Tue-le, Claudia - Dragon Prince French fanfiction
Claudia n'ose pas bouger.
Tous les ingrĂ©dients du sort sont lĂ . Elle n'a en fait besoin que de la Pierre Primitive, lourde dans sa main. Elle connaĂźt la formule par cĆur, et aussi le signe Ă dessiner. Elle l'a dĂ©jĂ lancĂ© sur des araignĂ©es, des cafards, des rats et des souris.
Il suffit qu'elle prononce le mot et qu'elle trace la rune dans le vide pour mettre fin Ă cet enfer.
Mais le chaton vient se frotter contre elle et la regarde avec ses grands yeux bleu humides, et il y a une boule dans sa gorge.
Vos Majestés, je vous accompagnerai avec plaisir jusqu'au manoir de BanthÚre, mais Claudia sort à peine d'une forte grippe. Elle risque une rechute si elle est exposée au gel de la montagne si rapidement. Il serait plus raisonnable que je reste avec elle au chùteau pour cette année, au moins le temps qu'elle soit parfaitement rétablie, disons une petite semaine. Soren partira avec vous et nous vous rejoindrons plus tard, juste à temps pour vos anniversaires.
Son pĂšre n'a pas menti. Elle a bien Ă©tĂ© malade pendant deux semaines. Le nez bouchĂ©, la double otite, la toux, la migraine, la fiĂšvre, et mĂȘme du pus qui coulait des oreilles. Et mĂȘme aujourd'hui, elle n'est pas sĂ»re d'avoir totalement rĂ©cupĂ©rĂ©.
Mais elle sait trĂšs bien que ce n'est pas Ă cause de la maladie ou de la contagion que son pĂšre l'empĂȘche de quitter son bureau depuis maintenant six heures.
Et que ce n'est pas la maladie qui lui fait si mal.
Le chaton tourne autour d'elle, se frotte Ă sa main, va se plaindre et gratter Ă la porte, revient vers elle pour lui rĂ©clamer une caresse. Et puis il geint, agite la patte lorsqu'elle fait rouler la Pierre Primitive d'orage sur le dallage rouge sombre. Il colle ses poils blancs sur sa robe noire brodĂ©e, se love et ronronne tout contre elle alors que sa main gratte ses oreilles, sa gorge. C'est un birman. Sa race de chats prĂ©fĂ©rĂ©e. Viren l'a choisi exprĂšs, bien sĂ»r -de plus, ce sont des bĂȘtes calmes et affectueuses qui ne risqueraient pas de faire leurs griffes sur le tapis Durennien ou sur la porte en acajou. Et mĂȘme si elle tente de le cacher, il est Ă©vident qu'elle s'est dĂ©jĂ trop attachĂ©e Ă l'animal -peut-ĂȘtre lui a-t-elle mĂȘme dĂ©jĂ donnĂ© un nom...
Pourtant, ce n'est pas la premiĂšre fois qu'elle doit faire face Ă une situation de ce genre. En tant qu'apprentie mage noire, elle a dĂ©jĂ sublimĂ© des dizaines de crĂ©atures xadiennes pour ses sorts, et aussi des bĂȘtes dĂ©nuĂ©es de tout Arcanum. Mais avec ce chaton, elle n'y arrive pas.
Elle n'y arrive tout simplement pas.
Au dĂ©but, Claudia avait comme d'habitude tentĂ© de croire Ă une blague. Allez, papa, tu me fais marcher. C'est un cadeau, c'est ça ? Mais c'est l'anniversaire de Soren, pas le mien, c'est Ă lui que tu aurais dĂ» offrir ce bout d'chou, et puis tu sais comme il aime les chats. Bon d'accord, il prĂ©fĂšre les chiens. Mais un chat, c'est le cadeau idĂ©al quand on a onze ans. Et puis regarde-moi cette bouillie adorable. Comment est-ce quâon peut avoir envie de lui tirer la queue ?
- Tu as déjà fait bien pire avec des rats.
Elle hausse les épaules :
- Oui, mais les rats, c'est répugnant. Ca ne compte pas vraiment.
- Alors, un rat a moins le droit de vivre qu'un chaton ?
PĂšre a eu le ton quâil utilise lorsque la situation est grave. Il lui a aussi posĂ© la main sur l'Ă©paule. Il fait tout le temps ça pour donner des ordres ou des conseils. MĂȘme le roi n'y Ă©chappe pas. En plus, il lui a posĂ© la main sur lâĂ©paule. Elle pĂšse, elle serre un peu. Il fait tout le temps ça pour donner des ordres ou des conseils importants, ou quand la situation est grave. MĂȘme les habits du roi en portent la trace -le tissu est un peu Ă©clairci Ă cet endroit. Logique, puisque pĂšre est le conseiller attitrĂ© du roi.
Claudia a ouvert la bouche, puis l'a refermée en fronçant les sourcils.
- Est-ce que tu penses que ces rats Ă©taient responsables du fait d'ĂȘtre des rats ? Qu'ils ont mĂ©ritĂ© la mort simplement pour ĂȘtre nĂ©s rats ?
Elle a eu envie de lever les yeux au ciel. On croirait entendre le roi Harrow parlant des Elfes. Mais elle n'a rien trouvé à répondre, comme prévu.
Ce chat doit mourir. Bien sĂ»r, Viren sait quâil en rĂ©sultera une forte culpabilitĂ©âŠ
- Mais Claudia doit se rappeler, rĂ©pĂšte la voix grave dâHarrow quelque part dans les souvenirs de Viren,  que les vies qu'elle prendra ne sont jamais dĂ©nuĂ©es de valeur.
- Enfin, votre majestĂ© ...  a rĂ©pliquĂ© Viren d'un ton un peu las.  Vous savez comment ça fonctionne. GrĂące Ă la magie noire, au sacrifice d'un seul ĂȘtre vivant, nous sauvons chaque jour des centaines de personnes.
- La magie noire maintient certes un Ă©quilibre, mais câ est une balance poisseuse de sang, c'est injuste et vous le savez parfaitement !
- Ă fortiori quand elle pĂšse dans les hautes sphĂšres du pouvoir, tout comme vous-mĂȘme, âVotre MajestĂ©â !
Harrow grimace. Ici, lâemploi du titre nâa rien dâhonorifique, et câest sĂ»r de son coup que Viren poursuit sa phrase :
- Celles qui portent des millions de vies humaines sur les épaules, des millions de destins, d'individus, de personnes, de souffles ...
- Ca n'est absolument pas la mĂȘme ch -
- ...toutes ces vies qui peuvent s'éteindre au moindre faux mouvement.
Dans d'autres circonstances, jamais Viren ne se serait permis de couper la parole de son roi.
Mais lĂ , ils Ă©taient seuls dans les jardins du palais, sans courtisan devant qui respecter un quelconque protocole, hormis les rosiers blancs, le gravier oĂč crissaient leurs bottes de cour, les papillons et le crĂ©puscule crachant son or et son sang sur eux. Harrow Ă©tait restĂ© silencieux, se contentant d'enfoncer ses pouces dans ses yeux avec un soupir consternĂ©, lassĂ© d'avance. Ils avaient dĂ©jĂ eu cette discussion des dizaines de fois. Viren, lui, poussait son avantage d'une voix calme, posĂ©e, comprĂ©hensive :
-En tant que roi, vous avez tenté d'éviter autant que possible les effusions de sang lorsqu'elles n'étaient pas nécessaires. Vous avez voulu protéger votre peuple, ainsi que tout roi doit le faire, et je vous ai servi dans cette tùche du mieux que j'ai pu avec mes sortilÚges. Mais vous aussi avez mené des hommes et des femmes à la mort.
- J'ai mis fin à cette guerre contre EvenÚre. Je suis celui qui a terminé ce conflit qui durait depuis six ans !
- Certes, votre MajestĂ©... mais pour le terminer, mĂȘme avec mes sorts, vous avez dĂ» sacrifier des centaines de soldats. Dites-moi en quoi les charniers des champs de bataille valent mieux que la magie noire. Et je vous en prie, ne me parlez pas de triche, de raccourci ou de victoire facile.
- Et vous, osez me dire que tous ceux que vous avez tué pour vos maléfices ne représentent rien à vos yeux !
Cette rĂ©partie a bloquĂ© Viren dans son Ă©lan. Le roi avait posĂ© la question sur laquelle il nâavait jamais rĂ©ussi Ă poser de mots. Ou, s'il devait ĂȘtre tout Ă fait honnĂȘte, il avait plutĂŽt Ă©vitĂ© de se la poser...
Lorsqu'on sublime une Ăąme pour un sort permettant d'en sauver dix, mĂȘme si on se persuade d'avoir optĂ© pour la meilleure solution, d'avoir fait ce qui Ă©tait juste... Il reste toujours ce poids sur la conscience, cette ombre sur les actes, ce malaise Ă chaque seconde passĂ©e devant un miroir, cette plaie purulente qui suite de culpabilité⊠Cette haine de soi que portent les mages noirs et qu'ils choisissent de taire et d'Ă©touffer au fond de leur conscience de pragmatiques pour ne pas sombrer dans la folie.
Devant le silence de son conseiller, Harrow reprend, avec ce mĂȘme air inquiet qu'il affiche lorsqu'il parle de son bĂątard princier Callum :
-Viren ... Je ne veux pas me mĂȘler de ce qui ne me regarde pas. L'Ă©ducation de vos enfants est votre affaire, plus que jamais maintenant que CornĂ©lia... ne me regardez pas comme ça Ă chaque fois que je mentionne son nom. Mais vous comprenez que je m'inquiĂšte de voir Claudia perdre tout respect pour la vie humaine.
- Avec tout mon respect, Harrow, j'en doute trĂšs fortement. Elle n'utilise que des insectes et des rats pou...
- Oh, ne jouez pas Ă l'enfant de choeur avec moi, Viren. Vous dormez Ă la messe dominicale et vous levez les yeux au ciel dĂšs que la Grande PrĂ©late OpĂ©lie ouvre la bouche pour parler de charitĂ©.. mĂȘme si j'admets que son formalisme est parfois quelque peu Ă©touffant.
Ils s'échangent un bref sourire complice, mais le roi reprend, attaque, inquiet, impitoyable, et les parades maladroites de Viren ont du mal à tenir la défense alors qu'ils continuent d'arpenter la roseraie.
- Tout le chĂąteau sait quand votre fille sort d'une dissection de pauvre animal puisqu'elle chante Ă tue-tĂȘte dans tous les couloirs sans mĂȘme s'ĂȘtre lavĂ© les mains ni avoir changĂ© de vĂȘtements. Admettez qu'une enfant de huit ans qui fredonne dans cet Ă©tat, les pattes et la robe couvertes de sang, nâaugure rien de particuliĂšrement joyeux pour le futur du royaume.
- Neuf ans, votre MajestĂ©. Et ça n'est arrivĂ© que deux fois âŠ
Harrow lui jette un long regard de travers.
- Bon, d'accord, admet Viren avec un rictus. Â Quatre fois.
Ils reprennent leur marche, et Harrow son discours, et les bottes crissent :
- Et mĂȘme son frĂšre Soren garde ses distances. Pour effrayer celui qui a sautĂ© du haut des falaises de Castel NĂ©rĂ©us Ă sept ans, croyez-moi, il faut vraiment le vouloir. Mais ce qui est rĂ©ellement horrifiant, c'est que Claudia ne fait mĂȘme pas exprĂšs !
Viren retient une envie de lever les yeux au ciel. C'Ă©tait Claudia qui l'avait mis au courant, Ă l'Ă©poque. Viren avait rĂ©primandĂ© l'imprudent comme il le mĂ©ritait aprĂšs une bĂȘtise pareille -Soren s'en souvient probablement encore. Mais lĂ oĂč le bas blessait, c'Ă©tait que la reine SaraĂŻ avait insistĂ© pour que Claudia reçût elle aussi une correction pour avoir dĂ©noncĂ© son frĂšre. "A qui pourra se fier ce pauvre garçon s'il ne peut mĂȘme pas faire confiance Ă sa propre soeur ?" avait-elle protestĂ©. "Et fĂ©licitations pour les valeurs d'honneur et d'honnĂȘtetĂ© que vous inculquez Ă votre petite chĂ©rie ! Elle fera, Ă n'en pas douter, une PremiĂšre Ministre des plus fiables, Ă la droiture proverbiale." SaraĂŻ elle-mĂȘme entretenait des liens trĂšs forts avec sa soeur cadette la colonelle Amaya, mais grands dieux, que diable allait-elle se passionner pour le sort du pauvre garçon et de la petite chĂ©rie ? Viren, voyant que lui cĂ©der ses parts de tartes Ă la confiture trois semaines durant ne suffirait pas Ă Ă©branler les convictions de SaraĂŻ, avait mollement acquiescĂ© Ă l'extravagante demande : Claudia avait ainsi dĂ» recopier un chapitre entier du TraitĂ© de vulgarisation sur les fondements de la magie elfique. Son livre prĂ©fĂ©rĂ© du moment, choisi bien entendu en toute connaissance de cause.
- Les falaises mesuraient prÚs de quarante mÚtres de hauteur, votre Majesté, répond-il, sombre.  Soren aurait pu se tuer.
- Oh, ne me dites pas que vous n'avez pas fondu lorsqu'il a dit pour se justifier qu'il voulait ĂȘtre courageux comme vous.
- Ce n'était pas du courage, c'était de la stupidité pure et simple.
La croyance persistante qui consiste Ă confondre les deux lâa toujours purement exaspĂ©rĂ© :
- Soren nâa aucun instinct de prĂ©servation. Mettez-le dans une fosse avec un ours affamĂ© et une Ă©pĂ©e en bois et il se jettera dessus sans lâombre dâune hĂ©sitation.
- Sur lâĂ©pĂ©e, vous voulez dire ? Ne faites pas cette tĂȘte, je plaisantais.
- Ahem, reprend Viren. Non seulement cela n'a pas grand-chose de flatteur pour moi...
- Vous savez ce qu'on dit, intervient de nouveau le roi avec un sourire entendu. Celui qui refuse un compliment en recherche en fait deux.
DĂ©contenancĂ©, Viren sâinterrompt un bref instant :
- Enfin... non seulement ça, finit-il par reprendre dâun ton plus assurĂ©, mais en plus je ne trouve rien qui fasse fondre, comme vous dites, dans cette folie.
Leurs pas les avaient menĂ© dans la grande serre, oĂč le roi s'assit sur un des bancs. Viren s'appuyait sur son sceptre, et tentait de profiter du silence... pas pour longtemps :
- Permettez-moi d'insister, Viren, (bien entendu, en tant que roi, il n'attend pas la permission et ignore le soupir agacĂ© de son voisin) mais en parlant de folie, notre chĂšre petite Claudia n'a-t-elle pas essayĂ© en plein repas de faire des nĆuds de pendus avec les serviettes de table pour nous expliquer comment la cause exacte du dĂ©cĂšs diffĂ©rait selon le type de nĆud, et ce, avec les yeux remplis d'Ă©toiles et un grand sourire jusqu'aux oreilles ? Callum Ă©tait sur le point de vomir !
- Sans vouloir vous offenser, le prince Callum n'est ùgé que de quatre ans, votre majesté, rétorque Viren, qui a calé son sceptre contre un buste de pierre et placé ses mains dans son dos. Quoi de plus normal à cet ùge d'avoir une telle sensi...
- Au contraire, riposte Harrow scandalisĂ©, c'est encore pire ! A cet Ăąge-lĂ , on sait Ă peine ce qu'est la mort ! Ce n'est alors qu'un concept abstrait et totalement indĂ©fini, si ce n'est quâil sâagit du chĂątiment qui attend les mĂ©chants elfes Ă la fin des contes et lĂ©gendes. Et Claudia n'a-t-elle pas ajoutĂ© qu'il serait passionnant d'assister Ă une vĂ©ritable pendaison ? Vous entendez, Viren, rĂ©pĂšte le roi du mĂȘme ton oĂč chaque syllabe suinte dâhorreur, passionnant !
- Elle disait ça pour me faire plaisir⊠lùche Viren.
Il a pris un air faussement modeste, mais il sait que ça ne prendra pas.
- Mais vous n'Ă©tiez mĂȘme pas dans la piĂšce ! proteste Harrow. Vous Ă©tiez sorti de table pour vous occuper de Soren trop malade pour dormir ! Je vous laisse imaginer la tĂȘte de SaraĂŻ devant le spectacle quâoffrait votre fille⊠Â
Viren ne peut sâempĂȘcher de rire, mais Harrow ne sâarrĂȘte pas :
- Et n'a-t-elle pas lourdement insisté pour voir sa premiÚre exécution ? Elle avait quoi, sept ans, si je me souviens bien ? Quels étaient les mots qu'elle avait employés, déjà ? Ah oui !
Harrow singe une voix de fausset :
- Dites, papa, est-ce que je pourrai taper son cadavre pour voir si on peut lui faire des bleus ?
- Ce n'était pas un humain !  riposte Viren, sans parvenir à maßtriser un soupçon de colÚre dans sa voix.
L'argument Ă©tait d'autant plus blessant qu'Ă l'Ă©poque il avait lui-mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©stabilisĂ© :
- C'était une elfe qui venait d'essayer de vous tuer !
- Ne faites pas semblant, vous comprenez trĂšs bien ce que j'essaie de vous dire.
Le mage avait fixé une des fleurs du jardin sans la voir.
Une Campanie Semiplena, ou rosa alba pour les intimes.
Il s'est demandĂ© -assez stupidement, si la lumiĂšre du soir pouvait la rougir un peu plus. Si la rose blanche pouvait devenir rouge en restant trop longtemps au crĂ©puscule, lĂ oĂč le jour et la nuit s'affrontent, lĂ oĂč la frontiĂšre entre la vie et la mort se change en brume sang...
Ses doigts tapotent sur son sceptre elfique, produisant un son métallique. Un papillon se pose sur son index mais s'envole aussitÎt.
Est-il à ce point répugnant ?
Harrow lui a donc asséné le coup de grùce :
- Viren... Vous devez lui faire prendre conscience de ce qu'elle est en train de devenir. Autrement, elle risque de se perdre dans une folie furieuse, une indifférence glaciale, totale, semant la mort comme on cueille des fleurs. Qui se préoccupe des fleurs qu'on arrache à la terre pour en faire un bouquet ?
- Voilà une jolie métaphore, a grincé Viren, qui n'est pourtant pas un cynique.  Inspiré par ce sublime décor floral, je suppose ?
- Vous devez réagir. En tant que mage noir, vous avez tendance à penser qu'il n'y a pas d'importance à ... hum... à utiliser une ùme si elle peut servir pour un sort.
- Le terme exact est  âsublimerâ  , votre MajestĂ©,  lĂąche Viren sans grand espoir d'ĂȘtre entendu parce que le roi Harrow n'entend jamais rien.
- Bien sĂ»r, bien sĂ»r,  continue Harrow, bien Ă©videmment sans relever l'interruption parce qu'il n'Ă©coute jamais rien.  Claudia est une gentille fille, je le sais. Elle peut mĂȘme parfois ĂȘtre compatissante -regardez comment elle a rĂ©agi quand Callum s'est fait un bleu l'autre jour, une vrai mĂšre poule, haha ! SaraĂŻ a fait une de ces tĂȘtes...
"Elle peut mĂȘme, parfois, ĂȘtre compatissante". Est-ce qu'Harrow s'entend parler ?
- Mais, continue le roi redevenu sérieux, si elle continue dans cette voie que vous lui désignez, elle plongera dans un abßme ... hum, un abßme bien plus dévastateur et vorace que la haine de soi.
Harrow, habituellement si sûr de lui, semble manquer de mots, comme si le monstre qui se dessinait en Claudia dépassait en noirceur et en cruauté tout ce que l'esprit humain était capable d'imaginer. Viren ne répond rien et fixe toujours la fleur blanche.
- Et, pour couronner le tout, si elle hérite de votre position au sein du Haut Conseil, si elle se retrouve tout comme vous en charge de millions de personnes, nul besoin de vous faire un dessin quant aux conséquences pour Katolis...
Le roi laisse sa phrase en suspens, considérant sans doute que la menace sous-jacente s'en trouvera renforcée. Il n'est pourtant pas familier des effets de rhétorique. D'ailleurs, il achÚve sa phrase, comme un coup de hache :
- ... voire pour toute l'humanitĂ©. Â
Viren s'entend Ă peine rĂ©pondre  âTrĂšs bien, votre MajestĂ©â.
Violence, cruauté, sadisme, désinvolture, mépris ostentatoire de la vie humaine...
Dans les yeux verts de cette Claudia tordue et déformée, il y a le reflet de Tonnerre qui gronde.
Viren secoue la tĂȘte et lĂąche un soupir exaspĂ©rĂ© pour chasser les propos du roi de son esprit.
La culpabilitĂ© s'accompagne certes d'une vague tentation de se jeter dans l'abyme pour ne plus avoir Ă supporter son propre souffle. Mais pour le moment, plutĂŽt qu'elle-mĂȘme, c'est davantage lui que Claudia semble dĂ©tester.
Elle est debout prĂšs de lui, de son cĂŽtĂ© de la table. Le ciel blanc d'hiver entre par la fenĂȘtre et se reflĂšte dans ses cheveux corbeau et sur le dallage rouge sombre. Pour un simple cabinet de travail, la piĂšce est vaste, spacieuse, et la lumiĂšre ne parvient pas Ă l'Ă©clairer totalement. Il reste toujours des recoins sombres, entre les ouvrages de la bibliothĂšque, autour du tapis durennien ocre, sous les guĂ©ridons, derriĂšre les tentures et le portrait officiel du roi oĂč il pose Ă ses cĂŽtĂ©s.
L'ombre est toujours lĂ .
Il est environ quatorze heures. Viren a fait donner des ordres pour qu'on apporte trois repas à heures fixes, des médicaments pour la grippe de Claudia qui n'a pas tout à fait passé, et des restes de poisson pour l'animal. D'aprÚs ses prévisions, Claudia devrait mettre quarante-huit heures à se résoudre, et elle est enfermée avec lui dans la piÚce depuis huit heures.
"EnfermĂ©e." La porte du bureau nâest fermĂ©e par aucun verrou, mais si tout se passe comme prĂ©vu, des chaĂźnes en acier de Forgesang n'auraient pas retenu Claudia plus efficacement.
Harrow lui a laissé de la paperasse à vérifier -toute celle qui n'a pas besoin de son sceau. Essentiellement des rapports statistiques : taux de criminalité, accÚs à l'éducation dans les villages reculés, prix du pain, niveau de vie des habitants... Sur son bureau, sur ses étagÚres, de nombreux ouvrages de magie noire à compulser. Sous ses doigts, il sent le toucher caractéristique du parchemin en peau humaine, et l'odeur de l'encre rougeùtre -du sang coagulé. Du draconique ancien, du valyrien antique, du tarque, du mérovien, tant de dialectes venus du fond des ùges à déchiffrer, tant de sorts énonçant comment noyer le Soleil, geler la lune, changer l'océan en lave...
Viren a donc de quoi rentabiliser le temps passĂ© loin de la famille royale. Et de Soren. Il faudra dâailleurs qu'il pense Ă lui trouver un cadeau, ou il va encore faire une scĂšne comme l'an dernier. Heureusement qu'il a dĂ©jĂ prĂ©vu celui d'Harrow, qui arrive le lendemain.
Claudia lui arrive presque Ă sa hauteur lorsqu'il est assis Ă son bureau. Elle tient le chaton blanc dans ses bras, couvre de poils sa robe noire au passage, et elle lui caresse distraitement la tĂȘte alors qu'il ronronne, mais suite au trait d'esprit sur les rats que Viren vient de faire, qui lui ressemble si peu, elle semble complĂštement perdue. Alors elle tape nerveusement des doigts sur la fourrure du chaton, pince les lĂšvres, elle fixe le tapis durennien de ses yeux verts comme si elle voulait le faire flamber.
- Est-ce que tu comprends à quel point ton raisonnement est insensé ?
- ⊠Et toi, tu me demandes de tuer un chaton pour rien. C'est mieux, peut-ĂȘtre ?
Quand Claudia le regarde avec ces grands yeux verts humides, il a du mal Ă retenir un sourire.
- Non, je te demande de le tuer pour que tu puisses assister à l'anniversaire de ton frÚre. Et celui du roi Harrow. Ils sont partis à BanthÚre avec la reine Saraï et les princes, et nous n'irons pas les rejoindre tant que tu ne l'auras pas tué.
Viren laisse un sourire dĂ©solĂ© dĂ©former briĂšvement ses traits. Il n'a trouvĂ© que cette excuse pour mettre Claudia au pied du mur. Il n'est pas sĂ»r qu'elle comprenne ses intentions -et lui mĂȘme n'est pas certain que sa double machination sera d'une quelconque efficacitĂ© pour lui rappeler Ă la fois sa morale (ou ce qu'il en reste) et son futur devoir de ministre forcĂ© de prendre des dĂ©cisions difficiles. Elle n'a aprĂšs tout que neuf ans. Alors il continue de mentir, il insiste :
- Bien sûr, tu peux aussi attendre et laisser ce chat en vie. La porte est ouverte, tu peux sortir quand tu veux.
Il la désigne d'un geste du menton. Claudia fait la moue en regardant ses pieds. Elle fait tout pour garder la porte hors de son champ de vision.
-Mais tu ne veux pas rater un événement aussi important, achÚve Viren en reposant sa main sur l'épaule de Claudia. N'est-ce pas ?
Il lui passe une main dans ses cheveux corbeau, puis trempe à nouveau sa plume dans l'encrier et se remet à sa paperasse. Claudia n'insiste pas, et retourne au milieu de la piÚce, sur le tapis, le chaton entre ses bras. Elle le repose à terre pour qu'il puisse se jeter sur les restes de poisson disposés dans une assiette, puis avale ses médicaments pour sa grippe en regardant la porte.
Harrow a visiblement exagéré l'ampleur du désastre.
La culpabilité est présente. Elle est pesante, lourde, électrique. Elle paralyse Claudia, elle l'écartÚle. Elle n'est pas morte comme le prétend Harrow. Au contraire, elle n'a jamais été aussi vivante qu'à cette épreuve, qu'à cet instant; c'est une plaie ouverte qui s'infecte, qui saigne, qui purule.
Ou si son sens moral tombe bel et bien en poussiÚre, si le hurlement de honte qui résonne sur les dalles de ce bureau n'est rien qu'un chant du cygne, il reste cependant encore longtemps à Claudia avant de devenir la harpie monstrueuse auréolée du pouvoir de Ministre, qu'entrevoient déjà en elle Harrow et Saraï.
A en juger par ses rĂ©actions pour le moins violentes, Claudia en est mĂȘme encore trĂšs loin.
Sur le parchemin, la plume d'oie tremble légÚrement -elle évite tout juste de tacher sa prise de notes.
La construction de la phrase a quelque chose de glacial. Elle ressemble à une étude comportementale sur des rats...
La plume d'oie crisse sur le parchemin.
Au dĂ©ni de Claudia succĂšde la rĂ©volte. C'est pas juste, Soren, Callum et Ezran ont eu le droit de partir en vacances et toi tu me forces Ă tuer un chaton, normalement c'est des araignĂ©es, des insectes rĂ©pugnants, des cornes d'elfe et des restes humains, et puis tu sais quoi, je veux plus tuer des animaux, je veux plus faire de magie noire, c'est pour ça que maman est partie, je veux jamais ĂȘtre comme toi.
Viren ferme les yeux pour encaisser le choc, et il répÚte :
Allez papa, regarde-le, il est vraiment trop mignon, allez, s'il-te-plaßt, je t'achÚterai un nouvel écritoire avec mon argent de poche, avec des plumes de phénix lunaire, excuse-moi pour ce que je t'ai dit, je le ferai plus, ou alors un nouveau costume pour ton anniversaire ? Il a voulu retenir un sourire -sans succÚs, Claudia l'a vu. Mais tout ce qu'elle a pu faire pour creuser la faille s'est heurtée au grave :
Viren a attendu le dĂ©part de la famille royale pour commencer l'Ă©preuve. Il ne leur en a pas parlĂ©. Il sait qu'ils auraient dĂ©sapprouvĂ© sa maniĂšre- tordue, il faut bien l'admettre, d'appliquer les conseils du roi. Il entend presque d'ici la reine SaraĂŻ lui cracher son mĂ©pris. C'est comme si elle se tenait, respirait et colĂ©rait dans son bureau. Ses pas rĂ©sonnent sur le dallage. Comment pouvez-vous transformer ainsi votre fille en machine Ă tuer, meurtrier, pĂšre indigne. Vous prĂ©tendez que la magie noire tue pour sauver mais la mort de cette pauvre bĂȘte ne profitera Ă personne. Avez-vous seulement compris ce qu'Harrow vous a dit ? Votre mĂ©thode semble davantage un moyen de tester sa cruautĂ© que de souligner sa culpabilitĂ© ! Enfin, soyez sĂ©rieux, tout Katolis sait que votre fille est dĂ©jĂ folle. Quel besoin dâun Ă©niĂšme test pour le prouver !
Quelque part, Viren est forcĂ© dâadmettre que SaraĂŻ nâa pas entiĂšrement tort. Le pragmatisme froid quâil transmet Ă ses enfants -et surtout Ă Claudia, peut sembler implacable voire immoral. Il se souvient notamment de cinq soldats blessĂ©s moribonds dont la seule chance de survie reposait sur l'accord d'un seul donneur. Sublimer sa force de vie et la partager entre les cinq patients, juste assez pour les maintenir en vie le temps de les soigner durablement... Viren, qui Ă lâĂ©poque ne cherchait rien dâautre que de rester bien Ă lâabri Ă son poste de banneret du feu roi Arryn, sâĂ©tait brusquement senti une poussĂ©e de moralitĂ©. Il n'avait pas hĂ©sitĂ© une seule seconde. Il s'Ă©tait glissĂ© de nuit dans l'infirmerie -le parquet crissait lĂ©gĂšrement sous ses pas et il faisait sombre, et puis il avait tout pris, tout sublimĂ©, sauvĂ© les cinq soldats.
Mais le donneur ne savait rien. Il dormait paisiblement dans le lit voisin et Viren n'avait pas hésité. La sublimation lui avait fait certes cracher un peu de sang au passage, prostré par terre à tousser misérablement, s'essuyer la bouche et la main dans de la charpie, et il avait été pris de vertiges pour deux jours entiers aprÚs ça ... mais il avait sauvé cinq vies pour le prix d'une seule.
Sans doute Harrow le haĂŻrait-il ou le condamnerait s'il avait connaissance de cet Ă©vĂ©nement... car Viren s'aperçoit que la vie du donneur lui Ă©tait parfaitement indiffĂ©rente. Avait-il des enfants, une famille, un ou une fiancĂ©e ? Il ne s'Ă©tait pas posĂ© la question, et Viren sait pertinemment que mĂȘme s'il en avait eu connaissance, il n'aurait pas hĂ©sitĂ©. C'Ă©tait toujours cinq vies qui Ă©taient en jeu. Et si c'Ă©tait Ă refaire, le choix s'imposait de la mĂȘme façon.
- Papa, tu n'avais pas les propriĂ©tĂ©s des bĂȘtes des Montagnes de Sable noir Ă me faire rĂ©viser ?
- Voyons ... comment agit le venin des Wyvernes Fer-nées ?
- Euh ... les Wyvernes, Fer-nĂ©es ou non, sont souvent confondues Ă tort avec les dragons avec qui elles partagent de nombreuses caractĂ©ristiques morphologiques. Mais leur comportement face Ă une menace diffĂšre radicalement. Elles cherchent Ă mordre leur proie, mais câest en fait une diversion, parce que par derriĂšre, hop ! elles piquent leurs victimes avec leur dard -bzz ! -bzz !
Claudia, trop contente dâavoir une distraction, va jusquâĂ lancer ses bras devant elle comme des piques, et tente de donner Ă son visage une expression faussement cruelle -surpris, le chaton saute de ses genoux. Viren lui renvoie un regard amusĂ©. Elle reprend, encouragĂ©e :
- Et les, euh... les enzymes de leur venin magique de Fer-nĂ©es, reliĂ© Ă lâArcanum de la Terre, forcent le sang de la victime Ă coaguler grĂące Ă la trop forte dose de minerai de fer injectĂ©, et le caillou empĂȘche le sang de circuler correctement, le cerveau n'est plus irriguĂ© -ah non, ça c'est Ă cause des, euh ... neuro...neurotox...
Elle bute sur le mot, mais elle le retrouve :
-A cause des neurotoxines post-synaptiques qui bloquent la communication entre le cerveau et les muscles. Et la mort survient en quelques minutes.
- C'est les deux Ă la fois. Bravo.
- Alors je peux aller jouer dehors avec le chat ?
- Non. Le terme est  caillot de sang, pas  caillou.
- Bon, d'accord. Un caillot de sang. Je peux aller jouer et laisser le chat tranquille, maintenant ?
- Laisse-moi réfléchir ... Non. Bien tenté, mais non.
Le ton sarcastique qu'il a employé n'a laissé aucune chance. Pourtant, Claudia hausse les épaules avec un petit sourire :
La porte est ouverte. Je sors quand je veux.
Viren fait un geste du menton vers la porte. Peut-ĂȘtre sortira-t-elle, aprĂšs tout :
Le sourire de Claudia s'efface, et la moue fait son retour. Viren reprend sa paperasse, et Claudia passe la main sur le dos du chat.
Lorsque Viren doit tuer un monstre ou un elfe pour un sort, il ne se pose aucune question. Mais désormais, sans doute par la faute de l'influence si honorable  d'Harrow, lorsque c'est un humain qu'il doit sublimer, il s'assure toujours que la victime soit un criminel, un meurtrier, quelqu'un qui mérite la mort pour l'avoir infligée sans raison valable.
âLa bonne conscience du bourreau, oui !â  grince SaraĂŻ -le grattement de la plume sur le parchemin couvre Ă peine sa voix.  Sublimer   ? Joli mot pour parler d'un meurtre. Tuer une personne pour rĂ©soudre tous nos problĂšmes dâun coup ? Bien sĂ»r. Et bientĂŽt, vous allez nous dire que vous ĂȘtes un nĂ©cromancien inversĂ© et que ça n'a rien Ă voir avec tuer des gens ? Non, c'est trop facile, et ce n'est pas juste. C'est mĂȘme totalement injuste. Â
Ainsi clame la guerriÚre dont l'un des plus haut faits d'armes est d'avoir transpercé cinq soldats évenéryens d'un seul coup lors d'une expédition punitive... Qu'elle descende de ses grands chevaux, par pitié, qu'elle cesse de se laver ses mains rougies dans l'eau pure de ses Principes. La reine Saraï est certes une amie précieuse -il l'apprécie sincÚrement depuis les quinze ans qu'ils se connaissent, mais elle peut faire preuve d'une mauvaise foi aberrante qui la rend parfois difficile à supporter...
- Pourquoi le petit garçon tombe-t-il de la balançoire ?
Claudia a changé de stratégie : de la bonne élÚve, elle est passée à la blagueuse, et c'est tout aussi efficace.
- Parce qu'il n'a pas de bras, répond Viren du ton blasé de celui qui a entendu la plaisanterie dix fois.
- Ouais, elle est marrante hein ?
- A mon tour : pourquoi la petite fille ne sortira-t-elle pas du bureau ?
- Parce qu'elle n'a plus de jambes ?
- Presque : parce qu'elle ne veut pas tuer le chat.
- La porte est ouverte, je sors quand je veux.
- Essaie toujours, je ne te retiens pas.
Cela dit, note Viren, peut-ĂȘtre est-ce Ă©galement une question de mĂ©thode.
Lorsqu'on tue avec la magie noire, on ne sent pas la vie s'Ă©chapper du corps. On ne sent pas les battements frĂ©nĂ©tiques du cĆur sous la peau chaude et Ă©lastique, le hurlement qui jaillit du plus profond de la gorge vibrant sous les doigts, la sombre et gluante mĂ©lasse rouge qui poisse les mains et sĂšche sous les ongles, la terreur palpitant dans les veines, les poumons qui se gonflent Ă la recherche d'air, le ralenti du soulĂšvement de la poitrine, le regard qui se fige dans les globes oculaires, le voile opaque qui couvre les yeux, le raidissement des membres... rien.
On sent une formule, une brume violette, un éventuel hoquet de douleur, un corps qui tombe à quelques mÚtres de là et une ùme à sublimer. Une ùme à utiliser.
Avec la Magie Noire, la vie est trop loin pour pouvoir atteindre, et la culpabilitĂ© s'endort d'un sommeil sans rĂȘve...
Il aurait pu mettre un couteau dans les mains de Claudia au lieu d'une Pierre Primitive d'Orage. Le monstre sadique que la reine se plait à voir chez Claudia aurait tué cet animal sans la moindre hésitation. Un trait de lame au niveau de la gorge, et c'était fini. Ou plutÎt non : les vingt-quatre heures auraient plutÎt été passées à il-ne-savait-quoi, à arracher les griffes, les globes oculaires, ou à par exemple trancher un par un les coussinets, craquement sinistre de l'os, sombre et gluante mélasse couvrant les mains, miaulements à fendre l'ùme;  frapper, encore et encore, jusqu'à ce que la chose ramassée au sol n'ait plus la force de geindre et de supplier qu'on l'achÚve.
Mais Viren n'a tout simplement pas le courage d'infliger ça à sa fille. Déjà à l'époque, sur le champ de bataille, on le traitait de lùche.
- Attends, tu connais celle de l'elfe qui repeint son plafond ?
Le mage nâa mĂȘme plus envie de jouer le jeu. Il soupire, ses doigts massent ses tempes, et il rĂ©pĂšte pour sans doute la vingtiĂšme ou la trentiĂšme fois :
- Je peux pas, il est invisible, rĂ©pond-elle comme si elle nâavait pas compris. C'est un elfe de Sombrelune, et il fait nuit dehors.
- Ce n'est pas la pleine lune, et je parlais du chat. Tue-le.
- Non mais regarde, insiste-elle avec peu de conviction, on voit ses yeux méchants et ses cornes qui brillent dans le n...
Cette fois, elle ne parle mĂȘme plus de la porte ouverte.
Tout comme lui, Claudia est habituĂ©e Ă la prĂ©sence de la mort. Les livres de sorts, les tables de dissection et bocaux Ă organes font partie intĂ©grante de son monde, au mĂȘme titre que lui-mĂȘme, que Soren ou que les salles du chĂąteau de Katolis. La Magie Noire, la sublimation, le ballet des Ăąmes et des corps... ils ont pour elle quelque chose de rassurant, de nĂ©cessaire. Ils se sont fondus dans son esprit avec la force implacable de l'habitude et du confort.
Si elle se trouve sans sa bourse Ă ingrĂ©dients, elle est aussitĂŽt mal Ă l'aise, tape nerveusement des doigts -Viren songe qu'il a le mĂȘme tic, ou alors elle cherche Ă se disputer avec Soren pour remplir le vide bĂ©ant laissĂ© par ses sorts. Au point que son premier rĂ©flexe dans une piĂšce close serait sans doute de chercher un sortilĂšge pour forcer la serrure, et non la clĂ© pour l'ouvrir...
La Magie Noire fait partie d'elle, sans aucun doute.
Mais ce qu'elle a face à elle dans le laboratoire de son pÚre, ce sont des cadavres, ou des rats, des serpents, des insectes, des araignées, des animaux qu'on tue sans y penser, comme on chasse une poussiÚre de la main.  Ils sont moches.  dit-elle avec cet aplomb propre aux enfants.  Ca compte pas. Et en plus, papa dit qu'on peut sauver des milliers de personnes si on sublime correctement.
Claudia joue avec la mort, mais elle ne l'affronte pas.
La faire tuer sans sublimer, c'est la priver de sa danse avec la mort. Tuer pour rien, c'est la mettre face au néant. Dans toute son horreur et son non-sens. C'est ouvrir et presser la culpabilité qui saigne, qui purule et qui fait mal.
Le chaton n'a pas Ă©tĂ© choisi au hasard. Viren sait que c'est un des animaux qui parasitent le plus l'esprit humain. Une petite taille fragile, une gueule minuscule, de grands yeux ciel disproportionnĂ©s par rapport Ă la tĂȘte, une fourrure blanche duveteuse qui appelle la main pour qu'elle y plonge. Un simple regard sur l'un d'eux fait resurgir un instinct primitif, bestial presque, de prendre soin de plus vulnĂ©rable que soi, de le chĂ©rir jusqu'Ă ce qu'il explose de joie, Ă©crasĂ© par tant d'affection.
Plonger une lame dans la gorge d'un chaton, Viren sait que Claudia en serait tout simplement incapable. MĂȘme si elle a dĂ©jĂ dissĂ©quĂ© des rats vivants. MĂȘme pour lui faire plaisir, elle en serait tout simplement incapable.
- Et celle du Néolandien qui ne veut pas manger ses brocolis...
- Ecoute, lùche Viren qui a de plus en plus de mal à garder son calme, j'ai passé les onze derniÚres années de ma vie à vous la répéter, à Soren et à toi, pour que vous mangiez les vÎtres.
Elle regarde dans le vide, comme si elle mĂ©ditait les leçons philosophiques de Keira Metz lâalchimiste. Sous sa main, le chat ronronne. Puis elle reprend :
- Oui, la preuve, tu es encore vivante et en bonne santé. C'est une excellente nouvelle puisque tu vas pouvoir en profiter pour ... ?
Viren laisse sa phrase en suspens en espĂ©rant que la leçon soit intĂ©grĂ©e sous la forme de la rĂ©ponse laconique âPour tuer le chat." Mais bien sĂ»r, ce serait mal connaĂźtre Claudia :
- Trouver le remĂšde contre la lĂšpre et vaincre Tonnerre ! annonce-t-elle avec un grand sourire.
- Câest beau dâavoir des rĂȘves, mais si tu es incapable d'achever un chaton, le roi des dragons devrait avoir encore un bon millier d'annĂ©es devant lui.
- Sauf si tu le tues avant, bien sûr.
- Tu ne veux pas le tuer, toi ?
- J'ai certes horreur des chats, mais j'ai encore plus horreur des filles désobéissantes.
- Ah, mais je parlais de Tonnerre, pas du ch...
Câest comme si son sens moral et sa compassion s'Ă©taient brusquement rĂ©veillĂ©es d'un long sommeil sans rĂȘve pendant lequel Claudia sautait de joie Ă l'idĂ©e d'assister Ă des dĂ©capitations ou de dissĂ©quer des dizaines de rats...
Et si Viren se fie Ă ce qu'il a sous les yeux -Claudia ayant posĂ© la Pierre Primitive dans un coin de l'Ă©tude pour lancer une boulette de papier Ă l'animal qui s'amuse Ă la rouler entre ses pattes... Le pari est bien plus risquĂ© que ne l'avaient soupçonnĂ© tant Harrow et SaraĂŻ que lui-mĂȘme.
De lĂ Ă devenir une Tonnerre-bis...
Or l'objectif de la manipulation est justement de faire resurgir la culpabilité, et on ne s'en veut pas pour une faute que l'on n'a pas commise.
Manipulation . Le mot est immonde, mĂȘme pour Viren. Il le raye pour  manoeuvre.
Certes, elle a insistĂ©, elle l'a mĂȘme harcelĂ© pour assister Ă sa premiĂšre exĂ©cution il y a deux ans, lui a sautĂ© dans les bras lorsqu'il a fini par accepter de mauvaise grĂące... mais une fois devant l'Ă©chafaud, elle s'est forcĂ©e Ă se tenir droite dans sa robe noire, Ă ne pas trembler, Ă sourire et Ă garder les yeux grands ouverts. Viren savait Ă quel point elle Ă©tait impressionnĂ©e, Ă quel point elle voulait retrouver les recoins familiers de la bibliothĂšque, ne pas voir cette hache siffler, ne pas voir le sang gicler, ne pas voir cette tĂȘte pĂąle tomber dans le seau, dans l'abĂźme...
Mais elle a pris sur elle. Viren a dû détourner son attention quelques minutes pour sublimer l'ùme de l'elfe, mais il sait qu'elle regardait. Ses yeux verts brillaient un peu, de larmes contenues, mais ils étaient ouverts et ils voyaient.
Viren s'est réellement senti fier d'elle ce jour-là , mais il savait parfaitement qu'elle n'était pas capable de tenir la hache du bourreau.
Une semaine aprĂšs sa premiĂšre exĂ©cution, Soren s'Ă©tait plaint que Claudia l'empĂȘchait de dormir avec ses cauchemars. C'Ă©tait Ă ce moment-lĂ qu'ils avaient eu leur chambre individuelle. Depuis, elle a assistĂ© Ă moult peines capitales -n'en dĂ©plaise Ă la reine SaraĂŻ, et a accumulĂ© assez de connaissances en magie noire (et mĂȘme primitive) pour faire pĂąlir de jalousie la lĂ©gendaire Keira Metz...
Alors, pour cette épreuve, Viren a choisi la magie sans trop d'hésitation.
Un sort qu'elle connait, qu'elle maßtrise, qu'elle a exécuté sur des quantités de vilains animaux et dont le contact avec la victime est bien moins direct, moins chaud, moins tangible qu'avec une lame. Et surtout qui n'implique pas de taches rouges sur le tapis. Le sang, c'est un vrai calvaire à nettoyer.
Mais mĂȘme cette prĂ©caution n'a pas suffi. Onze heures plus tard, l'animal est toujours en vie -et il continue de geindre. Heureusement que Viren lâa ensorcelĂ© au prĂ©alable pour lâempĂȘcher de faire ses besoins sur le tapis.
Claudia est toujours nouée dans sa culpabilité. Elle la retient, elle l'étouffe, elle la paralyse.
Onze heures que Claudia est enfermée dans son bureau, avec la Pierre Primitive d'orage dans sa main, ce chaton à tuer dans ses bras et la porte derriÚre elle. Et, pendu au mur en face d'elle, encadré de marqueterie, la fixe le double-portrait en pied du roi et de son pÚre.
Soren a toujours adoré ce tableau, pense-t-elle en passant la main sous le menton du chaton d'un geste machinal. Il trouve que le roi a vachement la classe dans sa grande armure. Et, sur ce portrait, papa sourit.
Il est plus facile à regarder sur ce tableau. En vrai, il a toujours l'air un peu triste. En tout cas, sur le tableau, il est plus facile à regarder qu'à son bureau, à quelques mÚtres d'elles, noircissant des pages et des pages de paperasse dans le halo des bougies -de temps à autre, on entend le clapotis de la cire et le coup du sceau sur le parchemin ;  évitant de la regarder si ce n'est pour répéter  Tue-le, Claudia.
Papa lui a dit de tuer le chaton, en lui disant qu'elle n'aurait pas le droit d'assister aux anniversaires si elle n'y arrivait pas, mais elle sait bien que ce n'est pas vrai. Papa assiste toujours à l'anniversaire du roi, quoiqu'il arrive, et il ne la laissera jamais au chùteau toute seule. Qu'est-ce que c'était, déjà , le mot ? Chant, chanson ...
Si c'était ça, c'était une chanson qui chantait faux !
Il reste encore trois jours avant l'anniversaire de Soren, ce qui lui laisse deux jours entiers pour faire ce que pĂšre lui demande.
Si ç'avait Ă©tĂ© un rat comme d'habitude, elle l'aurait fait sans se poser de questions, puisqu'elle sublimerait l'Ăąme du rat pour faire un truc gĂ©nial. MĂȘme sans magie noire, elle n'aurait pas hĂ©sitĂ©, puisque ce n'est qu'un rat. Sauf que pĂšre lui a -trĂšs bizarrement, mis une Pierre Primitive dans la main, et lui a donnĂ© un chaton blanc. Un animal trop mignon dont la mort ne servirait Ă rien, puisqu'elle ne l'aurait pas sublimĂ©, elle l'aurait tuĂ© sans magie noire.
Claudia, assise par terre, soulÚve le fragile chaton dans ses bras -il la regarde avec ses grands yeux bleu qui donnent envie de s'y noyer, et pousse un petit miaulement adorable. Il est tellement mignon quand il est en colÚre. Alors elle le repose, et il en profite pour faire ses griffes sur le tapis -on entend un soupir agacé depuis le bureau.
Son pÚre est toujours présent aux rares exécutions capitales. Bien sûr, ce n'est pas lui qui exécute la sentence. Mais il récupÚre l'ùme et le corps du condamné, et il les conserve pour préparer des sorts incroyables. Et plus le criminel est méchant, plus le sort sera puissant. Alors c'est encore mieux si le condamné est un elfe.
Mais ce chaton n'est pas un criminel, et elle n'a pas le droit d'utiliser de magie noire. Elle sait trĂšs bien que ce n'est pas pour son Ăąme que papa veut qu'elle le tue.
Claudia se souvient trĂšs bien de sa premiĂšre exĂ©cution capitale. C'Ă©tait supposĂ© ĂȘtre la derniĂšre que connaĂźtrait le royaume de Katolis, et c'Ă©tait une dĂ©capitation -le roi avait ordonnĂ© que la mort soit rapide et sans douleur. MĂȘme si c'Ă©tait une elfe, Harrow tenait donc Ă lui conserver une certaine dignitĂ©. C'Ă©tait Ă©trange. Tout le monde sait que les elfes sont des monstres assoiffĂ©s de sang.
Elle se souvient avoir beaucoup insistĂ© pour pouvoir voir ça. Papa et le roi n'avaient pas Ă©tĂ© d'accord, au dĂ©but. PĂšre disait qu'elle Ă©tait trop jeune et que Soren serait jaloux, puisque l'exĂ©cution se tiendrait pendant ses heures d'entraĂźnement, et le roi disait que personne ne devait y assister, hormis lui-mĂȘme, SaraĂŻ, le seigneur Viren et un chroniqueur chargĂ© de rapporter l'Ă©vĂ©nement. On exĂ©cute en secret. On se cache. On a honte. Il faut avoir honte de tuer, car ce n'est pas juste.  "C'est une page de la justice qui se tourne aujourd'hui."  avait dit la reine.  "La Justice de Katolis ne sera plus une justice qui tue. Vous ĂȘtes le dernier condamnĂ© Ă mort de l'histoire de ce royaume."
Bien sĂ»r, la reine SaraĂŻ s'Ă©tait trompĂ©e, parce qu'elle Ă©tait  "trop idĂ©aliste pour voir la rĂ©alitĂ© en face"  (c'est une expression que son pĂšre utilise pour parler de la reine. Claudia ne sait pas trop ce que veut dire  "IdĂ©aliste"  , mais ça doit ĂȘtre une insulte assez violente) et par la suite, Claudia a vu de nombreux elfes perdre la vie sous la hache du bourreau. Mais pour sa premiĂšre exĂ©cution -elle Ă©tait petite, sept ans, ni son pĂšre ni Harrow n'avaient d'abord acceptĂ© qu'elle y assiste.
Mais Claudia, Ă force d'insister, insister, s'il te plaĂźt, s'il te plaĂźt, s'il te plaĂźt, avait enfin convaincu son pĂšre, et elle avait sautĂ© de joie. Bon, peut-ĂȘtre que le coup de battre le cadavre Ă©tait un peu trop exagĂ©rĂ©, mais elle avait tellement envie de voir si le sang des elfes de Sombrelune Ă©tait lĂ©gĂšrement lumineux, si les traces de leur Arcanum Ă©taient visibles Ă l'Ćil nu immĂ©diatement aprĂšs le dĂ©cĂšs. Toutes les expĂ©riences qu'elle pourrait faire avec le corps ! Et son pĂšre serait sĂ»rement content si elle montrait sa curiositĂ© pour le fonctionnement du corps des elfes -qui Ă©taient aprĂšs tout des crĂ©atures magiques. Mais il avait presque l'air triste. Tout de suite, c'Ă©tait moins intĂ©ressant d'y aller, mais elle ne pouvait plus reculer.
Alors elle y Ă©tait allĂ©e, avait refusĂ© de tenir la main de qui que ce soit, mĂȘme celle du roi et de la reine qui lui avaient proposĂ©, et elle avait observĂ©, fascinĂ©e, Ă©merveillĂ©e, l'elfe Sombrelune monter une Ă une les marches de l'Ă©chafaud. Elle Ă©tait non seulement une elfe, mais en plus une assassin. Elle n'avait que ce qu'elle mĂ©ritait pour avoir voulu tuer le roi.
Elle marchait avec l'insolence de celle qui se sent peu concernĂ©. Sa corne gauche Ă©tait brisĂ©e. Dans sa capture, on lui avait dĂ©jĂ tranchĂ© un des quatre doigts de la main. Ses cheveux blancs et sales tombaient en mĂšches emmĂȘlĂ©es devant son visage. Ses yeux trop clairs fixaient dĂ©jĂ le vide.
Claudia s'Ă©tait promis de garder les yeux ouverts quand la hache tomberait, mais elle n'a pas pu. Elle espĂ©rait juste que pĂšre n'avait pas vu qu'elle s'Ă©tait dĂ©gonflĂ©e -sinon il allait ĂȘtre déçu et il allait le raconter Ă Soren qui allait se moquer d'elle pendant des jours.
Le soir, pĂšre est entrĂ© dans leur chambre avec un livre, mais elle lui a dit de sortir, qu'elle n'avait plus besoin d'histoire pour dormir, qu'elle Ă©tait grande maintenant. PĂšre est sorti, il avait l'air un peu triste. Mais elle n'avait pas pu dormir. Ni ouvrir un livre. Elle avait empĂȘchĂ© Soren de fermer l'Ćil, elle rĂ©pĂ©tait en boucle sa formule  Ton-thĂ©-t'a-t-il-ĂŽtĂ©-ta-toux, Ton-thĂ©-t'a-t-il-ĂŽtĂ©-ta-toux, Ton-thĂ©-t'a-t-il-ĂŽtĂ©-ta-toux...  , comme quand sa mĂšre Ă©tait encore lĂ pour se disputer avec son pĂšre le soir, ignorant consciencieusement Soren qui la suppliait de se taire... jusqu'Ă ce qu'elle arrive Ă s'endormir. Elle n'a fait aucun cauchemar les nuits suivantes. Ni les autres. Soren a racontĂ© n'importe quoi Ă pĂšre, juste pour avoir sa propre chambre. Elle ne fait jamais de cauchemars. C'est pour les petits enfants, les cauchemars.
Et puis si elle n'est mĂȘme pas capable de regarder une hache tomber pour un elfe, quelle genre de Mage Noire et de PremiĂšre Ministre fera-t-elle ?
MĂȘme si depuis, elle a vu des quantitĂ©s et des quantitĂ©s d'elfes monter Ă l'Ă©chafaud, a observĂ© l'instant fatidique avec la curiositĂ© et la fascination qui sied Ă une vraie mage noire, et n'a fait plus aucun cauchemar, quand mĂȘme : elle n'a pas pu regarder sa premiĂšre exĂ©cution.
Au mur face Ă elle, le roi et son pĂšre, peints cĂŽte-Ă -cĂŽte, attendent. Elle a encore deux jours, mais elle doit faire vite.
AprĂšs tout, un chaton, c'est comme un rat.
En plus gros. En plus doux. En plus amical. En plus mignon. En plus tout, en fait.  Il est blanc, tout lĂ©ger et tout chaud, dans ses mains. Quand l'animal miaule, elle a juste envie de le serrer fort contre elle, d'oublier la boule de sa gorge, de laisser exploser toute sa tendresse, de l'appeler Caligulon et de le garder prĂšs d'elle pour toujours. AprĂšs tout, la porte est juste derriĂšre elle, ouverte, elle lâappelle. Elle peut y ĂȘtre en quelques pas. Claudia prend une grande inspiration, elle tourne la tĂȘte, la porte est lĂ , massive, et le vertige.
Sortir ? Mais pourquoi faire ? Aller dans sa chambre pour préparer ses affaires de BanthÚre, bien sûr, ou alors dans la bibliothÚque pour lire, mais que va penser papa ?
DĂšs quâelle pose les yeux sur la porte, elle a lâimpression de se tenir au bord du gouffre.
Mais dans les grands yeux bleus du chat, tellement adorables, Claudia arrive Ă voir son reflet. Dehors, il fait nuit maintenant. Les bougies qui Ă©clairent le bureau sont rassurantes. Mais malgrĂ© elles, ou Ă cause d'elles dans les yeux du chaton, son reflet est dĂ©formĂ©, dĂ©colorĂ©, boursouflĂ©, avec une tĂȘte Ă©norme. Et câest encore pire dans la Pierre du Ciel, oĂč lâorage piĂ©gĂ© la gonfle, la violace comme si elle Ă©tait sur une table dâautopsie.
Mais si elle sort, si elle ne lance pas le sort, que va dire papa ?
Claudia se demande lequel des deux abĂźmes, de la porte ou du chaton, est le plus terrifiant.
Pour ne plus les voir, il n'y a qu'Ă le tuer.
Faire comme d'habitude. Prendre la Pierre du Ciel dans une main, dessiner la rune draconique dans l'air, et prononcer la formule. Avec les rats, ça se fait tout seul.
Mais comme lui a dit pĂšre, les rats eux aussi avaient le droit de vivre.
Elle pose le chaton par terre. Elle ignore combien de temps, mais il s'endort. Ses paupiĂšres sont closes. Sa respiration est rĂ©guliĂšre. Ses poils frĂ©missent Ă chaque petite goulĂ©e dâair que brasse ses petits poumons.
Elle met un genou Ă terre. Elle s'Ă©touffe. C'est comme un collier de fer qui la serre, qui l'Ă©trangle, qui l'Ă©crase. Elle a du mal Ă regarder sa main. Le sang qui bat dans ses veines lui fait honte, tellement honte que mĂȘme la vue de ses pieds lui est insupportable. Alors elle fronce les sourcils et serre les lĂšvres. C'est ce qu'elle fait quand elle doit se concentrer. Elle sent sa gorge se nouer, mais il est hors de question qu'elle pleure.
Elle n'a pas droit à sa chÚre magie noire, seulement à la magie céleste. Ce chaton mourra pour rien, -pour rien. Sa sublimation ne sauvera personne. Aucune ùme n'attend le sacrifice de celle-ci pour rejaillir dans la lumiÚre. Mais, comme dit le roi,  il doit partir avec honneur et dignité .
MĂȘme si elle nâarrive pas Ă dĂ©finir prĂ©cisĂ©ment âhonneurâ , elle a lâimpression que c'est comme avec les elfes, les rats.
Elle lĂšve la tĂȘte pour regarder le portrait officiel en face d'elle. EncadrĂ©s de bois fin, en couleurs sombres de peinture Ă l'huile, le roi et son pĂšre regardent loin, trĂšs loin, et sourient Ă un avenir qu'elle ne peut pas voir.
Un avenir qu'il lui appartient de construire pour Katolis...
Et pour que son pĂšre soit fier d'elle.
La Pierre du ciel, lourde dans sa main, gronde, et la rune draconique grésille lorsqu'elle la trace dans l'air.
Le chaton ne pousse pas un miaulement lorsqu'elle pose sa main sur lui. La lumiÚre du sort bleute légÚrement sa fourrure blanche.
Viren vient d'apposer le sceau du premier ministre sur sa septiĂšme lettre de la soirĂ©e lorsqu'il entend le dallage rouge crisser. Il a Ă peine le temps de lever la tĂȘte. Du fond de la gorge, d'une petite voix cassĂ©e, rĂ©solue, un  Fulminis !  a dĂ©jĂ retenti.
La lumiĂšre est tellement forte que Viren doit fermer les yeux.
Un grésillement long, long, une odeur de viande grillée dans les narines. Et un miaulement, un hurlement qui s'éteint.
Lorsqu'il ouvre les yeux, il doit les cligner plusieurs fois. La force du sort a éteint toutes les bougies du bureau. La piÚce est plongée dans les ténÚbres. Les yeux ne voient rien.
Viren se lÚve de sa chaise, claque des doigts, et les bougies brûlent de nouveau, comme s'il ne s'était rien passé. Au milieu du bureau, Claudia se tient debout. Sa robe noire brodée est déchirée par endroits.
La Pierre Primitive du ciel roule sur le dallage. Entre ses bras, il y a un petit cadavre.
Viren n'ose pas bouger. Il n'ose pas émettre le moindre son. Il avait prévu quarante-huit heures. Claudia en a mis douze.
Claudia se tient debout dans la lumiÚre des bougies, mais elle tremble. Ses épaules tressautent. Et malgré tous ses efforts pour rester droite, comme une lame de hache ou d'épée, comme le sens du devoir, comme un bourreau, comme un ministre, afficher un sourire fier comme sur le tableau au mur... malgré tous ses efforts, elle pleure.
Lentement, Viren s'approche d'elle. Ses pas résonnent légÚrement sur le dallage. Elle ne fait pas un mouvement pour reculer. Sa main continue d'aller et venir sur la fourrure qui ne se soulÚve plus. Lorsque Viren soulÚve doucement le corps de l'animal pour le poser sur son bureau, elle n'oppose aucune résistance. Pas plus lorsqu'il l'entoure de ses bras.
Claudia pleure, il est fier d'elle et il se déteste tellement qu'il voudrait que ce soit sur lui qu'elle ait jeté le Fulminis.
Cette humanité, cette humanité maudite. Nihil humano natus, disent les elfes. Les humains n'ont ni lune, ni soleil, ni océan, ni étoiles, ni terre, ni ciel pour couler dans leurs veines et y graver comment ils naßtront, vivront et mourront. Aucun élément pour déterminer les humains. Il n'y a que la magie noire, la mort à délivrer aux créatures de magie, à ceux qui n'ont pas le vide qui fait leur force. Les humains n'ont rien pour les prédestiner : ils sont libres.
Leur libertĂ©. Une libertĂ© infinie, totale, absolue, infĂąme, pourrie de l'intĂ©rieure, puisqu'elle porte en elle-mĂȘme les germes de sa propre destruction : la libertĂ©, la faute, la culpabilitĂ©, la soif de repentir, et l'enfermement.
Les autres sont des monstres, ou des elfes, et malgré le sourire fier qu'elle tente de maintenir, parce qu'elle l'a fait quatre fois plus tÎt qu'escompté, Claudia n'est pas un monstre.
Harrow et SaraĂŻ ont cru que cette libertĂ©, pour celui qui choisissait de la saisir, le plongeait dans une brume pourpre oĂč les choix n'Ă©taient plus guidĂ©s que par la folie. OĂč le bien et le mal n'existaient plus en dehors de ses dĂ©cisions. OĂč le discernement se perdait dans des tĂ©nĂšbres, emportant avec lui les vies de milliers d'innocents que toute personne de pouvoir garde sous sa responsabilitĂ© et sous sa volontĂ©. Le pouvoir, la libertĂ©, l'ivresse, la soif de sang et d'impossible...
Mais au contraire. Saisir la liberté ne signifie pas devenir un monstre si on est capable de conserver assez de discernement. Claudia a hésité douze heures entiÚres avant de se résoudre, et elle pleure. Si science sans conscience n'est que ruine de l'ùme, alors l'ùme de Claudia est la plus inébranlable de tout Xadia. La culpabilité est gravée dans la chair de Claudia.
Viren en est certain. Claudia est humaine jusqu'au bout de ses ongles. Elle est humaine dans la moindre goutte de son sang, dans le moindre de ses os.
Peu importe les sacrifices à concéder, peu importe les vies qu'elle devra livrer au néant, peu importe les ùmes qu'elle devra sublimer pour ses sorts. Si elle sait qu'elle sauvera dix fois plus de destins, si elle sait que son pÚre l'aurait fait sans hésiter, si elle sait qu'elle doit le faire, si elle sait que son devoir outrepasse la liberté, la culpabilité et l'affectivité naturelle des humains, elle le fera.
Mais pour l'instant, elle pleure et il la serre entre ses bras.