Je suis Ă la fĂȘte foraine, je dois avoir 9 ou 10 ans, je mâaccroche, le manĂšge va trĂšs vite, je ferme les yeux, quand brutalement ma tĂȘte se dĂ©croche presque de mon cou. Je rĂ©alise en repassant dans le tunnel, quâune poignĂ©e de jeunes tendent leur main, comme on joue Ă la roulette russe. Câest moi qui ai pris la balle. Peut-ĂȘtre dâautres, plus jeunes que moi ont Ă©tĂ© touchĂ©s aussi, ou le seront au tour prochain. Le manĂšge ralentit, puis Ă lâarrĂȘt, je descends en titubant Ă la recherche de ma mĂšre. Un homme se tient prĂšs dâelle. Et lorsque je raconte ce qui se passe dans le tunnel. Il propose immĂ©diatement de nous accompagner dans la confrontation avec le groupe. Cela me rassure. Les adolescents repĂ©rĂ©s, il sâadresse Ă eux en arabe. Il parle peu, mais cela fait son effet. Les jeunes se renvoient la balle et font moins les malins. Le ton est ferme, autoritaire. Les garçons semblent avoir compris le danger de leur geste, ils se dispersent. Ma joue est gonflĂ©e, mon cou me fait mal. Je ne sais pas qui est cet homme, mais câest la premiĂšre fois quâun adulte me vient en aide. Alors lorsquâil est entrĂ© dans la vie de ma mĂšre, jâen Ă©tais ravie. Longtemps jâai dit de lui quâil Ă©tait gentil et que ma mĂšre sâen servait comme de tout le monde. Il me portait sur ses genoux, me soufflait que jâĂ©tais sa prĂ©fĂ©rĂ©e. Il nous ramenait des sucreries de son pays dâorigine. Je lâaimais bien. Quand il Ă©tait lĂ , ma mĂšre Ă©tait moins violente avec nous. Sa prĂ©sence suffisait Ă nous protĂ©geait de ses coups et de ses mots tranchants, dĂ©nigrants. Je lui en Ă©tais reconnaissante. Mais ils se disputaient de plus en plus souvent. Et un jour, il nâest plus revenu. Plusieurs annĂ©es plus tard, alors que nous avions emmĂ©nagĂ© dans une autre ville. Ma mĂšre nous reparle de lui, en nous disant quâil allait peut-ĂȘtre revenir. Mais avant, elle voulait ĂȘtre sĂ»re que son cousin sâĂ©tait trompĂ© sur son compte, quâil ne sâintĂ©ressait pas Ă ses filles. Je nâai pas compris son propos. Quand il est revenu, jâavais quatre ans de plus et il mâa rappelĂ© que jâĂ©tais sa prĂ©fĂ©rĂ©e et ma donnĂ© la clĂ© de son studio au cas oĂč jâaurais envie dâintimitĂ©. Je nâen ai rien fait. Jâai grandi. Jâai quittĂ© la maison. Jâai eu des enfants. Et un jour, un homme mâa proposĂ© son aide et ... un rideau de fer est tombĂ© entre nous et une voix me murmurait de fuir. Je nâai pas compris. Jâavais besoin de lui. Mais quelque chose de plus puissant et profond mâempĂȘchait dâaccepter son aide. Jâai entamĂ© une enquĂȘte intĂ©rieure. Jâai dĂ©terrĂ© ce cadavre qui hantait mes nuits depuis des annĂ©es. Mais il mâĂ©tait impossible de lâidentifier. Jâai creusĂ© partout. Puis je lâai retrouvĂ©e, cette petite fille assise sur ses genoux, acceptant ses caresses. Jâai entendu ce qui lui disait, ce quâelle lui rĂ©pondait. Jâai ressenti sa culpabilitĂ© vis Ă vis de sa mĂšre et cette peur quâelle lâapprenne. Alors je lâai prise dans mes bras et nous avons pleurĂ© toutes les deux. Puis, elle mâa demandĂ© : â Et toi, quâaurais-tu fait Ă ma place ? â Je lui ai rĂ©pondu : âsans doute la mĂȘme chose. ce nâest pas de ta faute.â Et nous avons pleurĂ© longtemps, dans les bras lâune de lâautre.