mĂ©canismes sâenchainent mais nous laissant en dehors de lâĂ©motion du dĂ©part. On se transforme en spectateur qui a conscience de fixer son Ă©cran; lâennui nous guette parce que lâon cesse progressivement dâĂȘtre partie prenante pour devenir âjuge de sĂ©rieâ. Dans lâespoir de tromper la redondance ou dâĂȘtre rĂ©ellement surpris, on en arrive Ă se laisser tenter par le jeu prĂ©visions qui recouvre de moins en moins de mystĂšre. Â
NOTE 15/20 - Deux premiĂšres saisons excellentes, qui fonctionnent Ă merveille tout en Ă©tant instructives, sensibles et profondes sur beaucoup dâaspect. Et puis une suite qui ressemble Ă toutes les suites. Une odeur dâusure, une musique imperceptible dâennui et la sensation de convenu et dâinachevĂ© plane jusquâau gĂ©nĂ©rique de la fin.Â