Per me per sempre, Gegovia, terra di farfalle e de stelle
Un jour jâirai en GĂ©govie et je ne rentrerai pas
La GĂ©govie. Pays aux mille lĂ©gendes, aux mille prĂ©venances.Â
Pour le moment dotée de trois chefs.
DĂ©signĂ©s chacun via trois notaires par le chef dĂ©cĂ©dĂ©. Homme, femme, jeune ou non. Ils nâont aucun choix. Elus, ils doivent ĂȘtre lĂ . Deux bĂ©quilles, un chef, celui qui aura reçu des trois le maximum de votes auprĂšs des chefs de districts amenĂ©s Ă se prononcer en plus du choix, neuf, du chef dĂ©cĂ©dĂ©: qui des anciens, survivants, et du nouvel Ă©lu sera le chef incontestable?
En effet, pour les Ă©pauler des chefs de districts, Ă©lus par les habitants dâun district Ă©troit et bien dĂ©limitĂ©. Les chefs de districts ne se proposent pas. Ils sont choisis. Ils sây plient.
Pour lâinstant, les Ă©lus se penchent sur la question : « Mais que fait donc le monde ? Et, pourquoi, nous, sommes-nous finalement si peu touchĂ©s par ce virus ? Comment les aider? »
Une premiĂšre hypothĂšse, proches de la nature, les GĂ©goviens, irrĂ©ductibles Ă©cologistes, aiment visiter les grottes pour Ă©viter les tornades qui sâabattent rĂ©guliĂšrement sur le pays, leurs habitations nâĂ©tant prĂ©vues que pour une gĂ©nĂ©ration, abandonnĂ©es Ă la mort du couple qui lâa bĂątie et y a Ă©levĂ© sa famille. Sachant quâune gĂ©nĂ©ration vit, en moyenne quatre tornades Ă lâĂąge adulte, sans compter les fuites dans les jupes de la mĂšre et les bras du pĂšre sur le sentier forestier escarpĂ©, leur systĂšme immunitaire est prĂȘt Ă contrer le virus-chauve-souris. Pour le pangolin, ils nâen sont pas certains. Sans doute, leur habitude de manger de tout, de traire leurs vaches, de boire Ă mĂȘme le pis dâune chĂšvre ou dâune brebis, la sanguinacche de sang de porc fumant cuite et mangĂ©e dĂšs la fin de lâĂ©gorgement aura, sans doute, aidĂ© Ă contrer lâinconnu. Sinon en immunitĂ© acquise, en protĂ©ines sans aucun doute. Ils se rendent compte, trĂšs vite, que les âpeaux-rouges â annexĂ©s quelques siĂšcles plus tĂŽt, fuyant le visage pĂąle, est paradoxalement plus rĂ©sistant, mĂȘme si les grottes sont loin des plaines qui leurs sont rĂ©servĂ©es. Vivre Ă mĂȘme la terre-mĂšre sans doute, la respirer chaque nuit sur un matelas de feuilles mortes ou grouille les Ă©bauches de vie, cela aura dĂ» dĂ©velopper leurs poumons. Quant aux derniers arrivĂ©s, quelques siĂšcles plus tĂŽt, sauvĂ©s de ceux qui sâappellent civilisation, les Jarawaz, derniers hommes issus du paradis terrestres auxquels les GĂ©goviens ont offert leur dernier rempart de forĂȘt Ă condition quâils leur garantissent  de ne jamais, jamais, jamais perdre les derniers sourires et les premiers accords sociĂ©taux dâune humanitĂ© quâon avait crue perdue, ils ont refusĂ© le confinement. Ils misent, pour la survie de la tribu, sur une immunitĂ© collective. CâĂ©tait aussi ce que les Indiens pensaient adopter, avant de se rendre compte quâils Ă©taient plus rĂ©sistants quâils ne le pensaient. Songez donc, ils avaient encore en mĂ©moire les affres de la rougeole offerte par les blancs. Les Jarawaz, eux, savent depuis longtemps que, comme dâautres Sentinelles, rejetant ceux qui se disaient civilisĂ©s, les rencontres ont toujours Ă©tĂ© mortelles. Sans flĂšches, sans lances, juste une poignĂ©e de main, de la verroterie, un bout de tissus peuvent apporter la mort. Il est donc illusoire de chercher Ă vivre davantage isolĂ© en ce moment. Il en va de la survie des gĂ©nĂ©rations Ă venir. De temps en temps, on voit un Jarawaz complĂštement nu, au sourire dĂ©sarmant, front dĂ©corĂ© de perle de peinture blanche, cheveux ornĂ©s de fleurs, sortir de la forĂȘt, apporter un gibier, un poisson, quelques herbes mĂ©dicinales. Il vient prendre des nouvelles du monde, emporter un peu de Coronavirus, remercier du partage. Il rentre chez lui. Partage encore. Ensemble, ils veillent celui qui a froid, se serrent contre lui la nuit, lui enduisent les pieds et le front dâune pĂąte faite de la sĂšve et dâĂ©corce de bouleau. Et sâil a trĂšs mal, ils se figent en un sourire unique au cas oĂč il partirait dâun coup, sans crier gare, de lâautre cĂŽtĂ© du feuillage. Au moins, il ne pourra emporter que lâimage dâun sourire, oĂč que se porte son dernier regard. Aux derniĂšres nouvelles, les Jarawaz ont peu de malades graves et les vieux sont restĂ©s suspendus aux barriĂšres de sourire sans franchir le feuillage opaque qui se dresse entre la nuit et le nouveau jour.
Pauvres en apparence, les Gégoviens, paysans le jour, musiciens le soir, ont développé une structure sociale à la fois simple et complexe.
Chacun a le devoir de veiller sur lâautre. Personne ne choisit lâendroit oĂč construire sa maison. Les chefs dĂ©signent les lieux oĂč manque la jeunesse, la force, la vigueur. Comme ils espĂšrent que les voisins prendront soin de leurs parents encore alertes, le nouveau couple prend sous son aile ses voisins les plus abĂźmĂ©s. En hameaux, tous sâorganisent. Souvent, ils se chargent de lâĂ©cole avant que les enfants ne partent « en maison », oĂč les ados les plus matures et responsables se chargent dâeux, grandes sĆurs, grands frĂšres improvisĂ©s jusquâau vendredi. Les enfants choisissent leurs instruments de musique spontanĂ©ment. Ils jouent. Produisent des sons. Cherchent dâeux-mĂȘmes pourquoi certains sons sont beaux et dâautres pas. Puis, on leur apprend les notes et comment les lire et les dessiner. Lâalphabet, les chiffres, cela vient aprĂšs. Cela vient trĂšs vite. La musique a dĂ©jĂ enfoncĂ© les portes.
Les « maisons » sont disposĂ©es autour de lâUniversitĂ© la plus cĂ©lĂšbre du monde. Une curiositĂ©. On ne compte pas le nombre dâartistes qui se sont succĂ©dĂ© lĂ . Souvent, on oublie quâils sont aussi paysans et, accessoirement, spĂ©cialistes des langues anciennes, des langues modernes, de la philosophie, des mathĂ©matiques et de toutes les disciplines scientifiques. Parfois, ils ont compilĂ©. Il nây a aucune rĂšgle. Inutile de se demander oĂč sont les manuels. Ils sont tous absolument manuels. Avant de partir en « maison » dĂšs les douze ans, ils ont eu le temps de tourner autour dâun verrier, dâun potier, dâun ferronnier, dâun marĂ©chal-ferrant, dâun menuisier, dâun luthier, dâun bĂątisseur qui les remarque et supplie Ă temps quâon ne prive pas le pays dâun tel gĂ©nie. Mais câest lâenfant qui dĂ©cide. LâĂ©tĂ©, dâailleurs, le temps des moissons, celui qui raconte Platon sâĂ©merveille du savoir-faire de son frĂšre qui, lui, comptera les Ă©toiles autrement le soir venu.
La deuxiĂšme hypothĂšse tentant Ă expliquer lâextraordinaire rĂ©sistance des GĂ©goviens, câest justement leur mode de vie, la bienveillance, lâamour quâils se portent et, pourtant, lâintĂ©grisme implacable qui fait que rien, jamais, ni personne, nâa jamais pu les faire plier Ă ce sujet.
On dit quâils cachent leurs richesses.
QuâĂ©conomiquement, leur mode de vie ne leur permet pas de survivre sans apport extĂ©rieur.
On dit quâils sont nombreux Ă vivre ailleurs, Ă garantir au pays ce qui lui manque.
Ailleurs, on ne méfie des Gégoviens.
On dit quâils sont versatiles. Quâils peuvent, mine de rien, sur un Ă©ternuement gĂ©govien, changer la face de la planĂšte parce que lâargent ne veut rien, finalement, sâil ne permet pas tout simplement de vivre. Une seule allusion et ils vendent leurs actions. Emportent leurs avoirs, quitte Ă perdre beaucoup et rentrent chez eux pour faire rempart Ă la folie du monde.
Il semblerait, pourtant, quâen ce moment, ils soient les seuls Ă vraiment chercher un vaccin, des tests, des traitements.
Ils ne comprennent pas la demande, ils pensaient que chacun, dans le monde, Ă©tait encore capable de sâen fabriquer un. Alors, ils se mettent Ă bombarder le net de tuttos afin quâon en fabrique. Ils hallucinent un peu, mais ont la gentillesse de ne rien en dire.
Pour le moment, câest le temps du paillage des terres. AprĂšs, ils vont commencer Ă la retourner. Ils espĂšrent enterrer cette histoire de virus sous les excrĂ©ments des gattes et des bĂšdots.
Je ne vous lâai pas dit ?
Leur langue nationale est un mĂ©lange de nos patois anciensâŠ
Leur hymne nationale ressemble Ă une chanson dâamour. Dâailleurs, lorsquâelle rĂ©sonne, les cĂ©libataires se lĂšvent tournĂ©s vers le drapeau, estampillĂ© dâun papillon et dâune Ă©toile, et les amoureux, eux, font face Ă ceux quâils aiment. Femme, homme, quâimporte. Main sur le cĆur. Voix unies. DĂ©clarer son amour Ă la patrie, câest garantir la cohĂ©sion, lâamour des siens. Inversement, dĂ©clarer son amour, sa flemme infaillible Ă lâĂȘtre aimĂ©, câest un gage de cohĂ©sion sociale puisque chaque famille Ă©paulant sa voisine, le hameau se porte bien si chacune dâelle sâaccorde en amour. Les paroles racontent lâhistoire dâun homme qui, contemplant lâobjet fragile de son amour, lui promet uniquement le vĆu pieux de le voir toujours protĂ©gĂ© dâailes de papillons. Peu importe quâil puisse, dâailleurs, ĂȘtre ce papillon, pourvu quâil ou elle soit au chaud, protĂ©gĂ© par les ailes des papillons. Sur fond vert, les Ă©toiles sont jaunes, les papillons ont la couleur variable. Si les paroles restent inchangĂ©es depuis des siĂšcles, le drapeau nâest pas celui dâun peuple intĂ©griste.
On appelle les petites filles des étoiles et les petits garçons des papillons.
Depuis peu, câest bizarre, ils la chantent souvent en Italien.
Lorsquâun permis de bĂątir est accordĂ©, câest le papillon qui en reçoit lâautorisation.
Il demande lâaide des papillons amis et sây colle rapidement et en catimini.
Par contre, lâĂ©toile peut refuser de lâĂ©pouser, mais elle gardera la maison offerte en cadeau.
Elle lui appartient donc dĂšs quâelle la reçoit, mariage ou pas.
On sait quâelle a acceptĂ© lorsque la fumĂ©e sâĂ©chappe de la cheminĂ©e du foyer.
Tous les amis et les hameaux proches se doivent de déposer de quoi les aider à grandir en foyer.
Chaque maison est ainsi décorée de bric et de broc. Il y a des bric et des broc qui voyagent ainsi depuis des générations de Gégoviens ! Recevoir la guitare ou la cornemuse des fondateurs garantit une émotion indescriptible, par exemple.
A midi, le couple doit sortir de sa maison, aprĂšs avoir cuisinĂ© toute la nuit pour ses amis et son hameau. Câest le symbole de lâentrĂ©e en maison au sein dâun hameau qui leur apportera tout le soutien nĂ©cessaire, comme eux, dĂšs le premier jour, unis lâun envers lâautre, mais aussi vis-Ă -vis des autres, sâengagent, ensemble, auprĂšs de chaque famille avoisinĂ©e. GĂ©nĂ©ralement, un proche laisse un jambon, un cake, une corbeille de fruits sur le pas de la porte afin que le jeune couple puisse faire meilleure figure Ă midi.
La GĂ©govie nâa jamais trouvĂ© anormal quâun papillon dĂ©cide de construire pour un autre papillon, ni quâune Ă©toile pose une demande de bĂątir.
Personne nâest sans toit, jamais. Câest bizarre ce pays. On dirait que tous les pieds trouvent toujours leurs chaussures.
Il arrive quâune histoire dâamour se termine.
La femme reste dans la maison. Invariablement.
Un pĂšre, ne restera jamais loin, mĂȘme sĂ©parĂ©. On privilĂ©gie lâenfant. Toujours.
Il arrive dâailleurs, que des enfants passent leur vie entre deux maisons, embarquant rĂ©guliĂšrement, comme on le fait dâun ami, ceux de la famille de papa dans la maison de maman et inversement.
En fait, câest bizarre. En GĂ©govie, les gens gueulent beaucoup, vite et fort, mais restent rarement dĂ©chirĂ©s.
Câest comme si rien de mal ne pouvait sâabattre sur eux durablement.
Quand le monde me fait peur, je pars, je pars en GĂ©govie, il y a toujours un Indien qui joue du tambourin, un Jarawaz qui rit, un paysan qui fume une clope et joue de la guitare, une fille qui regarde de loin une maison se couvrir dâun toit et qui se demande pour qui est la maison qui pousse depuis quâelle ne voit plus son amant.
Lâautre jour, en GĂ©govie, une petite fille est nĂ©e. Le pĂšre est sorti, la portant Ă bout de bras, citant son prĂ©nom et nommant ses parrains et marraines Ă la face du monde, dĂ©signĂ©s pour seconder les parents, les remplacer sâil le fallait, le temps quâelle puisse avancer seule sur son chemin. Câest un honneur. Une reconnaissance de la valeur de lâhumain dĂ©signĂ©.
Une guitare sâest mise Ă jouer. Un indien a souri. Un Jarawaz est parti vers la forĂȘt emportant un peu du Covid-19 avec lui. Il a pris le tambourin de lâIndien. Un enfant y cherchera des notes, le soir, dans la forĂȘt, assis au milieu du nid posĂ© au sol entre ses deux parents.
Jâai demandĂ© Ă ĂȘtre naturalisĂ©e.
Jâaurai sans doute un jour mon passeport gĂ©govien.
Il suffirait que je le dessine dâun papillon et dâune Ă©toile.
Je crois quâalors, je ne reviendrai plus.
Je vais apprendre la guitare sans doute, à moins que le djembé ou le tambourin.
Oui, câest cela, le tambourin.