Gabon : l'ordonnance numérique qui fait peur
Le Gabon a officialisĂ©, par une ordonnance de 55 articles publiĂ©e au Journal officiel le mercredi 8 avril 2026, un nouveau cadre juridique rĂ©gissant lâusage des rĂ©seaux sociaux et des plateformes numĂ©riques. Ce texte intervient six semaines aprĂšs la suspension de ces services dans le pays, fournissant dĂ©sormais une base lĂ©gale aux pratiques de rĂ©gulation numĂ©rique. Par la rĂ©daction | 9 avril 2026 Le droit aprĂšs le fait accompli Le 17 fĂ©vrier 2026, la Haute AutoritĂ© de la Communication suspend sans prĂ©avis, sans base lĂ©gale prĂ©cise et sans calendrier de rĂ©tablissement l'accĂšs Ă Facebook, WhatsApp, Instagram, TikTok et YouTube sur tout le territoire gabonais. Selon l'organisation Paradigm Initiative, deux jours d'interruption ont coĂ»tĂ© 2 960 568 dollars Ă l'Ă©conomie gabonaise. La HAC n'a fourni aucune preuve concrĂšte de violations, aucune prĂ©cision sur la base juridique de cette mesure, ni aucun calendrier pour le rĂ©tablissement de l'accĂšs. Six semaines plus tard, le 8 avril 2026, l'ordonnance n°0011/PR/2026 est publiĂ©e au Journal officiel n°110. Elle est datĂ©e du 26 fĂ©vrier 2026, soit neuf jours aprĂšs la suspension. Les ordonnances n°0011, n°0012 et n°0013/PR/2026 forment un triptyque lĂ©gislatif qui redessine de fond en comble le paysage numĂ©rique gabonais. Ce sĂ©quençage dit tout. On coupe d'abord. On lĂ©gifĂšre ensuite. Le droit vient couvrir ce que l'arbitraire a dĂ©jĂ pratiquĂ©. C'est l'inverse d'un Ătat de droit. Dans tout rĂ©gime qui respecte le principe de lĂ©galitĂ©, la restriction d'un droit fondamental exige une base lĂ©gale prĂ©alable, non construite a posteriori pour justifier une dĂ©cision dĂ©jĂ prise. Le prĂ©sident de la HAC, Germain Ngoyo Moussavou, a dĂ©fendu la mesure dans un entretien au quotidien L'Union. "La diffusion des contenus inappropriĂ©s et diffamatoires, voire haineux, la propagande de fausses informations, le tribalisme polluaient chaque jour un peu plus le cyberespace gabonais", a-t-il dĂ©clarĂ©. L'argument de l'ordre public numĂ©rique est rĂ©el. Il ne suffit pas Ă effacer la mĂ©thode. Quatre citoyens gabonais ont ensuite saisi la Cour constitutionnelle le 23 fĂ©vrier 2026 pour faire annuler la suspension. La Cour a dĂ©clarĂ© leur requĂȘte irrecevable le 11 mars 2026, estimant qu'un communiquĂ© administratif de la HAC ne relĂšve pas de sa compĂ©tence. Le citoyen gabonais n'a donc, Ă ce stade, aucun recours effectif contre une coupure ordonnĂ©e par un organe dont tous les membres sont nommĂ©s par le pouvoir. 55 articles : ce que prĂ©voit le texte L'Ordonnance contient des mesures lĂ©gitimes que personne ne peut raisonnablement contester. La majoritĂ© numĂ©rique est fixĂ©e Ă 16 ans. Il est dĂ©sormais interdit Ă tout mineur de crĂ©er un compte sur un rĂ©seau social, sauf exceptions strictement encadrĂ©es dans un cadre Ă©ducatif ou pĂ©dagogique. Les plateformes doivent rĂ©agir aux signalements de contenus prĂ©judiciables impliquant des mineurs dans un dĂ©lai de 24 heures pour l'accusĂ© de rĂ©ception et de 72 heures pour le traitement. L'interdiction des deepfakes sexuels sans consentement, le droit Ă l'effacement des donnĂ©es, l'encadrement des contenus gĂ©nĂ©rĂ©s par intelligence artificielle : ces dispositions sont comparables aux meilleures pratiques europĂ©ennes. Mais trois articles mĂ©ritent une lecture plus attentive. L'article 4 supprime l'anonymat en ligne. Tout utilisateur doit s'identifier avec noms, prĂ©noms, domicile, numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone et numĂ©ro d'identification personnelle. Dans un pays oĂč des journalistes sont convoquĂ©s par les services de contre-ingĂ©rence militaire sans motif officiel communiquĂ©, lever l'anonymat revient Ă dĂ©sarmer les lanceurs d'alerte, les opposants et les citoyens qui dĂ©noncent des abus. Les articles 7 et 8 Ă©tablissent la responsabilitĂ© solidaire. Tout utilisateur qui relaie une information illĂ©gale peut ĂȘtre poursuivi au mĂȘme titre que son auteur initial. Retweeter, republier, transfĂ©rer sur WhatsApp un article ou une vidĂ©o jugĂ©s illicites engage la responsabilitĂ© pĂ©nale. Dans un pays oĂč la dĂ©finition de "contenu portant atteinte Ă la stabilitĂ© des institutions" est laissĂ©e Ă l'apprĂ©ciation de la HAC, chaque internaute devient un suspect potentiel. L'article 44 est le plus structurellement dangereux. Il autorise le juge des rĂ©fĂ©rĂ©s, sur saisine de la HAC ou du MinistĂšre public, Ă ordonner le "ralentissement temporaire du trafic", la "restriction de fonctionnalitĂ©s spĂ©cifiques" et la "suspension temporaire d'accĂšs Ă une plateforme" pour 72 heures. Ce qui Ă©tait une dĂ©cision arbitraire en fĂ©vrier 2026 est dĂ©sormais une procĂ©dure lĂ©gale. La suspension des rĂ©seaux sociaux a trouvĂ© sa justification juridique rĂ©troactive. La presse, premier terrain d'expĂ©rimentation Le contexte dans lequel cette ordonnance intervient n'est pas abstrait. Il est documentĂ© par des faits prĂ©cis et rĂ©cents. Le 15 janvier 2026, Roland Olouba Oyabi, journaliste et directeur de publication de Gabon Mail Infos, a Ă©tĂ© interpellĂ© par des agents de la Direction gĂ©nĂ©rale de la contre-ingĂ©rence et de la sĂ©curitĂ© militaire, le B2. Il se rendait Ă Owendo pour un reportage. Selon les tĂ©moignages, le journaliste a reçu un appel tĂ©lĂ©phonique lui donnant rendez-vous. Une fois sur place, des Ă©lĂ©ments du B2 ont investi le vĂ©hicule et conduit les deux hommes Ă AkĂ©bĂ©. Motif officiel : aucun. Silence total. Le cas de Roland Olouba Oyabi n'est pas isolĂ©. En octobre 2025, Harold LĂ©ckat IgassĂ©la, directeur de la publication de Gabon MĂ©dia Time, avait Ă©tĂ© interpellĂ© dans des circonstances similaires avant d'ĂȘtre placĂ© sous mandat de dĂ©pĂŽt Ă la prison centrale de Libreville cinq jours plus tard. Ces affaires successives alimentent le sentiment d'une pression croissante sur les mĂ©dias, d'autant plus que les interpellations se dĂ©roulent souvent sans communication officielle immĂ©diate sur les faits reprochĂ©s. Le parti politique d'opposition dĂ©nommĂ© Ensemble Pour le Gabon (EPG), et dirigĂ© par l'ancien premier ministre Alain Claude BiliĂ© Bi NzĂ©, a dĂ©noncĂ© "une continuitĂ© rĂ©pressive" rappelant ces arrestations successives et y voyant "la preuve manifeste d'une dĂ©rive autoritaire qui menace l'Ătat de droit dans notre pays". Et pourtant, depuis le 30 aoĂ»t 2023, le Gabon a progressĂ© dans le classement RSF, passant de la 121e place en 2020 Ă la 41e en 2025, un gain de 53 places en deux ans. Ce progrĂšs est rĂ©el. RSF lui-mĂȘme recommande d'amender les articles problĂ©matiques du Code de la communication de 2016, qui contient des dispositions floues empĂȘchant les journalistes de savoir Ă quels risques ils s'exposent. Malheureusement, l'ordonnance d'avril 2026 n'amende pas ces dispositions floues. Elle en ajoute. La HAC : arbitre ou outil ? Les neuf membres de la HAC restent dĂ©signĂ©s exclusivement par des autoritĂ©s politiques : trois par le PrĂ©sident de la RĂ©publique, trois par le PrĂ©sident du SĂ©nat, trois par le PrĂ©sident de l'AssemblĂ©e nationale. Ses missions sont Ă©largies Ă la rĂ©gulation des rĂ©seaux sociaux et Ă la sanction de "la propagande malveillante et tout contenu portant atteinte Ă la stabilitĂ© des institutions". Un rĂ©gulateur dont la composition est entiĂšrement contrĂŽlĂ©e par le pouvoir, dont les dĂ©cisions ne peuvent ĂȘtre contestĂ©es ni devant la Cour constitutionnelle ni efficacement par un simple citoyen, n'est pas indĂ©pendant. Il est fonctionnel. Cette distinction n'est pas thĂ©orique. Elle est la diffĂ©rence entre un organe qui protĂšge les citoyens et un organe qui protĂšge le rĂ©gime. La suspension de fĂ©vrier a Ă©galement servi de levier de nĂ©gociation avec les plateformes internationales. La HAC a reconnu que de nombreux internautes continuaient d'accĂ©der via des VPN, et travaillait avec les opĂ©rateurs techniques pour restreindre leur usage. Le contrĂŽle de l'information est donc Ă la fois un objectif dĂ©clarĂ© et un outil de rapport de force avec des acteurs privĂ©s globaux. L'Afrique et le numĂ©rique sous surveillance Le Gabon n'est pas seul dans ce mouvement. Le Digital Services Act europĂ©en encadre les plateformes depuis 2024. L'Australie a interdit les rĂ©seaux sociaux aux moins de 16 ans en 2025, un prĂ©cĂ©dent citĂ© explicitement dans la communication gouvernementale gabonaise. Le Nigeria, le SĂ©nĂ©gal et l'Ăthiopie ont tous connu des coupures numĂ©riques en pĂ©riode de tensions politiques. La diffĂ©rence est dans la mĂ©thode et les garanties. En Europe, la rĂ©gulation numĂ©rique est prĂ©cĂ©dĂ©e d'un dĂ©bat parlementaire, soumise Ă un contrĂŽle constitutionnel effectif et encadrĂ©e par des autoritĂ©s de rĂ©gulation dont l'indĂ©pendance est statutairement protĂ©gĂ©e. En vertu du droit international, toute restriction Ă la libertĂ© d'expression doit rĂ©pondre aux trois critĂšres de lĂ©galitĂ©, de nĂ©cessitĂ© et de proportionnalitĂ©. Le Gabon est un Ătat membre du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et Ă la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples. Ces instruments exigent que le gouvernement protĂšge, et non restreigne, l'espace civique numĂ©rique. Sur le continent africain, le cas tunisien offre un parallĂšle utile. Le dĂ©cret 54 promulguĂ© en 2022 par KaĂŻs SaĂŻed, officiellement destinĂ© Ă lutter contre les fausses informations, est devenu un instrument de poursuite des journalistes et des opposants. L'article 44 de l'ordonnance gabonaise, s'il est appliquĂ© sans garde-fous indĂ©pendants, porte un risque identique. RĂ©guler ou contrĂŽler : la question reste entiĂšre Le Gabon a droit Ă la rĂ©gulation numĂ©rique. L'encadrement des deepfakes, la protection des mineurs, la lutte contre le cyberharcĂšlement et les escroqueries en ligne sont des besoins documentĂ©s. Ces objectifs lĂ©gitimes existent. Ils ne justifient pas tout. Ce qui se dessine depuis le 17 fĂ©vrier 2026, c'est une doctrine : suspendre d'abord, lĂ©gifĂ©rer ensuite, lĂ©gitimer aprĂšs. L'ordonnance du 26 fĂ©vrier est le verrou juridique d'une pratique de contrĂŽle de l'information qui existait dĂ©jĂ de fait. Elle la normalise. Elle l'institutionnalise. Les journalistes interpellĂ©s par le B2 sans motif communiquĂ©, les citoyens dĂ©boutĂ©s par la Cour constitutionnelle, les millions de Gabonais privĂ©s de WhatsApp pendant des semaines ne mĂ©ritent pas seulement une rĂ©gulation numĂ©rique. Ils mĂ©ritent un Ătat de droit numĂ©rique. La nuance n'est pas sĂ©mantique. Elle est politique. L'ordonnance du 8 avril 2026 encadre dĂ©sormais l'usage des rĂ©seaux sociaux au Gabon Ă travers 55 articles. En l'absence de clauses de transparence dans le texte, les organisations de dĂ©fense des droits numĂ©riques au Gabon doivent instaurer un monitoring systĂ©matique, rĂ©pertoriant prĂ©cisĂ©ment les sanctions prononcĂ©es et les suspensions de comptes afin d'en Ă©valuer l'exĂ©cution rĂ©elle. Le texte entrera pleinement en vigueur dans douze mois, dĂ©lai accordĂ© aux plateformes pour se mettre en conformitĂ©. C'est le temps qu'ont les juristes, les journalistes et la sociĂ©tĂ© civile pour documenter son application, signaler ses abus et exiger ses corrections. Cette vigilance n'est pas une option. C'est une nĂ©cessitĂ©. Suivez l'Ă©volution de cette situation sur DB News, votre source d'information fiable sur l'actualitĂ© africaine et du monde.  DBNews Sources : - Journal Officiel de la RĂ©publique Gabonaise n°110 du 8 au 15 avril 2026, ordonnance n°0011/PR/2026 du 26 fĂ©vrier 2026 - Gabonreview.com (8 et 9 avril 2026) - Paradigm Initiative (20 fĂ©vrier 2026) - Info241 (16 janvier 2026) - Gabonactu.com (15, 16 et 19 janvier 2026, 14 mars 2026) - Gabonmediatime.com (15 janvier et 2 mars 2026) - Jeune Afrique (6 mars 2026) - RSF classement 2025 et recommandations (mai 2025) - Cour constitutionnelle du Gabon (11 mars 2026) - Pacte international relatif aux droits civils et politiques art. 19, Charte africaine des droits de l'homme et des peuples art. 9. © DB News 2026 â Tous droits rĂ©servĂ©s Read the full article













