Additionner les plaisirs ?
AprĂšs avoir Ă©coutĂ© son intervention sur France Culture dans Les Nouveaux Chemins de la Connaissance, aprĂšs avoir Ă©tĂ© une fois de plus Ă©poustouflĂ© pendant 53 minutes par la profondeur de cet esprit et son Ă©loquence, jâai repris Ăloge des frontiĂšres de RĂ©gis Debray. Bref essai maintes fois relu.
Faire lâĂ©loge des frontiĂšres, me disais-je en mâendormant le soir mĂȘme, câest se mĂ©fier de lâindiffĂ©renciĂ©. Câest prendre le parti du complexe plutĂŽt que du simple, et parfois mĂȘme le parti du cloisonnĂ©, de la case (horreur !), de lâĂ©tiquette (infamie !). Tant de choses que lâon veut amalgamer, additionner, mais qui sont autant de liĂšvres que lâon nâattrapera pas, pour avoir voulu faire dâune pierre deux coups. Faire lâĂ©loge des frontiĂšres, câest accepter quâil y a des systĂšmes de valeur qui ne peuvent ĂȘtre mutualisĂ©s, que lâon ne peut additionner des euros, des litres et de lâamour.
Certaines pages Facebook spĂ©cialisĂ©es dans le basket-ball, par exemple, ont la fĂącheuse habitude de vous souhaiter la bonne nuit avec une photo de pom-pom girl NBA brandissant un ballon de basket. Image fascinante, qui donne Ă penser. Certes, le signifiant ballon de basket est ici pour donner Ă cette image un droit de citĂ© sur la page en question. Mais elle contient aussi lâhypothĂšse que lâon peut additionner les plaisirs : celui dâobserver une belle femme, dâune part, et celui dâobserver un Ă©lĂ©ment du monde du basket-ball, dâautre part. Or mon hypothĂšse est au contraire que les deux sont manquĂ©s, car lâesprit nĂ©cessite un protocole de perception qui prĂ©cise Ă quel plaisir se vouer. Le plaisir est conçu comme quelque chose de global, et au final de quantifiable, fourre-tout. DĂ©ni de frontiĂšre.
Un exemple me paraĂźt plus frappant et bien plus drĂŽle : celui du champagne Ă paillettes dâor. Tout est dans le titre, rien Ă ajouter. La prĂ©sentation sur le site est un dĂ©lice de sĂ©miologue, probablement plus que pour le gourmand. Cette boisson mĂȘle deux plaisirs en apparence hĂ©tĂ©rogĂšnes : celui des papilles gustatives (champagne), et celui, double, de lâor â joie possessive de la richesse, et visuelle, de la brillance. Câest une utopie, mais incarnĂ©e. Il est bien Ă©vident que lâor nâa aucun goĂ»t, quâau mieux il peut gĂȘner votre consommation de champagne. Mais câest lĂ que ça devient drĂŽle, avec les explications du site.
La Boisson en Or pur 24 carats, Ă base de Champagne, est un produit fabriquĂ© en sĂ©rie trĂšs limitĂ©e et rĂ©servĂ© aux clients les plus exigeants. C'est lâalliance de la fĂȘte et du luxe.
Imaginez ajouter des paillettes dâor vĂ©ritables Ă des vins effervescents.
Luxor, à base de Champagne, est un produit fabriqué en série trÚs limitée et réservé aux clients les plus exigeants.
La Boisson en Or est lâalliance de la fĂȘte et du luxe.
Pour les clients comment ? TrĂšs...? Pouvez-vous rĂ©pĂ©ter ? â Ce texte, câest le mythe, livrĂ© quasiment sans aucune prĂ©occupation de rĂ©alisme. La publicitĂ© la plus outranciĂšre Ă lâusage des gogos (sĂ©rie limitĂ©e, clients exigeants) est alliĂ©e Ă un dĂ©lire qui ne cache pas ĂȘtre une pure chimĂšre : imaginez ajouter des paillettes dâor vĂ©ritables Ă des vins effervescents. Oui, imaginez que lâor ait un goĂ»t, que ce mariage soit autre chose quâun attrape-nigauds... Tout ça pour conclure sur lâalliance de la fĂȘte et du luxe, autre assemblage hasardeux relevant du vĆu pieux. Il faut aussi savourer la vidĂ©o qui va avec, fautes incluses : âCĂ©lĂ©brez comme les CĂ©lĂ©britesâ, âLa boisson rafinĂ©e des FĂȘtesâ, et ceci, qui me plaĂźt particuliĂšrement : âvous Voulez CĂ©lĂ©brer comme Rihanna ou Tony Parker ?â
Un tissu de mythes présentés comme réels.
Le site natif de cette boisson nâest pas moins hilarant. Il prĂ©tend âcrĂ©er une synergie dans une boisson dâexceptionâ (cette fameuse addition de plaisirs hĂ©tĂ©rogĂšnes). Et propose ce texte de gĂ©nie :
Lâor est un mĂ©tal prĂ©cieux aux nombreuses qualitĂ©s exceptionnelles. Il est connu pour ses propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinales. En effet, Ă travers lâhistoire et particuliĂšrement au Moyen-Ăąge, les gens croyaient quâil suffisait de boire de lâeau contenant des pĂ©pites dâor pour acquĂ©rir la jeunesse Ă©ternelle. En vertu de ses propriĂ©tĂ©s relaxantes, lâor est utilisĂ© pour renforcer la conductivitĂ© dans le systĂšme nerveux et amĂ©liorer le fonctionnement des cellules.
Lâor est depuis toujours associĂ© au divin car il est considĂ©rĂ© comme la matĂ©rialisation de lâamour des Dieux. Par ailleurs, lâor inspire des pensĂ©es charnelles et sensuelles. De nombreuses traditions et lĂ©gendes accordent Ă lâor un pouvoir hautement aphrodisiaque.
Ce chassĂ©-croisĂ© est magnifique : on nous donne dâune main ce qui est repris de lâautre. Lâor est âconnu pour ses propriĂ©tĂ©s mĂ©dicinalesâ, mais Ă la phrase dâaprĂšs, ces propriĂ©tĂ©s sont ravalĂ©es au rang de croyances mĂ©diĂ©vales. Ă quel saint se vouer ? Puis on revient Ă des assertions pseudo-scientifiques. Le plus drĂŽle, dans tout ça, est cette affirmation en tout petit, en haut de la page, dont vous apprĂ©cierez la syntaxe :
Dmaine de goldens ne suggĂšre pas que ces produits nâont dâeffets thĂ©rapeutique quelconque. [sic]
Ah oui, on avait eu peur. Et, plus inquiétant, en petit également :
Les donnĂ©es ci-dessous sur lâutilisation de lâor en mĂ©dicine moderne et traditionnelle sont purement informatives. [sic]
On ne sait pas trop ce que ça veut dire. Informations non-contractuelles, sans doute.
Fascinant, ce que le mythe nous fait faire. Ici, celui du sans-frontiĂšres, dâun plaisir global, comme si toute valeur sâadditionnait indĂ©pendamment de son systĂšme de rĂ©fĂ©rence. Or Le mythe a un effet dans le rĂ©el. Car ces Ăąneries ont un coĂ»t : 169 ⏠la bouteille de â24 caratsâ... Ăa me rappelle Cioran â ânous nâagissons que sous la fascination de lâimpossibleâ. Et Baudrillard, puisque je suis lancĂ© : âle rĂ©el, ça nâintĂ©resse personneâ.
En quoi cela mâintĂ©resse-t-il, moi ? Jây vois un lien direct avec la âconfusion des artsâ, qui suscite bien souvent ma mauvaise ironie. Jâaime le champagne, jâaime lâor, jâaime regarder une belle femme, je peux apprĂ©cier la beautĂ© dâun ballon de basket. Mais quand je danse, je danse, comme Montaigne. Aux moyens, je prĂ©fĂšre les fins, et je suis hantĂ© par ce que jâappelle faute de mieux la chose mĂȘme. Je ne lis pas un livre pour y trouver du cinĂ©matographique, ni lâinverse. Je ne vais pas Ă New York pour y trouver lâEspagne. Je ne bois pas de champagne pour y trouver de lâor.
Et dans lâĂ©criture, alors... Je nâai cessĂ© de me rĂ©pĂ©ter quâil faut trouver une solution littĂ©raire aux problĂšmes posĂ©s par la littĂ©rature. Et de mĂȘme que lâon ne peut additionner des euros et des litres, je ne puis additionner les valeurs dâune bonne blague, et dâun vers tragique, car il nâexiste aucune Ă©chelle de valeur tragicomique â et corrĂ©lativement un schĂšme de perception â auxquels ils puissent ĂȘtre rapportĂ©s. De sorte que juxtaposĂ©s, les deux sâannulent plutĂŽt que de se rehausser. VoilĂ comment naissent les registres, et leur puissance dĂ©criĂ©e (mĂȘme par Barthes).
Mais câest Ă moi seul que sâadressent ces remontrances.