«Les vieux feraient mieux de rester chez eux»
© Croix-Rouge française
En 2013, plus de 260'000 personnes ont bĂ©nĂ©ficiĂ© en Suisse des services dâaide et de soins Ă domicile (Office fĂ©dĂ©ral de la statistique [OFS], 2014). Les organismes Ă but non lucratif reprĂ©sentent la part la plus importante sur le plan du volume dâactivitĂ©. Ils assurent, avec les sociĂ©tĂ©s Ă but commercial, des prestations de soins et des prestations dâaide (repas, mĂ©nage, lessive, service social, moyen auxiliaire, etc.).
L'Etat a placé le maintien à domicile comme objectif de sa politique de santé publique. Les acteurs publics, parapublics et privés sont ainsi sollicités pour développer des initiatives sur le terrain. Explorons ensembles quelques enjeux et les (pistes de) réponses apportées. Ils concernent pour la plupart l'ensemble du systÚme de santé.
Lutter contre la pénurie
Des Ă©tudes mettent en Ă©vidence la future pĂ©nurie de professionnels (RĂŒegger, 2013). Ce phĂ©nomĂšne peut ĂȘtre mise en corrĂ©lation avec un autre, celui du vieillissement de la population. Le prochain dĂ©part annoncĂ© d'une belle cohorte de baby-boomers s'y ajoute. Comme l'Ă©quation semblait trop facile Ă rĂ©soudre en Suisse, nous avons additionnĂ© une variable supplĂ©mentaire. En effet, il persiste Ă l'heure actuelle des doutes sur la mise en application de la votation fĂ©dĂ©rale du 9 fĂ©vrier 2014 et de son impact sur le potentiel de recrutement du personnel soignant.
Résoudre cette équation vise finalement à répondre à la question suivante : comment éviter un déséquilibre entre les besoins et l'offre de prestations dans le domaine des soins? Les réponses apportées survolent les thÚmes suivants: formation, revalorisation et conciliation entre vie professionnelle et familiale. Des mesures sont déjà engagées, ce que détaille par exemple le Conseil Fédéral dans son avis sur la motion Schmid-Federer de 2014.
Au niveau du canton de Vaud, la politique Vieillissement et Santé contient un axe intitulé «Valoriser les compétences pour améliorer les soins aux seniors» (Beetschen, 2012). La reconnaissance des soins de longue durée et de la gériatrie auprÚs du public demeure cependant un travail de fond. Des initiatives, telles que celle du Centre d'information des professions santé-social (CiPS), tentent de sensibiliser le public. Plus concrÚtement, le service civil offre aux jeunes suisses des possibilités d'affectation dans ces domaines. La mise en situation et les contacts restent indispensables pour déconstruire certaines représentations sur les personnes ùgées. Un service citoyen généralisé, proposé par l'Association pour la promotion du service citoyen, serait une piste intéressante à creuser et apporterait un champ d'action supplémentaire.
La trÚs grande majorité du personnel soignant sont des femmes qui travaillent à temps partiel (Jaccard Ruedin, Weaver, Roth et Widmer, 2009; OFS, 2014). Concilier vie professionnelle et vie privée n'est dÚs lors pas toujours facile. Découvrez l'initiative d'un établissement médico-social d'Argovie qui dispose d'une crÚche destinée aux enfants du personnel.
C'est une double réussite si l'on considÚre le potentiel en matiÚre de relation intergénérationnelle qu'offre ce genre d'initiative.
Travailler en réseau pour mieux communiquer
Les personnes qui soutiennent un proche sont de vĂ©ritables acteurs indispensables au maintien Ă domicile. Il est donc primordial que les professionnels reconnaissent le rĂŽle du proche aidant ou proche soignant en tant que partenaire actif et expĂ©rimentĂ© pour faciliter lâintĂ©gration de ce dernier dans la prise en charge mĂ©dicosociale de la personne aidĂ©e. Cette reconnaissance de ce rĂŽle favorisera sans aucun doute une Ă©coute plus attentive des besoins des aidants afin de mieux prĂ©server la santĂ© de ces derniers.
Le nombre de patients atteints de plusieurs pathologies, souvent chroniques, est en augmentation (Moreau-Gruet, 2013; Santos-Eggimann, 2014). Cette polymorbiditĂ© demande dâintensifier le travail en rĂ©seau, car «la coordination de la prise en soins est essentielle» (Perrier, Gaspoz, Waeber et Cornuz, 2013). Cela apporterait non seulement un avantage en matiĂšre d'Ă©conomicitĂ©, mais aussi en ce qui concerne la qualitĂ© de la communication. Prendre le temps d'Ă©changer rĂšgle bon nombre de situations problĂ©matiques avant qu'elles ne dĂ©gĂ©nĂšrent.
Nous pouvons ainsi dire que les situations se complexifient et exigent entre autres des connaissances de plus en plus pointues pour assurer une prise en charge de qualitĂ©. Les soins Ă domicile nâĂ©chapperont pas de ce fait Ă former en interne plus de collaborateurs (Ledermann Bulti, citĂ© par Uhland, 2015). Ce constat supplĂ©mentaire justifie d'autant plus un investissement dans la formation des soignants.
Photo "Maison flottante" / "Floating House" par Jean-Jacques Boujot (CC BY-SA 2.0)
Le maintien Ă domicile 2.0
La technologique a bĂ©nĂ©ficiĂ© au domaine de la santĂ© oĂč de nombreux progrĂšs ont ainsi Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s. Il paraĂźt logique que la prĂ©servation de l'autonomie des personnes ĂągĂ©es Ă domicile puisse en tirer profit. La domotique est un secteur en pleine Ă©volution, Ă l'instar de la startup Domosafety. Adapter son environnement est un facteur primordial pour palier une partie des incapacitĂ©s. Automatiser un certain nombre d'actes et les piloter Ă distance permet en finalitĂ© au domicile de s'adapter Ă la personne.
Avant la mise en place d'un systĂšme plus ou moins complet, chacun est appelĂ© Ă se poser la question: est-ce que je vise Ă pallier une absence ou Ă remplacer une prĂ©sence? De mon point de vue, la technologie doit servir Ă simplifier les tĂąches et finalement permettre un gain de temps pour le rĂ©investir dans la relation. Elle sert ainsi Ă renforcer le lien social sans remplacer la qualitĂ© de la relation qu'un ĂȘtre humain est en mesure d'offrir. Cela doit rester un moyen supplĂ©mentaire Ă disposition pour construire l'aide et le soutien autour de la personne ĂągĂ©e Ă son domicile. La recherche de l'autonomie doit guider la dĂ©marche sans enfermer la personne dans un systĂšme qui ne servirait que la vision de politiques hygiĂ©nistes et sĂ©curitaires.
Un choix de sociĂ©tĂ© oĂč tous les acteurs sont impliquĂ©s
Le maintien Ă domicile a toutefois ses limites et il ne sâagit nullement de lâopposer Ă lâhĂ©bergement en Ă©tablissement mĂ©dico-social (EMS). Cette complĂ©mentaritĂ© permet justement dâassurer une prise en charge adĂ©quate des personnes ĂągĂ©es en fonction de leurs difficultĂ©s, de leurs attentes et des ressources disponibles.
DerriĂšre les enjeux que nous venons de survoler, apparaissent au fond des interrogations sur la qualitĂ© de l'accompagnement et des soins de demain. L'Ă©quation que nous avons posĂ©e au dĂ©part s'est vue complĂ©tĂ©e par quelques variables supplĂ©mentaires. Il reste encore Ă y ajouter la question du financement. Cela dit, selon les donnĂ©es vaudoises, les dĂ©penses relatives au maintien Ă domicile ne reprĂ©sentent quâun peu plus de 4% du coĂ»t du systĂšme de santĂ© en 2012 (Statistique Vaud, 2015).
Le rĂ©sultat nous dĂ©voile un nombre complexe, composĂ© lui-mĂȘme d'Ă©lĂ©ments rĂ©els et imaginaires. Les solutions viendront d'une implication de l'ensemble des parties prenantes, notamment des professionnels, des proches aidants, des bĂ©nĂ©voles et des politiques. Des gens bien rĂ©els. Nous n'Ă©chapperons cependant pas Ă un travail de remise en question. C'est la partie imaginaire. Alors, serons-nous capables de concevoir une sociĂ©tĂ© au centre de laquelle figure les valeurs d'entraide et de partage?
L'autonomie ne concerne pas seulement le domicile, mais inclue l'environnement au sens large. L'ensemble de la sociĂ©tĂ© doit logiquement s'adapter. Certes, le contrat social entre les gĂ©nĂ©rations est appelĂ© Ă ĂȘtre redĂ©fini, mais c'est une opportunitĂ© Ă saisir. N'oublions pas que la grande majoritĂ© des personnes ĂągĂ©es sont indĂ©pendantes et sont de ce fait une ressource inestimable pour participer Ă une sociĂ©tĂ© basĂ©e sur le partage et l'engagement en faveur de la communautĂ©.
Beetschen, Patrick (2012, 4 juin), Vieillissement et santé : un nouvel outil, Revue REISO, http://www.reiso.org/spip.php?article2102
Bouniol, Marine (2014, 15 octobre), Maintien à domicile des personnes ùgées, http://www.croix-rouge.fr/Actualite/maintien-a-domicile-des-personnes-agees-1811
Jaccard Ruedin, HélÚne, Weaver, France, Roth, Maik et Marcel Widmer (2009), Personnel de santé en Suisse - Etat des lieux et perspectives jusqu'en 2020 (Document de travail 35), Neuchùtel : Observatoire suisse de la santé, http://www.obsan.admin.ch/bfs/obsan/fr/index/05/03.Document.118247.pdf
Moreau-Gruet, Florence (2013), La multimorbiditĂ© chez les personnes de 50 ans et plus. RĂ©sultats basĂ©s sur lâenquĂȘte SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe), Obsan Bulletin 4/2013, NeuchĂątel : Observatoire suisse de la santĂ©, http://www.obsan.admin.ch/bfs/obsan/fr/index/05/publikationsdatenbank.Document.174135.pdf
Office fĂ©dĂ©ral de la statistique (2014, 18 novembre), Statistique de lâaide et des soins Ă domicile. RĂ©sultats 2013 : chiffres et tendances, http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/news/publikationen.html?publicationID=5771
Perrier, Arnaud, Gaspoz, Jean-Michel, Waeber, Gérard et Jacques Cornuz (2013), Quelle organisation des soins pour le patient polymorbide ?, Revue médicale suisse, 9(370), 174-181, http://rms.medhyg.ch/numero-370-page-174.htm
RĂŒegger, Heinz (2010), PĂ©nurie de personnel dans les soins de longue durĂ©e. Une analyse secondaire de texte, Zollikerberg : Institut NeumĂŒnster, http://www.weiterbildung.curaviva.ch/files/P4NNUEA/Analyse-secondaire-sur-la-penurie-de-personnel-dans-les-soins-de-longue-duree.pdf
Santos-Eggimann, Brigitte (2014, 15 septembre), Etudier la fragilité : une priorité de santé publique, Revue REISO, http://www.reiso.org/spip.php?article4614
Statistique Vaud (2015), Santé. Coûts et financement, http://www.scris.vd.ch/Default.aspx?DomID=2216
Uhland, Thomas (2015), Coup de pouce Ă la formation maison, Aide et soins Ă domicile magazine, 2015(1), http://www.magazineasd.ch/archive/grosses-engagement-fur-kleine-patienten/motivationsspritze-ausbildung