Je nâai pas besoin dâen appeler Ă un sentiment dâidentitĂ© personnelle pour penser et agir de maniĂšre particuliĂšre et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, sâaccomplissent dâelles-mĂȘmes. Je pense mĂȘme que le souci ou lâinquiĂ©tude qui portent Ă sâinterroger sur sa propre personne et sur ce que celle-ci aurait dâinaliĂ©nable joue un rĂŽle plutĂŽt inhibiteur dans lâaccomplissement de sa personnalitĂ©. Les questions du type « qui suis-je rĂ©ellement ? » ou « que fais-je exactement ? » ont toujours Ă©tĂ© un frein tant Ă lâexistence quâĂ lâactivitĂ©. Le fait me semble patent et intĂ©resser dâailleurs Ă peu prĂšs toutes les formes dâexistence et dâaction. Je ne suis NapolĂ©on que dans la mesure oĂč je prends bien garde de ne jamais me demander qui est ce NapolĂ©on que je suis. De mĂȘme, si je nage et me demande en quoi consiste la natation, je coule Ă pic. Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre ? Si je suis Stravinski au travail et me demande qui est Stravinski et en quoi consiste son style, ma partition en cours dâĂ©laboration sâinterrompt aussitĂŽt. En bref, lâexercice de la vie implique une certaine inconscience quâon pourrait dĂ©finir comme une insouciance du « quant Ă soi ». Certains se souviennent sans doute de la devise inscrite jadis sur les balances publiques : « Qui souvent se pĂšse bien se connaĂźt. Qui bien se connaĂźt bien se porte. » Jâaurais tendance pour ma part Ă inverser les termes de cet adage. Qui souvent sâexamine nâavance en rien dans la connaissance de lui-mĂȘme. Et moins on se connaĂźt, mieux on se porte.
ClĂ©ment Rosset, Loin de moi, Les Ăditions de Minuit, 1999














