âEn Occident du moins, la GĂ©nĂ©ration Y est dans une situation historique unique. Câest la premiĂšre, il me semble, Ă qui des professeurs de ma propre gĂ©nĂ©ration ont simultanĂ©ment enseignĂ© Ă lâĂ©cole et Ă lâuniversitĂ© deux visions apparemment contradictoires de la morale. A cause de cette contradiction, livrĂ©s Ă eux-mĂȘmes, ils ont parfois Ă©tĂ© dĂ©sorientĂ©s, ont doutĂ© et, pire, ont Ă©tĂ© privĂ©s de richesses dont ils ignoraient jusquâĂ lâexistence. Le premier enseignement, câest que la morale est relative â au mieux un jugement de valeur personnel. Ce qui signifie quâil nâexiste ni bien ni mal absolu. La morale et les rĂšgles qui lui sont associĂ©es ne sont quâune question dâopinion personnelle et de hasard, "relatifs Ă " un cadre particulier dĂ©fini, par exemple, par des origines ethniques, une Ă©ducation, une culture et une histoire. Ce nâest rien dâautre quâun hasard de naissance. En accord avec cet argument, dĂ©sormais une philosophie, lâhistoire nous enseigne que les religions, les tribus, les nations et les groupes ethniques ont â et ont toujours eu â tendance Ă ne pas ĂȘtre dâaccord sur lâessentiel. Aujourdâhui, la gauche postmoderne prĂ©tend mĂȘme que la morale dâun groupe est uniquement destinĂ©e Ă lui permettre dâexercer son pouvoir sur un autre groupe. DĂšs que lâon a compris combien ses valeurs morales et celles de sa sociĂ©tĂ© sont arbitraires, il devient Ă©vident quâil faut faire preuve de tolĂ©rance envers ceux qui pensent diffĂ©remment et qui sont dâune origine diffĂ©rente. Lâaccent mis sur la tolĂ©rance est si prĂ©pondĂ©rant que, pour de nombreux individus, lâun des pires dĂ©fauts est de se montrer prompt Ă juger les autres. Et, puisque nous sommes incapables de distinguer le bien du mal, la chose la plus malvenue quâun adulte puisse faire est de donner des conseils pratiques Ă un jeune. Ainsi, une gĂ©nĂ©ration a grandi sans quâon lui enseigne ce que lâon appelait jadis Ă juste titre le "bon sens pratique" qui avait guidĂ© les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. La GĂ©nĂ©ration Y, Ă qui lâon a souvent rabĂąchĂ© quâelle avait reçu la meilleure Ă©ducation possible, a en rĂ©alitĂ© souffert dâune grave nĂ©gligence intellectuelle et morale. Les relativistes de ma gĂ©nĂ©ration et de celle de Jordan, dont un grand nombre sont devenus leurs professeurs, ont fait le choix de renoncer Ă des milliers dâannĂ©es de savoir sur la meilleure façon dâacquĂ©rir de la vertu, considĂ©rant quâil sâagissait de mĂ©thodes du passĂ© "dĂ©nuĂ©es de pertinence", voire "oppressives". Ils Ă©taient si douĂ©s que le simple terme de "vertu" semble aujourdâhui totalement dĂ©modĂ©, et que ceux qui lâemploient passent pour des moralisateurs archaĂŻques et suffisants.â
Norman Doidge, prĂ©face Ă Jordan B. Peterson, 12 rĂšgles pour une vie. Un antidote au chaos, trad. SĂ©bastien Baert, 2018.Â