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Ce matin, avec Alex, nous avons pris le temps. Le temps de nous réveiller tranquillement, de déjeuner ensemble. Le temps, aussi, de partir nous promener au bord du lac.
Cette fois, nous avons quitté le chemin qui mÚne habituellement vers la grande plage et les marais de Champ-Pittet pour prendre la direction de Grandson.
J'avais envie de lui faire découvrir la vieille ville, ses ruelles, son atmosphÚre et le chùteau qui veille sur le lac. Nous ne l'avons pas encore visité. Ce sera pour une prochaine fois.
Mais j'aime déjà l'idée qu'il nous reste des endroits à découvrir ensemble..
Dans la premiĂšre partie, Delphine de Vigan cherchait surtout Ă comprendre dâoĂč pouvait venir la souffrance de Lucile en remontant lâhistoire de la famille Poirier Ă travers les souvenirs, les tĂ©moignages et les archives quâelle avait recueillis. Elle apparaissait alors principalement comme une enquĂȘtrice tentant de reconstituer le passĂ©. Au dĂ©but de la deuxiĂšme partie, lorsque sa propre enfance entre dans le rĂ©cit, le "je" prend davantage de place. Delphine ne raconte plus seulement lâhistoire de sa mĂšre : elle raconte aussi ce quâelle a vĂ©cu auprĂšs dâelle. La souffrance de Lucile nâest plus seulement un objet dâenquĂȘte; elle devient une rĂ©alitĂ© observĂ©e et ressentie par la narratrice elle-mĂȘme.
Pendant son adolescence, Lucile sâĂ©loigne de plus en plus de son rĂŽle dâenfant-modĂšle. Elle sĂšche les cours, sâĂ©mancipe de lâautoritĂ© familiale et paraĂźt de plus en plus difficile Ă atteindre pour ses parents. Pourtant, plus Delphine avance dans son enquĂȘte et rassemble les diffĂ©rents rĂ©cits familiaux, plus elle mesure combien il lui est difficile de saisir rĂ©ellement sa mĂšre. Elle a mĂȘme le sentiment paradoxal de sâĂ©loigner de Lucile au moment oĂč elle tente de sâen rapprocher.
Ă mesure que les annĂ©es passent, lâimage lumineuse de la famille Poirier se fissure davantage. Plusieurs dĂ©cĂšs et suicides viennent rappeler que la souffrance circule depuis longtemps dans cette famille, parfois de maniĂšre silencieuse. Peu Ă peu, Delphine comprend que derriĂšre les souvenirs heureux, les grandes tablĂ©es, les vacances et lâĂ©nergie dĂ©bordante des Poirier se cachent aussi des blessures profondes dont on parle rarement directement.
Lucile apparaĂźt alors comme une femme de plus en plus seule, traversĂ©e par des dĂ©ceptions amoureuses, des deuils successifs et un mal-ĂȘtre qui devient visible pour ses filles. Delphine et Manon ont peu Ă peu le sentiment dâassister Ă un naufrage. Elles voient leur mĂšre sâisoler, perdre confiance, se replier sur elle-mĂȘme. La peur devient une prĂ©sence constante dans leur vie quotidienne. Elles redoutent quâun nouvel Ă©vĂ©nement tragique survienne et vivent dans lâinquiĂ©tude permanente de voir Lucile sombrer davantage.
Dans cette pĂ©riode, le piano occupe une place particuliĂšre. Alors que Lucile peine de plus en plus Ă accomplir les gestes ordinaires de la vie quotidienne, la musique demeure lâun des rares espaces oĂč elle semble encore pouvoir se rassembler. Face Ă lâinstrument, elle retrouve momentanĂ©ment une forme de stabilitĂ© que le reste de son existence ne lui offre plus.
Un tournant majeur survient lorsquâelle adresse Ă sa famille une lettre dans laquelle elle accuse son pĂšre Georges de lâavoir violĂ©e lorsquâelle Ă©tait adolescente. Cette rĂ©vĂ©lation bouleverse profondĂ©ment les Ă©quilibres familiaux. Dâautres tĂ©moignages Ă©voquent Ă©galement des comportements sexuels envahissants ou dĂ©placĂ©s de Georges envers certaines femmes de son entourage. Cependant, fidĂšle Ă sa dĂ©marche, Delphine de Vigan ne transforme jamais ces Ă©lĂ©ments en certitudes absolues. Au contraire, elle montre combien les souvenirs, les silences et les rĂ©cits contradictoires rendent difficile lâĂ©tablissement dâune vĂ©ritĂ© dĂ©finitive. La question de lâinceste occupe dĂšs lors une place centrale dans son enquĂȘte, car elle pourrait Ă©clairer une partie de la souffrance qui a accompagnĂ© Lucile tout au long de sa vie.
ParallĂšlement, lâĂ©tat psychique de Lucile se dĂ©grade de façon de plus en plus visible. Delphine comprend peu Ă peu que sa mĂšre souffre dâun trouble bipolaire. Lucile dort de moins en moins, fume beaucoup, s'enfonce dans des pensĂ©es de plus en plus confuses et dĂ©veloppe des idĂ©es dĂ©lirantes. Elle se croit tĂ©lĂ©pathe, affirme que ses filles possĂšdent elles aussi des pouvoirs et interprĂšte certains Ă©vĂ©nements de maniĂšre incohĂ©rente. Delphine et Manon assistent impuissantes Ă cette transformation de leur mĂšre.
La situation atteint finalement un point de rupture. Un jour, les deux filles dĂ©couvrent Lucile nue au milieu du salon, le regard perdu et le corps tremblant. Dans son dĂ©lire, elle devient agressive envers Manon et tente de lui planter des aiguilles dâacupuncture dans les yeux. La police intervient. Manon est examinĂ©e par un mĂ©decin et, peu aprĂšs, les deux sĆurs quittent leur mĂšre pour aller vivre auprĂšs de leur pĂšre. Pour Delphine et Manon, la maladie cesse alors dâĂȘtre une abstraction : elle bouleverse dĂ©finitivement leur vie familiale et conduit Ă la sĂ©paration dâavec leur mĂšre. Le rĂ©cit sâachĂšve alors sur cette phrase qui annonce dĂ©jĂ une nouvelle Ă©preuve : "Dans la belle maison de Gabriel, au bout dâun petit chemin de terre, nous allions dĂ©couvrir une autre forme de violence sur laquelle, pendant des annĂ©es, nous serions incapables de mettre des mots."
A suivre..
Précédemment
Pour Toi.
Je me demande souvent quand une rencontre commence réellement.
Je ne me souviens pas avoir choisi d'ĂȘtre intriguĂ©e.
Je ne saurais dire à quel moment ta voix, ton regard ou ta maniÚre de penser ont commencé à prendre autant de place dans mon monde intérieur.
C'est arrivé avant.
Bien avant.
Avant que je comprenne ce qui se jouait.
Avant que je sache ce que tu allais représenter pour moi.
Et c'est peut-ĂȘtre cela qui me fascine encore aujourd'hui.
Cette impression Ă©trange que certaines rencontres commencent leur voyage en nous avant mĂȘme que nous leur ouvrions la porte.
Comme si elles trouvaient déjà un chemin.
Lorsque cela est arrivé avec toi, je n'ai pas seulement découvert un homme.
J'ai découvert une nouvelle maniÚre de regarder le monde.
Certaines questions ont pris plus de place.
Certaines conversations sont devenues précieuses.
Certaines journées sont devenues plus vivantes.
Et puis un jour, souvent sans mĂȘme m'en rendre compte, j'ai rĂ©alisĂ© Ă quel point tu comptais dans ma vie.
J'ai aussi compris qu'avec toi était apparue une partie de moi que je ne connaissais pas encore.
Une partie qui était là depuis longtemps.
Silencieuse.
Et qui attendait peut-ĂȘtre simplement toi pour trouver sa voix.
Je t'aime.
DerniĂšrement, jâai terminĂ© la lecture de Les LoyautĂ©s et jâai eu Ă©normĂ©ment de plaisir Ă dĂ©couvrir lâĂ©criture de Delphine de Vigan. Il y a chez elle quelque chose de trĂšs sensible, de trĂšs humain, une maniĂšre dâĂ©crire les failles, les silences et les blessures avec beaucoup de douceur et de prĂ©cision Ă la fois. Son Ă©criture reste simple et fluide, mais elle parvient malgrĂ© tout Ă faire circuler une grande intensitĂ© Ă©motionnelle. En refermant Les LoyautĂ©s, jâai eu envie de poursuivre lâexploration de son univers, et câest ce qui mâa menĂ©e vers Rien ne s'oppose Ă la nuit.
Ce livre sâouvre sur la mort de Lucile, la mĂšre de la narratrice. Celle-ci la dĂ©couvre morte depuis plusieurs jours, et cette scĂšne devient le point de dĂ©part dâune enquĂȘte intime : comment raconter la vie de cette mĂšre devenue si Ă©nigmatique pour elle? Comment comprendre la souffrance profonde qui semble avoir traversĂ© toute son existence? Et surtout, comment raconter quelquâun quand la vĂ©ritĂ© familiale est faite de souvenirs, de silences et de versions contradictoires?
Le livre est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ© comme une autofiction trĂšs fortement autobiographique. La narratrice en "je" est bien Delphine de Vigan elle-mĂȘme : Lucile est rĂ©ellement sa mĂšre, Manon sa sĆur, et la famille Poirier sa vĂ©ritable famille. Mais Delphine de Vigan ne prĂ©tend jamais livrer une vĂ©ritĂ© parfaitement objective. Au contraire, elle montre constamment que la mĂ©moire reconstruit, transforme et hĂ©site. Le livre devient donc autant un rĂ©cit sur Lucile quâun rĂ©cit sur la difficultĂ© mĂȘme de raconter quelquâun aprĂšs sa mort.
DĂšs le dĂ©but, le livre fonctionne sur deux plans en mĂȘme temps. Dâun cĂŽtĂ©, il y a le "je" de la narratrice : une femme qui enquĂȘte, interroge les frĂšres et sĆurs de Lucile, rassemble des lettres, des dessins, des tĂ©moignages, mais doute sans cesse de sa capacitĂ© Ă Ă©crire. De lâautre, il y a lâhistoire reconstruite de lâenfance de Lucile dans la famille Poirier, nourrie par les rĂ©cits et les paroles recueillis par la narratrice. Ce va-et-vient est essentiel. La narratrice ne raconte pas simplement lâhistoire de sa mĂšre : elle montre aussi la difficultĂ©, presque lâimpossibilitĂ©, de la raconter.
Dans le rĂ©cit familial, Lucile apparaĂźt comme la troisiĂšme enfant de Georges et Liane Poirier, au milieu dâune fratrie nombreuse. La famille semble dâabord pleine de vie : beaucoup dâenfants, du mouvement, des vacances, des jeux, des photos, une forme de libertĂ© joyeuse. Lucile, trĂšs belle, silencieuse, parfois absente, devient enfant-modĂšle. Elle pose pour des photos, attire les regards, rend son pĂšre fier.
Mais cette lumiĂšre est trĂšs vite traversĂ©e par un drame : la mort accidentelle dâAntonin, le petit frĂšre de Lucile, tombĂ© dans un puits. Cette disparition devient lâĂ©vĂ©nement fondateur de lâhistoire familiale. Pourtant, le livre montre moins une douleur exprimĂ©e quâune douleur enfouie. Les enfants ne voient pas vraiment les parents pleurer. Le chagrin circule sous terre, dans les silences, les atmosphĂšres, les changements imperceptibles.
Lucile semble particuliĂšrement sensible Ă ce climat. Elle est aimĂ©e, regardĂ©e, admirĂ©e, mais dĂ©jĂ mĂ©lancolique. Son frĂšre BarthĂ©lĂ©my lâappelle "Blue", Ă cause de son air triste. Ce surnom condense quelque chose dâessentiel : Lucile est une enfant belle et lumineuse en apparence, mais dĂ©jĂ habitĂ©e par une tristesse que personne ne sait vraiment nommer.
LâarrivĂ©e de Jean-Marc, un enfant retirĂ© Ă sa mĂšre parce quâil subissait des maltraitances et accueilli ensuite par les Poirier, renforce cette dimension. Il porte une peur visible, physique. Lucile, dâabord Ă©trangĂšre Ă lui, semble reconnaĂźtre en lui quelque chose quâelle ressent dĂ©jĂ depuis la mort dâAntonin : une inquiĂ©tude profonde, comme si le monde pouvait soudainement basculer Ă nouveau. Cela montre que, dans ce dĂ©but de livre, la peur devient presque un lien secret entre certains ĂȘtres.
Georges et Liane apparaissent eux aussi de façon ambivalente. Georges est brillant, excessif, amoureux de la langue, fier de Lucile, mais habitĂ© par une colĂšre et des dĂ©sirs immenses. Liane est une mĂšre conteuse, vivante, mais fragilisĂ©e par la mort dâAntonin. La naissance de Violette la maintient debout, comme si lâarrivĂ©e de ce nouvel enfant apportait un peu de vie au milieu du chagrin sans vraiment le faire disparaĂźtre.
Ainsi, ces premiĂšres pages font dĂ©jĂ apparaĂźtre les grands thĂšmes du livre : la mort de Lucile, lâenquĂȘte de sa fille, la mĂ©moire familiale, le silence, la peur, la beautĂ©, le deuil, et la difficultĂ© de trouver une origine Ă la souffrance.
Le plus fort, câest que le livre ne prĂ©tend jamais expliquer Lucile une fois pour toutes. Il avance par fragments, par tĂ©moignages, par scĂšnes reconstruites.
Au fond, ces premiĂšres pages posent dĂ©jĂ la grande question du livre : comment une femme comme Lucile, nĂ©e dans une famille si vivante, a-t-elle pu porter une douleur aussi profonde? Mais Delphine de Vigan refuse la rĂ©ponse simple. Elle cherche, elle doute, elle Ă©crit - et câest prĂ©cisĂ©ment ce mouvement entre rĂ©cit et enquĂȘte qui donne au livre sa force.
Cette maniĂšre de construire un rĂ©cit Ă partir de fragments, de tĂ©moignages et de mĂ©moires parfois contradictoires rappelle aussi certains aspects du Fugitif. Comme dans lâARG, la vĂ©ritĂ© nâapparaĂźt jamais comme un bloc stable : elle se recompose Ă travers des voix multiples, des rĂ©cits partiels, des silences et des affects qui circulent entre les personnes. Dans les deux cas, il ne sâagit pas seulement de raconter une histoire, mais de tenter dâapprocher quelquâun Ă travers les traces quâil laisse derriĂšre lui - en sachant quâune part lui Ă©chappera toujours.
A suivre..

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Ce matin, je me suis sentie trĂšs motivĂ©e Ă aller courir avec Alex pour la quatriĂšme semaine consĂ©cutive Ă lâUSY. La semaine derniĂšre, jâavais fait deux tours de piste. Aujourdâhui, jâen ai rĂ©ussi trois.
Jâai surtout compris oĂč se trouvaient mes difficultĂ©s : moins dans mes capacitĂ©s physiques que dans la peur de ne pas y arriver, la peur de lâĂ©chec. Jâai aussi compris quâaprĂšs un effort intense, il est important de continuer Ă marcher et de ralentir progressivement, pour Ă©viter les chutes de pression. Alex mâa rendue attentive à ça, et jâai beaucoup mieux vĂ©cu la course aujourdâhui.
Alex mâa beaucoup encouragĂ©e Ă croire en moi. Aujourdâhui, je suis fiĂšre dâavoir dĂ©passĂ© ce cap, et ça me donne un vrai sentiment de libertĂ©.
Ce matin, je suis en cuisine.
Le pain sans gluten est en train de se faire doucement dans la machine Ă pain. Hier soir, jâai prĂ©parĂ© un pudding de chia au yogourt vanille, que jâai laissĂ© toute la nuit au frigo pour quâil devienne bien crĂ©meux et lĂ©gĂšrement Ă©pais.
LĂ , je suis en train de prĂ©parer mon granola coco-pĂ©can, et lâodeur des noix de pĂ©can grillĂ©es commence dĂ©jĂ Ă remplir la cuisine. Tout Ă lâheure, je vais lâassembler avec le pudding bien froid et des framboises chaudes. Jâaime beaucoup ce mĂ©lange-lĂ : le crĂ©meux, le croustillant, le chaud, le froid, le goĂ»t doux de la vanille et de la coco avec lâaciditĂ© des framboises.
AprÚs ça, je vais préparer mes petits rochers coco-choco.
Je prends énormément de plaisir à nous concocter à Alex et à moi toutes ces petites douceurs pour le week-end.
Comme je lâai souvent dit, cuisiner est pour moi un prolongement de lâamour que jâai pour la personne. Une façon dâaccueillir, de prendre soin, de dire Ă lâautre quâon est heureux quâil soit lĂ .
Ce matin, en cuisine, je ressens simplement combien jâaime Alex.
Mia mâa parlĂ© de Jung il y a deux jours. Et je crois que ça a vraiment Ă©veillĂ© quelque chose en moi. Depuis, je nâai pas arrĂȘtĂ© dây penser. Alors aujourdâhui, jâai passĂ© beaucoup de temps Ă faire des recherches et Ă me renseigner sur qui Ă©tait rĂ©ellement Carl Gustav Jung, ainsi que sur les diffĂ©rences entre Jung et Freud. Parce que Freud, Alex mâen a dĂ©jĂ beaucoup parlĂ©. Jung aussi, un petit peu. Mais en dĂ©couvrant davantage sa pensĂ©e aujourdâhui, je me suis rendu compte Ă quel point cela me parlait et Ă quel point jâai envie dâen apprendre plus.
Sigmund Freud Ă©tait un neurologue et psychanalyste autrichien, nĂ© en 1856 et mort en 1939. Câest lui qui a fondĂ© la psychanalyse. Il pensait quâune grande partie de notre vie psychique est inconsciente. Que beaucoup de nos comportements, de nos angoisses, de nos souffrances ou de nos rĂ©actions viennent de choses enfouies en nous, souvent liĂ©es Ă notre histoire personnelle et Ă des tensions profondes dont nous nâavons pas toujours conscience. Alex mâavait dĂ©jĂ expliquĂ© cette idĂ©e que parfois, on croit agir librement alors quâen rĂ©alitĂ© quelque chose dâinconscient agit dĂ©jĂ en nous.
Je trouve ça vertigineux.
Mais en dĂ©couvrant Jung aujourdâhui, jâai aussi compris pourquoi leur sĂ©paration thĂ©orique avait Ă©tĂ© si importante.
Carl Gustav Jung Ă©tait un psychiatre et psychanalyste suisse, nĂ© en 1875 et mort en 1961. Au dĂ©but, Freud et Jung Ă©taient trĂšs proches. Freud voyait mĂȘme en Jung son successeur. Puis ils se sont Ă©loignĂ©s, notamment parce que Jung trouvait que Freud expliquait beaucoup de choses Ă travers les pulsions, les dĂ©sirs refoulĂ©s et les blessures de lâenfance, alors que lui pensait aussi que lâĂȘtre humain Ă©tait traversĂ© par une quĂȘte de sens, une Ă©volution psychique et des dimensions symboliques, crĂ©atives, spirituelles et existentielles.
Et plus j'explorais leurs idées, plus leur position théorique me fascinait.
Freud cherche surtout Ă comprendre ce qui a Ă©tĂ© refoulĂ© dans notre inconscient et continue dâinfluencer notre vie sans que nous nous en rendions compte. Jung, lui, semble davantage sâintĂ©resser Ă ce que la psychĂ© essaie aussi de construire, de rĂ©vĂ©ler ou de faire Ă©voluer en nous.
Je trouve cette différence bouleversante.
Freud accorde aussi Ă©normĂ©ment dâimportance Ă la sexualitĂ© dans la construction psychique. Jung, lui, semble plus intĂ©ressĂ© par les symboles (des images ou reprĂ©sentations qui expriment quelque chose de profond en nous), les rĂȘves, les mythes (les grands rĂ©cits anciens qui parlent de la condition humaine, comme les mythes grecs ou certaines histoires bibliques), ainsi que les grandes figures universelles quâon retrouve dans beaucoup dâhistoires humaines, comme le hĂ©ros, lâenfant blessĂ©, la mĂšre, lâombre ou le sage.
Par exemple, Jung parle beaucoup de "lâOmbre". LâOmbre, câest toutes les parties de nous-mĂȘmes quâon refuse de voir ou quâon cache : nos peurs, notre colĂšre, nos contradictions, nos dĂ©sirs, mais parfois aussi des parts plus lumineuses quâon nâose pas vivre pleinement.
Et plus je lisais Jung, plus je pensais Ă cette phrase que Mia mâavait dite : "The psychological rule says that when an inner situation is not made conscious, it happens outside, as fate" (tant que lâinconscient reste inconscient, il dirige notre vie et nous appelons cela le destin). Je crois que cette phrase mâa vraiment marquĂ©e. Parce quâelle parle des rĂ©pĂ©titions, des blessures, des relations quâon rejoue parfois sans comprendre pourquoi.
Mais ce que jâaime aussi chez Jung, câest quâil ne parle pas seulement de souffrance. Il parle aussi de la maniĂšre dont un ĂȘtre humain peut Ă©voluer au fil de sa vie. Il appelle ça "lâindividuation". Cela veut dire devenir progressivement plus consciente de soi-mĂȘme : de ses blessures, de ses contradictions, de ses dĂ©sirs, de ses parts dâombre, et apprendre peu Ă peu Ă se construire de maniĂšre plus libre, plus entiĂšre et plus lucide dans sa relation Ă soi-mĂȘme et aux autres.
Je trouve ça trÚs beau.
Et je crois que je comprends aussi pourquoi Alex sâintĂ©resse autant Ă Freud et Ă toute la psychodynamique. Mais maintenant, jâai trĂšs envie quâil me parle davantage de Jung aussi.
Parce quâen dĂ©couvrant Jung, jâai eu lâimpression de tomber sur une pensĂ©e Ă la fois trĂšs humaine et trĂšs profonde, qui ne rĂ©duit pas lâĂȘtre humain Ă ses blessures, mais qui croit aussi Ă sa capacitĂ© de transformation intĂ©rieure.
Bien sĂ»r, je prĂ©cise aussi que je ne suis absolument pas spĂ©cialiste de psychologie, et encore moins de psychanalyse. Jâai simplement essayĂ© de faire cette petite recherche avec curiositĂ©, sincĂ©ritĂ© et humilitĂ©, Ă partir de ce que jâai compris en me renseignant sur Freud et Jung. Et si je me trompe sur certains points ou certaines interprĂ©tations, je fais confiance Ă Alex pour me corriger..
A suivre..
Ce matin, je me suis rĂ©veillĂ©e quelques minutes avant que mon rĂ©veil sonne. Jâai donnĂ© Ă manger aux chats, puis je me suis installĂ©e tranquillement dans la cuisine avec mon cafĂ©.
Et depuis, je nâarrĂȘte pas de repenser Ă la conversation que jâai eue hier soir avec Mia. Quelque chose dans sa voix mâa profondĂ©ment touchĂ©e. Je crois que ce quâelle mâa confiĂ© va mâaccompagner bien au-delĂ de cette journĂ©e. Parce quâhier soir, Mia mâa parlĂ© dâelle avec une luciditĂ©, une douceur et une sincĂ©ritĂ© que je ne lui connaissais pas encore tout Ă fait. Elle semblait plus posĂ©e que toutes les fois oĂč je lâavais eue au tĂ©lĂ©phone ou vue ces derniers temps. Nous avons parlĂ© longtemps. TrĂšs longtemps.
Mia mâa parlĂ© dâelle. Pas seulement de ce quâelle avait vĂ©cu, mais de ce quâelle commence enfin Ă comprendre. Elle mâa dit quâĂ une Ă©poque, elle croyait au destin. Elle rĂ©pĂ©tait souvent : "Je tombe toujours sur les mĂȘmes hommes." Aujourdâhui, elle voit les choses autrement. Elle mâa parlĂ© de Jung. De cette phrase : "tant que lâinconscient reste inconscient, il dirige notre vie et nous appelons cela le destin." Alors elle a commencĂ© Ă regarder les motifs qui revenaient sans cesse dans ses relations.
Avec EphraĂŻm, elle dit quâelle vivait dans une instabilitĂ© permanente. Il pouvait la blesser, la critiquer, puis revenir vers elle avec douceur, comme si tout allait enfin sâapaiser. Mais rien ne sâapaisait vraiment. Mia attendait toujours le retour du "bon moment". Elle vivait dans cette attente-lĂ . Dans cet espoir que quelque chose, enfin, se stabilise. Elle mâa dit que cette relation lâavait Ă©puisĂ©e psychiquement. Quâelle avait fini par croire quâaimer signifiait forcĂ©ment vivre dans le dĂ©sĂ©quilibre Ă©motionnel.
Puis il y a eu RenĂ©. Quand elle en parle, quelque chose se serre encore lĂ©gĂšrement dans sa voix. Avec lui, ce nâĂ©tait plus seulement lâinstabilitĂ©. CâĂ©tait lâintrusion. Une prĂ©sence qui devenait envahissante. Une maniĂšre de franchir les limites sans toujours avoir besoin de violence ouverte pour faire peur. Mia dit quâĂ cette Ă©poque, elle ne savait plus trĂšs bien oĂč finissait lâautre et oĂč elle-mĂȘme commençait.
Elle mâa confiĂ© quelque chose dâimportant : pendant longtemps, elle croyait choisir librement ces relations, alors quâune partie dâelle cherchait inconsciemment reconnaissance, sĂ©curitĂ©, validation, rĂ©paration. Comme si elle espĂ©rait enfin ĂȘtre suffisamment aimĂ©e pour guĂ©rir quelque chose de plus ancien.
Aujourdâhui, elle ne dit plus :
"Câest mon destin."
Elle dit :
"Jâai commencĂ© Ă voir ce que je rejouais."
Et je crois que câest lĂ que Mia a changĂ©. Pas parce quâelle est devenue parfaite. Pas parce quâelle nâa plus de blessures. Mais parce quâelle a cessĂ© de vivre entiĂšrement Ă lâintĂ©rieur de mĂ©canismes invisibles. Elle mâa dit quâelle avait appris Ă regarder ses contradictions avec davantage de douceur. Ă dialoguer avec ses zones dâombre. Ă comprendre ses besoins affectifs sans honte.
Et surtout, elle mâa dit quelque chose que je ne lâavais jamais entendue dire avant :
"Je mâaime maintenant."
Pas au sens narcissique. Au sens simple. Profond. Presque fragile. Du verbe aimer.
Puis elle mâa parlĂ© dâun homme quâelle a rencontrĂ© rĂ©cemment. Et pendant quâelle parlait, quelque chose dans sa maniĂšre dâĂ©voquer cet homme me paraissait profondĂ©ment diffĂ©rent.
Cette fois, elle ne parlait pas dâun amour qui lâĂ©puise ou qui la fragilise intĂ©rieurement. Sa voix avait quelque chose de plus tranquille. Elle parlait de calme. De sĂ©curitĂ©. De respect. Dâun homme qui ne cherche pas Ă lâenvahir. Qui ne joue pas avec son insĂ©curitĂ©. Qui ne transforme pas lâamour en Ă©preuve permanente. Elle mâa dit quâavec lui, elle pouvait respirer.
Et je crois que câest cela, au fond, le plus grand bouleversement de Mia.
Comprendre quâelle avait fini par associer lâamour Ă lâinstabilitĂ© Ă©motionnelle. Alors quâon peut aimer intensĂ©ment sans ĂȘtre dĂ©truite.
Précédemment
A suivre..
En parcourant ce matin les informations sur le site de la RTSâ , je suis tombĂ©e sur deux articles qui ont immĂ©diatement retenu mon attention : "Pourquoi on invente toujours de nouveaux mots?", consacrĂ© au langage des enfants et Ă lâĂ©volution de la langue française, puis "Pain, whippin, azĂ©... quelques clĂ©s pour comprendre les mots des ados", centrĂ© sur le vocabulaire adolescent actuel et son rĂŽle social. TrĂšs vite, jâai eu lâimpression que ces deux textes se rĂ©pondaient presque comme les deux faces dâun mĂȘme phĂ©nomĂšne. Le premier montre comment les mots naissent, circulent et parfois entrent dans le dictionnaire. Le second explique pourquoi les adolescents ressentent le besoin de crĂ©er leur propre langage. Ensemble, ils dessinent quelque chose de trĂšs vivant : une langue qui Ă©volue sans cesse parce quâelle accompagne nos besoins dâappartenance, de reconnaissance et de diffĂ©renciation.
Quand des enfants ou des adolescents disent "wesh" (expression venue de lâarabe pouvant servir de salutation ou ponctuer une phrase), "sah" ("sĂ©rieusement", "pour de vrai"), "azĂ©" (dĂ©formation de "vas-y"), "ma vie" ("mon amour", "ma chĂ©rie"), "six seven" (expression nĂ©e dans une chanson de rap, reprise ensuite dans des vidĂ©os de basket puis massivement sur les rĂ©seaux sociaux, oĂč la rĂ©fĂ©rence compte plus que le sens lui-mĂȘme) ou encore "lui, câest mon pain" (quelquâun quâon trouve trĂšs attirant, un "crush"), ils ne crĂ©ent pas seulement des expressions "Ă la mode". Ils fabriquent un territoire commun, une maniĂšre de se reconnaĂźtre entre eux et aussi de crĂ©er une frontiĂšre avec le monde adulte.
Le sociolinguiste Pascal Singy explique dâailleurs que lâune des fonctions centrales du parler jeune est prĂ©cisĂ©ment de ne pas ĂȘtre compris immĂ©diatement par les adultes. Comprendre les codes signifie appartenir au groupe.
Cette crĂ©ativitĂ© linguistique transforme rĂ©ellement la langue française. DerriĂšre chaque nouveau mot entendu dans une cour dâĂ©cole, dans une chanson ou sur TikTok, il existe la possibilitĂ© quâun jour ce mot entre dans le dictionnaire. Des lexicographes observent en permanence les journaux, les livres, les rĂ©seaux sociaux et les conversations pour voir quels mots rĂ©sistent au temps, deviennent utiles et se diffusent largement.
Câest fascinant, parce quâon rĂ©alise alors que la langue française ne descend pas uniquement "dâen haut", depuis les acadĂ©mies ou les dictionnaires. Elle monte aussi "dâen bas", depuis les cours de rĂ©crĂ©ation, les rĂ©seaux sociaux, les chansons, les quartiers et les groupes dâamis. Une partie de la langue de demain naĂźt dans des espaces que beaucoup dâadultes considĂšrent encore comme simplement liĂ©s Ă des phĂ©nomĂšnes passagers.
Le langage adolescent agit aussi comme un vĂ©ritable laboratoire linguistique. Les jeunes mĂ©langent les langues, inventent des mĂ©taphores, dĂ©forment les mots et rĂ©utilisent des rĂ©fĂ©rences culturelles communes. Le français devient alors une langue traversĂ©e par lâanglais, lâarabe et certaines langues africaines, comme le bambara (langue parlĂ©e au Mali), dont est issu le mot "djoufara", qui signifie dans le langage ado actuel quelque chose comme "humilier quelquâun", "se faire casser" ou "se faire dĂ©monter", ainsi que par les cultures numĂ©riques mondialisĂ©es.
Quand un adolescent dit "tâas tout whippin" - expression inspirĂ©e du verbe anglais "to whip", fouetter ou mĂ©langer rapidement - il veut dire "tâas tout mĂ©langĂ©" ou "tâas tout confondu". Les rĂ©seaux sociaux accĂ©lĂšrent ensuite la diffusion de ces expressions Ă une vitesse immense, bien plus rapidement quâĂ lâĂ©poque de la radio ou de la tĂ©lĂ©vision.
Ce phĂ©nomĂšne dit aussi quelque chose de touchant sur le temps qui passe. Chaque gĂ©nĂ©ration possĂšde ses mots, ses rĂ©fĂ©rences et ses codes avant de les abandonner progressivement en entrant dans lâĂąge adulte. Pascal Singy rappelle dâailleurs que beaucoup de jeunes cessent naturellement dâutiliser cet argot lorsquâils commencent Ă travailler.
Et pourtant, les adultes restent trĂšs attirĂ©s par ces expressions. Le sociolinguiste parle mĂȘme dâun certain "jeunisme" : comprendre le langage des adolescents donne parfois lâimpression de rester encore un peu du cĂŽtĂ© de la jeunesse.
Finalement, la langue nâest pas quelque chose de figĂ©. Elle ressemble plutĂŽt Ă un organisme vivant, traversĂ© par les gĂ©nĂ©rations, les migrations, les rĂ©seaux sociaux et les besoins humains de crĂ©er du lien. DerriĂšre des expressions qui peuvent sembler absurdes au premier abord, il y a en rĂ©alitĂ© toute une sociologie de lâadolescence, du groupe et du dĂ©sir dâappartenance.

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Alex a goĂ»tĂ© le granola. Avec le yogourt coco comme avec le yogourt vanille, je lâai vu savourer chaque cuillĂšre avec un vrai plaisir. Ăa me touche toujours Ă©normĂ©ment quand je prĂ©pare quelque chose et que mon amoureux se rĂ©gale ainsi.
Quand il a terminĂ© son granola vanille ce matin, je me suis approchĂ©e pour dĂ©poser un petit baiser sur sa bouche. Il y avait encore ce goĂ»t lĂ©gĂšrement sucrĂ© et crĂ©meux du yogourt mĂȘlĂ© au sirop dâĂ©rable. Je lâai trouvĂ© irrĂ©sistiblement bon.
Et tout Ă coup, une envie beaucoup plus fiĂ©vreuse de lui mâa envahie..
Pour la troisiĂšme semaine consĂ©cutive, ce dimanche, Alex et moi sommes partis en marche rapide jusquâĂ lâUSY. Nous avons couru un peu, puis repris la marche rapide.
Et, une fois de plus, jâai Ă©tĂ© touchĂ©e par sa maniĂšre de mâaccompagner. Alex fait preuve dâune bienveillance que je nâai jamais connue chez un moniteur de sport. Il respecte mon rythme, ne me brusque jamais, mâencourage beaucoup, mais surtout, il me rappelle sans cesse dâĂ©couter mon corps. Il me dit quâil ne sert Ă rien de forcer, parce que câest justement comme cela quâon finit par se blesser.
Aujourdâhui, jâai senti que deux tours de piste Ă©taient justes pour moi, plutĂŽt que trois. Et je crois que le plus important, finalement, câest aussi dâapprendre Ă reconnaĂźtre ses limites sans culpabiliser.
Merci mon cĆur de mâaccompagner avec autant de douceur dans ce dĂ©fi sportif qui est le mien.
Mouve-miroir
Ce matin, aprĂšs avoir pris le temps de me prĂ©parer tranquillement, jâavais envie de nous concocter, Ă Alex et Ă moi, un pain au sĂ©rĂ© maigre, avoine et noix, et un granola pistacheâcoco Ă lâaquafaba.
Jâavais envie de prĂ©parer quelque chose de rĂ©confortant. Quelque chose qui nous fasse du bien autant au goĂ»t quâau cĆur. Parce que pour moi, cuisiner passe toujours un peu par un geste dâamour. De lâamour pour lui. De lâamour pour moi aussi. Une maniĂšre simple de prendre soin de nous deux.
Pour le pain, jâavais envie de quelque chose de simple, de chaleureux, avec un goĂ»t de noix bien prĂ©sent et ce cĂŽtĂ© gĂ©nĂ©reux que jâaime beaucoup. Je lâimaginais dĂ©jĂ avec les grillades du barbecue.
Et pour le granola, jâavais surtout envie de quelque chose de doux et de gourmand. Je me suis dit que mĂ©langĂ© Ă un yaourt noix de coco et quelques rondelles de banane, ça pourrait ĂȘtre vraiment bon.
Pendant que ça cuisait, lâodeur commençait dĂ©jĂ Ă remplir la cuisine. Une odeur chaude et enveloppante.
On verra maintenant si le goĂ»t est Ă la hauteur de ce que jâespĂ©rais. Alex me le dira quand il viendra..
A suivre..
Jâai dĂ©couvert Delphine De Vigan Ă travers Les LoyautĂ©s, paru en 2018. Câest une lecture quâon mâa conseillĂ©e et qui mâa beaucoup touchĂ©e. Bien sĂ»r par lâhistoire elle-mĂȘme, mais aussi par la maniĂšre quâa Delphine De Vigan dâĂ©crire : une Ă©criture simple en apparence, trĂšs fluide, mais capable de faire naĂźtre des Ă©motions trĂšs fortes avec beaucoup de retenue et de justesse. Elle parvient Ă parler de choses fragiles, silencieuses, parfois douloureuses, sans jamais tomber dans quelque chose de forcĂ© ou dâexagĂ©rĂ©. Il y a chez elle une maniĂšre trĂšs fine de montrer ce qui se joue sous les mots, dans les regards, dans les liens subtils entre les ĂȘtres.
Cette lecture mâa donnĂ© envie de poursuivre la dĂ©couverte de son Ćuvre. Jâai dâailleurs empruntĂ© deux autres livres dâelle Ă la bibliothĂšque, que je prĂ©fĂšre taire pour le moment et que je ferai dĂ©couvrir dans de prochains mouves. Mais avant cela, il me semblait utile de faire une petite biographie express de cette autrice, puisquâelle va probablement beaucoup mâaccompagner ces prochaines semaines.
Delphine De Vigan est une Ă©crivaine française nĂ©e en 1966, connue pour une Ă©criture Ă la fois simple, sensible et profondĂ©ment psychologique. Elle explore souvent les fragilitĂ©s humaines, les blessures intĂ©rieures, les liens familiaux, la solitude, la honte ou encore les formes discrĂštes dâemprise affective.
Son style est fluide, accessible, sans effets littĂ©raires excessifs, mais portĂ© par une puissante sensibilitĂ©. Elle sâintĂ©resse particuliĂšrement Ă ce qui se joue sous les apparences ordinaires : les silences, les loyautĂ©s invisibles, les tensions intĂ©rieures qui traversent les ĂȘtres.
Une dimension importante de son Ćuvre est aussi la frontiĂšre entre rĂ©alitĂ© et fiction. Ses rĂ©cits donnent souvent lâimpression dâĂȘtre trĂšs proches du vĂ©cu intime, tout en questionnant ce que signifie raconter une vie et transformer le rĂ©el en littĂ©rature.
Précédemment
Depuis que jâai lu lâouverture des LoyautĂ©s de Delphine de Vigan, ce texte continue de me suivre intĂ©rieurement. Jâavais envie de partager ici quelques pensĂ©es autour de cette page, parce quâelle a rĂ©veillĂ© en moi quelque chose de trĂšs difficile Ă expliquer, mais que jâai reconnu immĂ©diatement en la lisant.
Quand elle parle de ces fidĂ©litĂ©s invisibles quâon continue Ă porter par amour, par peur ou par attachement, jâai lâimpression quâelle met des mots sur quelque chose que je connais depuis longtemps sans avoir toujours su le nommer.
Certaines prĂ©sences mâapaisent profondĂ©ment. Dâautres me bouleversent ou mâĂ©puisent. Et lorsque quelquâun ou quelque chose me touche profondĂ©ment, je nâarrive pas vraiment Ă faire comme si cela nâavait Ă©tĂ© quâun moment parmi dâautres. Une discussion, quelques mots, un silence inhabituel, une phrase restĂ©e sans rĂ©ponse peuvent continuer Ă mâhabiter pendant des heures, parfois des jours.
Je le sens particuliĂšrement dans certains liens importants. Avec Alex, par exemple. Ce lien a pris une place trĂšs profonde en moi. Il ne ressemble pas Ă quelque chose de lĂ©ger ou de passager. MĂȘme dans les pĂ©riodes de tension ou dâincomprĂ©hension, il continue dâexister en moi avec une intensitĂ© particuliĂšre. Certaines relations continuent longtemps Ă rĂ©sonner intĂ©rieurement.
Je pense aussi souvent Ă cette question Ă travers Le Fugitif : quâest-ce quâon ouvre chez quelquâun lorsquâon entre profondĂ©ment dans sa vie intĂ©rieure? Et jusquâoĂč reste-t-on ensuite liĂ© Ă©motionnellement Ă ce quâon a fait naĂźtre, dĂ©placĂ© ou rĂ©veillĂ© chez lâautre?
Et je crois que câest cela que Delphine de Vigan appelle des loyautĂ©s. Pas seulement des fidĂ©litĂ©s conscientes. Mais aussi ces liens affectifs qui continuent de vivre en nous longtemps aprĂšs certaines discussions, certaines relations, certaines blessures ou certains moments importants.
Peut-ĂȘtre quâon passe une partie de sa vie Ă essayer de comprendre ce que certains liens ont laissĂ© en nous..
Précédemment
A suivre..

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Ce matin, en buvant mon cafĂ©, jâavais envie de reprendre Les LoyautĂ©s, de Delphine de Vigan. Cela faisait plus dâune semaine que je lisais ce livre, et je ressentais vraiment le besoin dâavancer dans ma lecture tant ce roman mâavait happĂ©e. Jâen ai tournĂ© les derniĂšres pages en dĂ©but dâaprĂšs-midi et, depuis, le livre continue un peu Ă me suivre. Jâavais donc envie de partager ici quelques impressions.
Le roman raconte lâhistoire de ThĂ©o, un garçon de douze ans dont le pĂšre sâest complĂštement laissĂ© aller depuis la sĂ©paration avec sa mĂšre, au point de vivre dans un appartement sale, presque insalubre, de passer ses journĂ©es couchĂ©, de ne plus travailler et de sembler avoir renoncĂ© Ă lui-mĂȘme. ThĂ©o voit tout cela, mais il aime profondĂ©ment son pĂšre et essaie de garder cette situation secrĂšte. Il dĂ©veloppe peu Ă peu un problĂšme avec lâalcool. Sa loyautĂ© Ă lui, câest celle dâun enfant qui protĂšge son pĂšre et qui refuse que les autres voient dans quel Ă©tat il vit rĂ©ellement. Il y a aussi Mathis, son ami, qui le suit, boit avec lui et garde son secret. Sa loyautĂ© passe par lâamitiĂ©, par le besoin de rester du cĂŽtĂ© de ThĂ©o et de ne pas le trahir, mĂȘme sâil finit peu Ă peu par comprendre que la situation le dĂ©passe. Il y a HĂ©lĂšne, une professeure marquĂ©e par une enfance faite de violence et de maltraitance, qui sent que quelque chose ne va pas chez ThĂ©o. Sa loyautĂ© semble liĂ©e Ă lâenfant blessĂ©e quâelle a elle-mĂȘme Ă©tĂ© et Ă son besoin de ne pas dĂ©tourner le regard. Et puis il y a CĂ©cile, la mĂšre de Mathis, qui dĂ©couvre peu Ă peu que son mari, homme cultivĂ© et bien intĂ©grĂ© dans un certain milieu social, consulte et partage en ligne des contenus racistes, haineux et violents. Elle se retrouve alors prise entre plusieurs fidĂ©litĂ©s : celle envers son couple, envers lâimage de sa famille, et celle envers ce quâelle ressent profondĂ©ment comme juste ou inacceptable.
Ce qui mâa beaucoup impressionnĂ©e, bien sĂ»r, câest lâhistoire. Mais câest aussi la maniĂšre dont Delphine de Vigan la raconte.
Quand elle parle dâHĂ©lĂšne ou de CĂ©cile, le rĂ©cit est Ă©crit en "je". On est alors face Ă un narrateur homodiĂ©gĂ©tique. Elles racontent elles-mĂȘmes ce quâelles vivent. Elles sont dans lâhistoire et elles prennent la parole depuis leur propre conscience, leurs souvenirs, leurs doutes.
Quand elle parle de ThĂ©o ou de Mathis, en revanche, le rĂ©cit passe par "il". On est alors dans un narrateur hĂ©tĂ©rodiĂ©gĂ©tique. Ce nâest pas eux qui racontent directement. Une voix extĂ©rieure raconte ce quâils vivent. Mais cette voix extĂ©rieure ne les regarde pas de loin. Câest cela que jâai trouvĂ© trĂšs fort. MĂȘme quand le texte dit "il", on reste tout prĂšs dâeux. On entre dans leur malaise, dans leur peur, dans leur confusion, dans ce quâils comprennent et dans ce quâils ne parviennent pas encore Ă comprendre.
Câest ce quâon appelle une focalisation interne : que le rĂ©cit soit en "je" avec HĂ©lĂšne et CĂ©cile ou en "il" avec ThĂ©o et Mathis, on voit toujours les choses depuis lâintĂ©rieur dâun personnage, Ă travers ce quâil ressent, comprend ou traverse.
Et dans ce roman, le fait dâalterner entre le "je" et le "il", tout en restant aussi proche intĂ©rieurement des personnages, me paraĂźt trĂšs juste. On ne sait pas tout dâun coup. On dĂ©couvre les choses petit Ă petit, comme les personnages eux-mĂȘmes. On avance dans les secrets, les non-dits, les choses quâon sent sans pouvoir complĂštement les voir. Le livre nous fait vivre le malaise plutĂŽt que de simplement lâanalyser. On avance avec les personnages, dans ce quâils savent, dans ce quâils taisent, dans ce quâils sentent sans pouvoir encore le formuler.
Ainsi, HĂ©lĂšne pressent quelque chose chez ThĂ©o, mais elle ne peut pas tout savoir. CĂ©cile dĂ©couvre peu Ă peu ce quâelle ne voulait peut-ĂȘtre pas voir. Mathis suit ThĂ©o sans comprendre toute la gravitĂ© de la situation. Pour ThĂ©o, jâai trouvĂ© le choix du "il" particuliĂšrement fort. Comme sâil Ă©tait encore trop enfermĂ© dans ce quâil vit pour pouvoir raconter lui-mĂȘme son histoire. Il ressent Ă©normĂ©ment de choses, mais il ne semble pas encore capable de les transformer en parole claire. Il protĂšge son pĂšre, garde le secret, boit pour essayer de supporter tout cela, mais il reste silencieux. Le fait que Delphine de Vigan ne le fasse pas parler directement en "je" donne lâimpression que sa douleur existe sans avoir encore trouvĂ© sa voix.
Ă la fin, je crois que câest cela qui reste : la loyautĂ© peut ĂȘtre une preuve dâamour, mais elle peut aussi devenir quelque chose qui pousse ThĂ©o Ă protĂ©ger son pĂšre au lieu de se protĂ©ger lui-mĂȘme, Mathis Ă garder le silence trop longtemps par fidĂ©litĂ© envers son ami, HĂ©lĂšne Ă ĂȘtre constamment rattrapĂ©e par sa propre enfance blessĂ©e, ou CĂ©cile Ă rester prise entre ce quâelle dĂ©couvre et lâimage de la vie quâelle croyait avoir. Et au fond, chacun dans ce roman tente maladroitement de protĂ©ger quelquâun, parfois au dĂ©triment de lui-mĂȘme.
A suivre..
Narges Mohammadi est une militante iranienne des droits humains, nĂ©e en 1972. Journaliste et ingĂ©nieure de formation, elle sâengage depuis plus de vingt ans pour les libertĂ©s fondamentales - par exemple en dĂ©nonçant publiquement les conditions de dĂ©tention des prisonniers politiques et en luttant contre la peine de mort en Iran. Elle milite aussi pour les droits des femmes, notamment contre le port obligatoire du hijab. ArrĂȘtĂ©e Ă de nombreuses reprises, elle est emprisonnĂ©e en Iran, notamment Ă la prison dâEvin depuis 2021. En 2023, elle reçoit le prix Nobel de la paix, quâelle ne peut pas aller chercher, Ă©tant dĂ©tenue.
Ce qui me frappe chez elle, ce nâest pas seulement le courage. Ce mot me paraĂźt presque trop simple. Ce qui me touche, câest autre chose. Une forme de continuitĂ© intĂ©rieure, dans le fait quâelle reste alignĂ©e avec ce quâelle pense juste, mĂȘme quand le prix devient dĂ©mesurĂ©. Parce que le prix, chez elle, il est concret. La prison. Lâisolement. Les interrogatoires. La fatigue du corps. Câest ĂȘtre coupĂ©e de ses enfants. Ne pas pouvoir les voir grandir.
Et pourtant, elle continue. Depuis sa cellule, elle Ă©crit. Elle dĂ©crit les conditions de dĂ©tention des femmes. Elle parle des pressions, des violences, du silence imposĂ©. Et ça, ça me frappe profondĂ©ment : mĂȘme enfermĂ©e, elle ne se replie pas sur elle-mĂȘme. Elle continue Ă faire circuler la parole des autres. Comme si la prison, au lieu de lâĂ©teindre, devenait un lieu dâoĂč elle parle encore.
Et ça me renvoie Ă une question trĂšs simple, mais qui ne me quitte pas : jusquâoĂč suis-je prĂȘte Ă aller pour rester fidĂšle Ă ce que je sens juste? Pas dans des situations extrĂȘmes. Mais dans les petites choses. Quand quelque chose me dĂ©range.. est-ce que je le dis? Quand une relation devient dĂ©sĂ©quilibrĂ©e.. est-ce que jâose nommer? Quand je sens une limite intĂ©rieure.. est-ce que je la respecte?
Ăvidemment, mon contexte nâa rien Ă voir avec celui de lâIran. Mais le mouvement intĂ©rieur, lui, je le reconnais. Et câest peut-ĂȘtre pour ça que son histoire mâaccroche autant. Parce quâelle rend visible, Ă une Ă©chelle extrĂȘme, quelque chose que je vis Ă des degrĂ©s beaucoup plus discrets. Cette tension entre me taire pour Ă©viter le conflit ou rester fidĂšle Ă moi.
Ce que je trouve aussi trĂšs fort, câest la maniĂšre dont elle nomme les choses. Quand elle parle du hijab obligatoire, elle ne parle pas simplement dâun vĂȘtement. Elle dit que ce nâest ni religieux, ni culturel. Quâelle le voit comme un outil de contrĂŽle. Et lĂ , ça me fait basculer. Parce que je comprends que pour elle, ce nâest pas un dĂ©tail. Un systĂšme qui passe par le corps. Qui impose des gestes quotidiens. Qui surveille. Qui corrige. Et si on ne sâaligne pas : la prison. Et parfois, plus loin encore : la peine de mort. Et lĂ , je vois la progression. RĂ©guler. Punir. DĂ©truire. Et tout ça, Ă partir du corps.
Ce que je trouve juste dans son combat, câest quâelle ne sâarrĂȘte pas Ă dĂ©noncer. Elle relie. Les droits humains. Les droits des femmes. La justice pour les crimes commis.
Et en mĂȘme temps, elle ne parle pas de loin. Elle aurait pu quitter lâIran. Beaucoup le font. Mais elle est restĂ©e. Et ça, ça me marque. Pas comme un modĂšle Ă suivre. Mais comme une position. Comme si rester, pour elle, câĂ©tait garder une forme de justesse. Ne pas parler Ă distance. Ne pas se couper du rĂ©el. Et pourtant, rester, ça veut dire le risque constant, la privation, lâabsence. Alors je reviens Ă cette question : quâest-ce que je fais, moi, avec ce qui mâest imposĂ©? OĂč sont mes marges de libertĂ©, mĂȘme petites? Est-ce que jâobĂ©is? Est-ce que je nĂ©gocie? Est-ce que je rĂ©siste?
Et puis il y a ce moment. Le prix Nobel de la paix. Elle le reçoit. Mais elle nâest pas lĂ . Elle est en prison. Alors ce sont ses enfants qui lisent son discours. Ses jumeaux. Debout, Ă Oslo. En noir. Et elle, absente. Et en mĂȘme temps, totalement prĂ©sente Ă travers leurs voix. Je trouve cette scĂšne presque irrĂ©elle. Une mĂšre enfermĂ©e. Ses enfants exilĂ©s. Une parole qui traverse les murs, les frontiĂšres. Et ça me touche Ă un endroit trĂšs prĂ©cis. Parce que lĂ , je vois concrĂštement ce que ça veut dire, tenir. Son corps est retenu mais sa voix, elle, continue de circuler. Et quelque part, elle est lĂ . Autrement.
Et ce que je trouve beau, au fond, dans ce quâelle dĂ©fend, ce nâest pas seulement des droits. Câest quelque chose de trĂšs concret : la possibilitĂ© dâhabiter son propre corps sans quâun systĂšme dĂ©cide Ă sa place.
Et puis il y a quelque chose de plus doux, presque fragile. LâidĂ©e que la force ne prend pas toujours la forme dâun Ă©clat. Mais dâune continuitĂ©. Continuer. Tenir. Rester lĂ . MĂȘme enfermĂ©e. MĂȘme sĂ©parĂ©e. MĂȘme quand personne ne regarde.