Un conte que j'ai rédigé pour Agropur qui soufflait ses 75 bougies cette année. Raconté sur scÚne par un comédien de grand talent, Sébastien Leblanc.
LâannĂ©e oĂč le temps sâĂ©tirait sur une longue corde Ă linge.
Le temps sâĂ©talait de tout son long et se faisait sĂ©cher les dents Ă force de sourire aux gens.
On se rencontrait dans le voisinage et on enlevait son chapeau, on disait : «Bonjour Madame, bonne journée Monsieur.»
Sur le perron de lâĂglise, au magasin gĂ©nĂ©ral, les gens se parlaient, du beau temps comme du mauvais vent.
Dans le temps oĂč les clochers Ă©taient tellement hauts quâils Ă©gratignaient le ciel.
Les gens vivaient de la terre, la vie était lente, souvent éreintante.
Mais en 1938, une chose était sûre : le temps prenait son temps.
 On peut dire quây avait de la place Ă Granby.
Les champs étaient vastes, la terre était fertile. Les agriculteurs trimaient durs.
Ils Ă©taient fiers. Ils se tenaient deboutâŠsauf quand ils Ă©taient Ă 4 pattes Ă traire leurs belles vaches.Â
Des vaches, il y en avait tellement que quand les enfants de Monsieur Tousignant sortaient sur le perron pour regarder le soleil couchant, ils voyaient un tapis picotĂ© noir et blanc qui partait du rang pour se dĂ©rouler jusquâau firmament.
CâĂ©tait leur piano Ă queue.  La musique câĂ©tait celle des yeux.
Des touches blanches et noires bénies par Dieu.
Les vaches de Granby se donnaient en spectacle tous les soirs. Ăa beuglait lâbonheur. CâĂ©tait beau Ă voir.
 Ce que je vous raconte lĂ , ça sâest passĂ© pour vrai.
Un agriculteur, Omer Deslauriers qui sâappelait.Â
Il avait une ferme laitiĂšre.
YâĂ©tait jeune pis sa tĂȘte câĂ©tait un champ ben labourĂ©.
Dans sa tĂȘte, les idĂ©es poussaient comme les marguerites en Ă©tĂ©.
Il est allé voir un agronome, Monsieur Mondou.
Le temps Ă©tait venu de se tenir pis de sâentraider.
Ils ont commencĂ© Ă rĂȘver Ă une nouvelle façon de travailler.
à deux, ils ont décidé de faire aller les bottines avec les babines. Ils avaient un plan. Faire une coopérative agricole qui soutiendrait les agriculteurs du coin.
Il fallait convaincre les cultivateurs quâils pouvaient conduire eux-mĂȘmes leurs affaires.
Ensemble, Messieurs Deslauriers et Mondou allaient donner la bascule Ă lâindustrie laitiĂšre.
 De paroisse en paroisse, ils ont commencé à colporter la bonne idée.
La graine de la collaboration était en train de germer.
Ils ont marché des milles et des milles, tous les jours que le soleil voulait ben se lever.
Les bottines trouĂ©es, le chapeau bien callĂ©, les yeux plissĂ©s sous le soleil de plomb et la tĂȘte dans les nuages Ă rĂȘver la coopĂ©ration.
Ils avaient du cĆur au ventre tout le tour du front.
Ils ont marchĂ© jour et nuit, Ă travers la pluie, les grĂȘlons, Ă travers les «Oui» et le mĂ©pris.
Ils étaient convaincants. De beaux parleurs et de grands faiseurs.
Leurs bottines avançaient toute seules, portées par le sourire des vaches qui les regardaient passer.
Ils ont traversé tout le canton.
à cogner aux portes de tous les agriculteurs de la région.
Ils lâont fait pas pour avoir raison â mais parce quâils Ă©taient convaincus de leur mission.Â
Ils allaient dire au monde que le monde était plus beau les coudes serrés.
 Les vieux des villages en parlent encore. Encore aujourdâhui ils racontent encore lâhistoire de la marche des gĂ©ants. Pas parce quâils Ă©taient ben grands. CâĂ©tait des gĂ©ants parce quâils avaient un cĆur Ă©norme en dedans.
CâĂ©tait le soir du 24 aoĂ»t 1938. Ce soir lĂ , yâavait des wawarons qui hurlaient dans le ciel.
Le vent et les nuages étaient partis en lune de miel.
CâĂ©tait calme comme une page dâhistoire.
Ils étaient 60 agriculteurs réunis dans la salle.
Tout le monde écoutait, les oreilles ben ouvertes comme des portes de grange.
Ensemble ils ont dĂ©cidĂ© de se lever, de voter, de se lancer. Et de se grayer dâun nouveau nom de sociĂ©tĂ©.
Ils ont dĂ©cidĂ© de sâappeler : La sociĂ©tĂ© coopĂ©rative agricole de Granby.
 Ils Ă©taient 60. Aujourdâhui ils sont plus de 3000 hommes et femmes cultivateurs. Ă se lever de bonne heure. Ă travailler fort pour nous offrir le meilleur.
Ils en ont fait du chemin. LâannĂ©e prochaine, ça fera 75 ans quâils ont fait leur marche de gĂ©ants.
Ensemble, on continue Ă marcher, la coop Agropur nâa pas fini de rĂȘver.