« Bien que tous les journaux tâchent d’être différents les uns des autres et se targuent de leurs différences, ils sont aussi très insistants sur le fait qu’ils sont tous membres de la Presse. Mais « la Presse », comme « l’Eglise », n’existe seulement que sous la forme de groupuscules discordants et belliqueux qui se considèrent les uns les autres à un degré ou un autre comme blasphémateurs, hérétiques, hypocrites et comme ayant vendu leur âme au diable. Etrangement, cela n’empêche pas la Presse de se voir comme une entité, particulièrement lorsque certains de ses membres sentent que leurs privilèges sont menacés. »
« Aucun journal ne prétend publier toutes les news qui existent. Voici ce que qu’affirment la quasi-totalité des journaux : qu’ils en impriment une partie signifiante et honnête, le meilleur des news de la journée. Cet échantillon est choisi, mis en forme et présenté de manière à répondre aux attentes et coller aux préjugés du lectorat du journal. En d’autres termes : de façon à coller à la personnalité du journal. […] La Presse choisi quoi raconter à partir du tas incroyable d’informations amassées par les reporters et les services de presse. A quel point les news ainsi publiées sont-elles dignes de confiance ? […] En choisissant constamment des news favorables à sa politique éditoriale et en en omettant d’autres, ou en mettant plus en avant certains évènements et certains aspects de controverses que d’autres, un journal pourrait dans un cas extrême produire dans l’esprit de ses lecteurs une impression tout à fait éloignée de la vérité. Et ce tout en restant méticuleusement précis dans son rapport des faits. […] Une news est ce qui est digne d’intérêt, et ce qui est digne d’intérêt dépend de qui parle. […] Qu’advient-il alors de la revendication de la Presse voulant qu’elle offre un rapport authentique de ce qui se passe dans le monde ? Comment peut-elle prétendre le faire quand les sujets qu’elle aborde varient radicalement et de façon très subjective d’un journal à un autre ? […] Tous les journaux choisissent ce dont ils parleront et ce qu’ils tairont, et ce choix est nécessairement subjectif. […] La Presse a du mal à réconcilier ces faits : qu’une personnalité est biaisée, à un degré plus ou moins important ; que la plupart des journaux préfèreraient être vu comme impartiaux, parce que la Presse prétend fournir un témoignage exact de ce qui se passe dans le monde, et un témoignage biaisé ne peut être exact. […] Du au grand nombre d’agences de presse et à l’augmentation de la vitesse à laquelle l’information est transmise, la Presse croule déjà sous bien plus de news qu’elle ne peut en gérer. […] La Presse ne peut tout rapporter. […] En bref, pour avoir un témoignage exact de ce qui se passe dans le monde, même le monde occidental, il vous faudrait lire un bien grand nombre de journaux différents et essayer de faire coller les pièces les unes avec les autres. Et même dans ce cas, certaines pièces auraient du mal à coller. »
« « Irresponsable » est l’insulte la plus infâme qu’un journal peut lancer à un autre. Le terme est maintenant tellement chargé émotionnellement, qu’il en défi presque toute définition. « La responsabilité » est considérée par la Presse comme la vertu journalistique la plus importante. La responsabilité envers qui, et de faire quoi ? De rapporter de façon exacte au public ce qui s’est passé la veille ? C’est la théorie : mais pour chaque journal, dans la pratique, « le public » est son lectorat ; et que s’est-il vraiment passé la veille ? […] Un aspect sensationnaliste qui attire beaucoup d’attention est l’intrusion dans la vie privée, nécessaire pour satisfaire l’appétit de détails intimes et personnels de la vie de ceux qui sont, parfois accidentellement, au centre de l’actualité. D’ordinaire, cela peut ne représenter qu’un désagrément mineur pour les personnes visées, mais dans d’autres cas cela peut laisser des traces. […] Et dans le cas où ces insinuations s’avèrent fausses, ou manquent de captiver l’intérêt du lecteur, le journal peut se contenter de laisser tomber l’histoire, sans un seul mot d’excuse pour avoir trompé ses lecteurs ni aucune forme de réparation envers la personne dont la réputation a été salie. […] Mais une rétractation ne peut jamais défaire le mal causé par une fausse déclaration. Un mensonge peut être mis à jour, il reste une chose incroyablement difficile à effacer. […] Pour une erreur corrigée (comprendre : qui est admise), une centaine restent dans les archives et sont répétées encore et encore, aidant ainsi à falsifier l’histoire contemporaine. »
« Les journalistes essaient naturellement d’écrire une bonne histoire, de trouver un angle intéressant, de formuler un titre de façon à attirer l’attention du lecteur, de ne rien manquer qu’un concurrent aurait trouvé tout en restant différent et original si possible. L’art du journalisme consiste à faire toutes ces choses, et jusqu’à un point il est précieux que ce soit fait, et il est important de le faire car c’est grâce à cela que les lecteurs seront amenés à lire d’importantes actualités qui seraient restées inaperçues autrement. Mais pousser l’effort d’enjolivement trop loin présente des dangers évidents. »
« Le terme « news » ne recouvre plus seulement l’idée d’une nouvelle information importante. Quand un journaliste dit d’un événement qu’il s’agit d’une news, il ne veut pas forcément dire qu’il est important en soit. Souvent si, mais tout aussi souvent non. Le journaliste entend par news quelque chose qui s’est produit dans les dernières heures et qui attirera l’attention du client. »
« Le véritable objectif d’un journal est sa survie. Son but est de continuer d’exister, d’avancer. Soit en s’accrochant à un fil, s’il le doit, soit en se développant, s’il le peut. Et il se doit de paraître chaque jour, ou chaque semaine, qu’il le veuille ou non, qu’il ait vraiment quelque chose à dire ou non. »
-extraits choisis et traduits à la volée, tirés de The Sugar Pill: An Essay on Newspapers de T.S Matthews, rédacteur en chef du magazine Time pendant 4 ans. Un livre écrit en 1957.
En bonus, les mots de Cecil King (alors patron du Daily Mirror, le tabloïd le plus diffusé au monde) au sujet de la place de la presse écrite en 1955 : « Malgré le fait que certains semblent ne pas encore en être conscient, l’avènement de la radio a changé la nature des journaux papiers. De pourvoyeurs d’informations, ils sont devenus de simples magazines quotidiens. » Depuis, nous avons internet et les chaînes d'infos en continu. Â