Web sĂ©rie The Guild : interview de lâactrice Felicia Day
Câest la sĂ©rie web la plus regardĂ©e au monde⊠200 millions de vues pour The Guild, le show mettant en scĂšne un bande de gamers online complĂštement dĂ©jantĂ©s, créé par Felicia Day, grande prĂȘtresse geek (en jupette) devant lâĂ©ternel. Rencontre avec lâactrice amĂ©ricaine, lors de son passage Ă Paris, Ă la veille de la sortie des DVD de sa sĂ©rie en France.
 - Comment est nĂ©e lâenvie de crĂ©er cette web sĂ©rie, The Guild ? Â
 En tant quâactrice, jâai ressenti le dĂ©sir de mâoffrir un rĂŽle sur mesure. Avant The Guild, je travaillais Ă Hollywood depuis plusieurs annĂ©es dĂ©jĂ (lâAmĂ©ricaine de 35 ans est notamment apparue dans la sĂ©rie Buffy contre les vampires, NDLR). Mais les rĂŽles ne me correspondaient pas vraiment. Je me sentais cantonnĂ©e dans des personnages secondaires, de faire-valoir, plutĂŽt humoristique. Jâavais envie dâun rĂŽle avec plus de substance. Câest ainsi quâest nĂ©e Codex (dĂ©couvrez-lĂ , dans le 1er Ă©pisode, ici), la prĂȘtresse de la guilde The Knights of Good, composĂ©e de joueurs se rencontrant en ligne mais aussi en dehors, dans la vie rĂ©elle. Quand jâai dĂ©cidĂ© dâĂ©crire une sĂ©rie dont je tiendrais le premier rĂŽle, on mâa conseillĂ© de traiter le sujet que je connaissais le mieux. Or, sâil y a bien un univers dans lequel jâai grandi, câest celui du jeu vidĂ©o. Il mâa donc semblĂ© naturel de mettre en scĂšne des joueurs de jeu en ligne (plus exactement un MMORPG, un jeu de rĂŽle, dans un monde virtuel, oĂč les gamers jouent ensemble sous forme dâavatar, NDLR). Â
- Pourquoi avoir choisi de dĂ©velopper votre sĂ©rie pour le web ? Est-ce parce que, dâun point de vue crĂ©atif, ce type de format offre une plus grande liberté que la tĂ©lĂ©vision, par exemple ?
En fait, le web est tout simplement le mĂ©dium qui a permis Ă la sĂ©rie dâexister. Le scĂ©nario de The Guild nâĂ©tait pas une histoire susceptible dâintĂ©resser les tĂ©lĂ©visions, Ă lâĂ©poque. Elles nâauraient jamais portĂ© ce type de sujet Ă lâĂ©cran. La naissance mĂȘme de The Guild nâa Ă©tĂ© possible que grĂące au partage sur internet, le seul endroit oĂč les gens pouvaient regarder les vidĂ©os. Ce qui est trĂšs spĂ©cial avec cette sĂ©rie, câest quâelle sâadresse Ă des gens qui ne se sentaient pas reprĂ©sentĂ©s Ă la tĂ©lĂ©vision, des gamers, des geeks qui nâavaient pas trouvĂ© un programme reflĂ©tant le monde dans lequel ils Ă©voluent. Ces personnes se sentaient plutĂŽt exclues des mĂ©dias. Pouvoir toucher ce public-lĂ , par le biais dâinternet, est trĂšs important pour moi, trĂšs gratifiant. The Guild a donnĂ© une voix Ă ceux qui en Ă©taient privĂ©s. CrĂ©er une vĂ©ritable communautĂ©, autour dâune sĂ©rie dans laquelle les gens se retrouvent pour partager des Ă©motions, en tant quâamis, tel est le fruit de notre travail. Et ce phĂ©nomĂšne dĂ©passe de loin les vidĂ©os en elles-mĂȘmes.
- Au dĂ©but du show, aviez-vous lâimpression, justement, de faire partie de ces «sans voix» ?
Tout Ă fait. Je nâavais jamais vu quelquâun comme Codex Ă la tĂ©lĂ©vision. Si elle avait existĂ© dans une sĂ©rie tĂ©lĂ©, elle aurait Ă©tĂ© un personnage secondaire, destinĂ© Ă faire rire ou Ă mettre en valeur dâautres acteurs, par exemple. Or, en montrant des personnages plus diversifiĂ©s Ă lâĂ©cran, on reprĂ©sente plus de gens diffĂ©rents, ce qui contribue Ă changer les mentalitĂ©s, les idĂ©es prĂ©conçues sur notre sociĂ©tĂ© et les gens qui la composent. Non, un hĂ©ros ou une femme dans un rĂŽle principal ne doivent pas nĂ©cessairement ĂȘtre parfaits, appartenir Ă une ethnie en particulier ou avoir une taille standard. Plus les spectateurs voient des reprĂ©sentations diversifiĂ©es des individus, mieux ils arrivent Ă sâaccepter, en tant que personne. Et moins ils se sentent diminuĂ©s, parce quâils ne sont pas reprĂ©sentĂ©s.
- Le fait que la technique soit devenue moins chĂšre et plus pratique a-t-elle jouĂ© un rĂŽle dans lâessor dâune web sĂ©rie comme la vĂŽtre ?
Absolument. Nous nâaurions jamais pu rĂ©aliser une web sĂ©rie, il y a vingt ans. La technologie nâĂ©tait pas disponible. Les camĂ©ras auraient Ă©tĂ© trop coĂ»teuses, internet beaucoup trop jeune et balbutiant pour espĂ©rer regarder les vidĂ©os de maniĂšre confortable. Mais dorĂ©navant, la technique a atteint un niveau suffisant pour pouvoir sâexprimer artistiquement, sans entraves. Chacun peut utiliser son tĂ©lĂ©phone pour faire une vidĂ©o et la poster sur le web. Elle y sera vue par la planĂšte entiĂšre. Cette Ă©volution entraĂźne, certes, des effets nĂ©gatifs, le contenu Ă dĂ©fricher ne cessant de sâaccumuler. Dâun autre cĂŽtĂ©, elle est gage de libertĂ©, voire de dĂ©mocratie : sur le web, tout le monde peut vous trouver, mĂȘme si vous nâĂȘtes pas soutenu ou mis en avant par un grand mĂ©dia. Ăa, câest prĂ©cieux.
- Avez-vous senti un intĂ©rĂȘt immĂ©diat des grands groupes mĂ©diatiques ou de stockage de vidĂ©os en ligne, pour votre dĂ©marche ?
Jâai trĂšs vite Ă©tĂ© approchĂ©e, au tout dĂ©but de The Guild, pour vendre le show, pour le dĂ©velopper en sĂ©rie tĂ©lĂ© ou pour quâil soit diffusĂ© sur dâautres sites que YouTube. Dans les premiers mois, la sĂ©rie a vraiment attirĂ© lâattention, parce quâĂ partir de lâĂ©pisode 3, nous lâavons financĂ©e par crowdfunding, avant mĂȘme la naissance de sociĂ©tĂ©s de financement participatif comme Kickstater ou Indiegogo. En 2007, personne ne faisait appel au public pour obtenir un soutien financier. Cette maniĂšre de faire originale a suscitĂ© lâintĂ©rĂȘt, dâautant plus que notre sĂ©rie devenait de plus en plus populaire. NĂ©anmoins, aucun de ces mĂ©dias mainstream, soucieux de collaborer avec nous, ne me semblait produire un contenu internet de qualitĂ©. Et rien ne me garantissait quâils sauraient sâoccuper de ma sĂ©rie aussi bien que je ne le faisais moi-mĂȘme.
- Vous avez donc patientĂ©âŠ
Jâai refusĂ© toutes les propositions, jusquâĂ lâaccord avec Microsoft (et la diffusion des Ă©pisodes sur console Xbox, dĂšs 2008, Felicia Day conservant les droits intellectuels sur sa sĂ©rie, NDLR). Cela mâa permis de toucher un nombre beaucoup plus important de gens, tout en demeurant indĂ©pendante crĂ©ativement. Ce nâest pas que je sois devenue une experte dans lâart de la nĂ©gociation financiĂšre. Mais jâai toujours gardĂ© en tĂȘte que ma communautĂ© sur le web passe avant tout le reste. Câest cela qui me guide. Pas question de prendre le risque de sâallier avec un partenaire qui pourrait empĂȘcher les internautes de voir la sĂ©rie, depuis lâĂ©tranger, notamment. Ou qui pourrait, unilatĂ©ralement, sâopposer aux diffusions ultĂ©rieures de ma sĂ©rie, un drame pour moi. En ce sens, travailler avec Xbox est un peu un rĂȘve devenu rĂ©alitĂ©. Cette collaboration sâest avĂ©rĂ©e une Ă©tape dĂ©cisive dans le dĂ©veloppement du show de la saison 2 Ă 5.
- Vous considĂ©rez-vous investie dâune responsabilitĂ© par rapport Ă votre communautĂ© de fidĂšles sur internet ?
Evidemment. Jâai entourĂ© The Guild des plus grands soins, je lâai fait grandir avec authenticitĂ©. Je souhaite prĂ©server sa crĂ©dibilitĂ©, sans lâexploiter Ă outrance. A lâheure actuelle, dans les mĂ©dias sociaux, une seule question importe, dĂšs quâun contenu remporte du succĂšs : «Comment utiliser cette audience, pour en tirer le maximum de profit ?» Câest une mauvaise façon de procĂ©der. Je prĂ©fĂšre penser Ă mon public, en termes dâenvies Ă satisfaire, de besoins Ă rencontrer. Je me demande ce que les internautes attendent de moi. Et si je ne rassemble pas autour de moi la plus Ă©norme communautĂ© qui soit, je prĂ©fĂšre en ĂȘtre fiĂšre. Nous ne sommes peut-ĂȘtre pas les plus nombreux mais, au moins, nous ressemblons Ă une famille.
- ConcrĂštement, comment finance-t-on les premiers Ă©pisodes dâune web sĂ©rie comme The Guild ? On commence, en bricolant, en petit comitĂ©, dans sa cuisine ?
Nous avons payĂ© les deux premiers Ă©pisodes de notre poche, la mienne, celle de mon rĂ©alisateur et de mon producteur. Ensuite, nous avons fait appel au financement participatif, en demandant, chaque mois, aux internautes de nous aider. Cet apport mensuel nous permettait de tourner deux Ă©pisodes Ă la fois. Câest ainsi que nous avons terminĂ© la saison 1.
 - Vous nâĂ©tiez pas rĂ©munĂ©rĂ©s, alors ?
Non. A la fin de la saison 1, nous avons rĂ©alisĂ©, en effet, un DVD dans ma cuisine, ce qui est loin dâĂȘtre facile. Avec lâargent rĂ©coltĂ© par ce premier DVD, nous avons pu payer lâĂ©quipe de tournage et les acteurs qui nâavaient pas encore Ă©tĂ© rĂ©munĂ©rĂ©s pour leur travail. Lâaccord avec Xbox a ensuite permis Ă la saison 2 de voir le jour. Enfin, Youtube a financĂ© la derniĂšre et 6e saison.
- Gagne-t-on sa vie avec la fabrication de vidĂ©os pour le web ? GrĂące aux revenus gĂ©nĂ©rĂ©s par la publicitĂ© accompagnant les contenus sur les sites internet, par exemple ou grĂące Ă la vente de DVD et de produits dĂ©rivĂ©sâŠ
Les gens pensent que la publicitĂ© rapporte beaucoup dâargent. Mais ce nâest pas le cas. A moins de se limiter Ă un tournage «moi et ma camĂ©ra», on ne gagne pas sa vie avec les revenus publicitaires. Seuls les blogueurs les plus connus y parviennent. Sur le web, les crĂ©atifs travaillent trĂšs dur pour pas grand chose. Je caresse lâespoir que, plus les gens regarderont des vidĂ©os sur internet, plus le marchĂ© arrivera Ă maturitĂ© et plus les crĂ©atifs serons rĂ©munĂ©rĂ©s correctement pour leur travail. En ce qui concerne les DVD, ce sont eux qui rapportent le plus. Nous sortons Ă©galement du merchandising et apparaissons dans des conventions mais ce qui nous importe le plus, câest de faire le contenu que nous voulons, pas lâargent. Pour ma part, je suis heureuse de gagner ma vie, grĂące au web, mĂȘme si pour y arriver, je dois nĂ©anmoins continuer Ă travailler comme actrice pour la tĂ©lĂ©vision (Felicia Day a rĂ©cemment Ă©tĂ© vue dans les sĂ©ries Eureka et Supernatural, NDLR).
- Le but ultime, pour un auteur de web série, est-il de se faire repérer par la télévision ? Ou, finalement, vu le succÚs de The Guild et du phénomÚne des web séries en général, la création sur internet ne devient-elle pas une maniÚre de s'exprimer à part entiÚre ?
Etant donnĂ© la difficultĂ© Ă gagner sa vie avec une web sĂ©rie, il est clair que les auteurs veulent, Ă terme, travailler pour la tĂ©lĂ©vision. Câest la garantie de pouvoir collaborer avec des gens plus professionnels, correctement rĂ©munĂ©rĂ©s, tout en produisant du contenu, Ă grande Ă©chelle. Mais cela dĂ©pend de votre vision des choses. On peut se contenter dâune ambition plus modeste, pour Ă©viter les pressions subies, lorsque lâon prĂȘte son talent Ă la tĂ©lĂ©vision. Votre travail est, de fait, surveillĂ© Ă tous les niveaux dâune hiĂ©rarchie qui interfĂšre avec votre vision crĂ©ative. La tĂ©lĂ© est un univers de compromis. A vous de voir comment Ă©voluer harmonieusement entre tous ces Ă©cueils. Pour ma part, quâil sâagisse de tĂ©lĂ©vision ou de web, une seule chose me guide : comment raconter les meilleures histoires pour faire plaisir aux gens.
- En 2012, vous avez lancé la chaßne Youtube Geek & Sundry, avec plusieurs émissions sur la culture geek (regardez Felicia Day dans son programme sur les jeux vidéo vintage, Co-Optitude, ici). Que vous apporte ce support spécifique, par rapport à la web série de vos débuts ?
Je vois Geek & Sundry comme une sorte dâimmense parapluie, sous lequel peuvent se rassembler toutes les communautĂ©s qui ont aimĂ© The Guild. Je nâavais pas envie que les liens avec les internautes se dĂ©litent, avec la fin de la sĂ©rie. Tellement de temps a Ă©tĂ© investi pour crĂ©er toutes ces connections entre les gens. Ce serait trop triste, si câĂ©tait perdu. Je ne souhaitais pas non plus me concentrer sur un seul et nouveau show qui, sâil ne rencontrait pas le succĂšs, ou sâil se terminait tout simplement, laisserait les internautes sur le carreau. Je dĂ©sire continuer Ă grandir avec ma communautĂ©, en reflĂ©tant ses diffĂ©rentes sensibilitĂ©s aux travers de programmes empreints de personnalitĂ©. Je voudrais que ma communautĂ© transcende cet unique show quâest The Guild.
- Votre travail est trĂšs suivi sur le web. Avez-vous l'impression d'ĂȘtre une prescriptrice de tendances pour les amateurs de culture geek ? Et puis, c'est quoi, finalement, un geek ?
JâespĂšre ĂȘtre une prescriptrice de tendances, oui. Ce serait un honneur dâĂȘtre un leader dâopinion dans la maniĂšre dont les gens perçoivent les geeks et dont les geeks se voient eux-mĂȘmes. La culture geek doit faire face Ă des changements importants pour lâinstant. Nous sommes de plus en plus populaires, de plus en plus prĂ©sents Ă lâĂ©cran et dans les mĂ©dias. Bref, la culture geek devient mainstream. En soi, ce nâest pas un mal mais certains membres les plus anciens de la communautĂ©, plutĂŽt old school, ne se reconnaissent plus dans cette Ă©volution. Ils craignent lâĂ©dulcoration de la culture geek. Les geeks, ce ne sont pas seulement des gens qui apprĂ©cient les comic books, par exemple mais des personnes qui aiment ce que la masse rejette et qui, pourtant, demeurent fidĂšles Ă leurs choix. En ce sens, les geeks sont des braves. Ils ont le courage dâĂȘtre eux mĂȘmes, en dehors du jugement des autres. Câest ce que jâaime par dessus tout dans la culture geek. Je souhaite que, plus nous deviendrons populaire, plus les gens sâintĂ©resseront Ă nos passions, plus nous resterons, dans nos cĆurs, des outsiders.
- VoilĂ un message tout indiquĂ© pour clĂŽturer notre conversationâŠ
Tout Ă fait. Etre geek, câest se rassembler, entre outsiders, pour former une famille. Telle est la mission que je mâassigne dans mon travail.
* Les six saisons de The Guild, sont disponibles ici, sur le site dédié à la web série de Felicia Day. Les épisodes sont également visibles sur France 4, depuis la rentrée.
* Les quatre premiĂšres saisons de The Guild sont, de mĂȘme, disponibles en DVD, chez la maison dâĂ©dition spĂ©cialisĂ©e dans les web sĂ©ries, LBL42, au prix de 39,95 euros.
* Découvrez le site de vidéos sur la culture geek, Geek & Sundry, là .
* Portrait de Felicia Day par Lionel Samain.