Samedi
Il est arrivé une chose qui ne s'était pas produite depuis... depuis. Depuis M. et la pagaille qu'elle a mise dans notre couple avec l'aide de LeChat, depuis les blessures. Nous avons réparé autrement. Il n'y avait plus - on l'a bousculé seulement pour nos anniversaires respectifs. C'est arrivé comme ça, par la force des choses, parce qu'un besoin de temps, parce que l'habitude qu'on pourrait nommer routine, parce qu'une maison à construire ça fait ça sans doute - prendre le temps l'arracher et le rendre épuisé - parce que les enfants la vie la fatigue ma santé : il n'y avait plus de temps à deux. Ça a fini par manquer, ce temps de couple.
Après les différents achats qui nous ont fait courir un peu partout, il s'est arrêté à une terrasse et autour d'un verre nous avons discuté juste lui et moi, pas d'enfants de soucis d'interférences, juste lui juste moi. Je me suis remise à respirer, à croire que j'étais en apnée.
En repartant nous sommes passés devant chez une fleuriste et il est arrivé une chose étonnante : mon regard s'est accroché sur une succulente. Je n'apprécie que moyennement les succulentes. Il faut bien comprendre que c'est piquant et que je ne m'approche jamais volontairement de ce qui peut me blesser - principe de vie.
Ce sont des plantes tout en retenue, elles coincent l'eau dans leurs feuilles pour survivre aux sècheresses. Je devrais à tout le moins me sentir solidaire - nous pratiquons à haut niveau, l'une et l'autre, la survie - mais ma nature profonde est plongée dans les montagnes et l'eau ruisselante, je suis loin des zones désertiques.
J'ai donc un bout d'Afrique du Sud sur mon bureau, je n'ai pas très bien compris comment c'est arrivé.
Je ne suis pas certaine d'avoir choisi la plante, j'ai plus la sensation que c'est elle qui m'a choisie. Un appel qui a fait tourner ma tête. Lorsque je l'ai eue en main, je me suis aperçue qu'elle avait une petite hampe florale et que c'était la seule à en avoir une, j'ai souri de cette chance.
Le plus amusant étant sans doute que cette Haworthia fasciata est surnommée Haworthia zebre - de circonstance, ailleurs.
Samedi, prise de conscience
Une conversation - ailleurs donc - a dévié ma route. Sur ce que je pensais de moi. Sur ma capacité à me jeter dans un domaine et apprendre "facilement". Toute ma vie, je me suis sentie pire que nulle, ma mère m'a toujours dit que je n'arriverais à rien et je lui ai donné raison. Je lui ai accordé ce pouvoir-là. J'ai raté mes études, raté la musique, raté tout ce que j'ai entrepris. Avoir touché un peu à tous les domaines n'a fait que confirmer ce fait, je n'arrive à rien, je ne suis nulle part, je ne fais rien de mes savoirs.
Il y a également le poids familial, puisque mon grand-père était affligé du même sentiment de n'avoir aucun don, de ne rien valoir, d'être rien.
Sur cette conversation, quelque chose a cranté : j'y arrive à ce quelque part, seulement je n'approfondis pas, par peur sans doute de l'échec annoncé. Et j'y arrive rapidement, surtout. La phase "débutante" n'excède pas quelques semaines, j'obtiens des résultats - puis je claque la porte. La moindre difficulté de parcours me fait reculer, "je ne suis pas capable de le dépasser".
Je ne sais pas encore ce que je vais faire de cette prise de conscience, que j'apprends rapidement et que "je pourrais" aller plus loin. On n'efface pas quarante-six années de tête sous l'eau avec un boulet au pied sur lequel il est écrit "tu es nulle en tout". Je vais commencer par prendre le temps de savourer ce fait, j'apprends plus vite que la moyenne, particulièrement dans les arts. Un pas après l'autre.
Lundi
Je me suis réveillée au cri étrange d'un oiseau assez proche de ma fenêtre encore ouverte, à la limite de la corneille sans être du tout ça. Je me suis demandé si c'était un corvidé inconnu de moi. Après recherche il s'est avéré qu'il s'agissait d'un Loriot d'Europe, un passereau… africain. Il n'est par ici que pour la reproduction, dans très peu de jours, semaines, il va repartir vivre en Afrique (centre et sud).
Je me demande s'il est bilingue.