"L'offre d'ameublement pour la bourgeoisie a versĂ© depuis la fin des annĂ©e 1980 dans l'asepsie de loft Patrick Bateman, dans la cuisine et salle d'eau de style "bloc opĂ©ratoire", dans l'armoire en mĂ©tal, dans le noir et blanc. L'Ă©pure Ă©tait chez les mondains une aubaine pour fuir dans l'abstrait, une transposition concrĂšte d'un rapport au monde imposĂ©. Le lissage des textures, la granulomĂ©trie faible, visaient Ă prĂ©senter un visage objectif, glissant, neutre. Les europĂ©ens avaient soudain honte de tout charme qui leur soit spĂ©cifique et c'Ă©taient les dĂ©buts de l'art-robot, anti-local, anti-artiste. Certains historiens avaient compris que 1945 serait une Ă©puration non pas ponctuelle mais le prĂ©lude Ă une Ă©puration continuelle. Ăpurer les lignes du mobilier Ă©tait une maniĂšre d'offrir des surfaces oĂč un coup ne peut que ricocher. Passion nouvelle, il fallait ne laisser nulle prise Ă la critique, n'ĂȘtre jamais soupçonnĂ© pour ses goĂ»ts de quelque intention condamnable. Qu'est-ce que nos intĂ©rieurs sinon les lapsus de nos intentions profondes ? Un chez-soi, c'est soi-mĂȘme rendu lisible par les autres. Une Ă©poque de toute-puissance du second degrĂ© dans les invitations Ă dĂźner commençait, langage de l'Ă©quivoque et du compromis, grammaire de toutes les servitudes. Ne pas nommer, ne pas assumer, ne pas penser. Patrick Bateman est l'archĂ©type du mondain lisse, au point qu'il est contraint de chercher une soupape dans la violence, au point d'Ă©purer L'Ăpuration elle-mĂȘme pour pouvoir la supporter."