Jâen ai marre dâĂȘtre femme. Ăa y est, ça me fatigue.
Il y a quelques jours, je rentrais chez moi en courant pour semer un homme qui me suivait. Le lendemain, je dĂ©couvre que des dĂ©putĂ©s rient des agressions sexuelles dĂ©noncĂ©es rĂ©cemment. Le jour suivant, je vois quâun prĂ©tendu comique fait des blagues sur les accusations de viol, les qualifiant de puritanisme. Tous les jours, tous les foutus jours, on me rappelle que je nâai pas gagnĂ© au bingo des genres.
Ătre une femme, dans mon cas, câest ĂȘtre sexualisĂ©e par des inconnus avant mĂȘme dâenvisager la sexualitĂ©. Câest dĂ©couvrir le harcĂšlement Ă 11-12 ans, et vivre avec ensuite. Ătre une femme, câest ĂȘtre cataloguĂ©e faible et fragile dĂšs le plus jeune Ăąge. Câest ĂȘtre cataloguĂ©e physiquement infĂ©rieure, quelles que soient ses capacitĂ©s. Câest savoir depuis toujours, que dans la famille les femmes ont du tirer un trait sur leurs ambitions pour servir lâĂ©go de leurs conjoints. Câest se battre deux fois plus pour faire reconnaitre ses compĂ©tences, pour gagner tout de mĂȘme moins ou ĂȘtre traitĂ©e comme une stagiaire toute sa carriĂšre. Câest devoir rendre des comptes au monde entier sur son intention ou non dâavoir des enfants, car on nâest pas pleinement femme, si on ne pond pas. Câest passer des annĂ©es sans savoir si on est trop ou pas assez fĂ©minine avant de se rendre compte, avec un peu de chance, quâon est juste ce quâon veut. Câest entendre depuis toujours, des rĂ©flexions salasses, de la part de lâentourage comme dâinconnus. Câest ĂȘtre un objet sexuel, quâon le veuille ou non. Câest calculer en permanence sa tenue en fonction du lieu oĂč lâon va. Et quel que soit le choix final, ĂȘtre harcelĂ©e ou suivie. Câest avoir peur en permanence, quand on marche, quand on conduit, quand on se dĂ©place. Câest craindre la nuit, craindre certains trajets. Câest dĂ©ployer des dizaines de petites stratĂ©gies au quotidien dans lâespoir de ne pas ĂȘtre agressĂ©e, et lâĂȘtre quand mĂȘme. Câest ĂȘtre une salope Ă la moindre contradiction du navrant du coin. Câest intĂ©grer peu Ă peu quâon est une proie, mĂȘme si on est une battante. Câest sâexcuser en permanence, mĂȘme quand on est responsable de rien. Câest ĂȘtre culpabilisĂ©e, voir son attitude analysĂ©e en toutes circonstances, y compris quand on nous a fait subir le pire. Câest se rendre compte quâune bonne partie de lâautre moitiĂ© du monde nous considĂšre Ă sa disposition. Câest voir sa colĂšre dĂ©crĂ©dibilisĂ©e en permanence, alors que la colĂšre dâun homme est souvent vue comme courageuse. Câest voir tous ses combats moquĂ©s ou niĂ©s, aussi graves et concrets soient-ils. Câest subir plusieurs oppressions Ă la fois, et rester droite. Câest savoir que beaucoup dâamies ont vĂ©cu des choses horribles, des viols, des agressions sexuelles, des violences physiques et psychologiques. Câest se considĂ©rer comme chanceuse, quand on nâa jamais Ă©tĂ© violĂ©e ni battue. Câest voir leurs sĂ©quelles, mais voir le reste du monde en rire, ou minimiser. Câest voir quâon les culpabilise, elles, au lieu de blĂąmer leurs agresseurs. Ătre une femme, câest savoir que mĂȘme si on a la vie dure, il y en a plein dâautres qui vivent bien pire. Quâil y en a qui, en plus du sexisme et du classisme, subissent le racisme, lâhomophobie, la transphobie, la grossophobie, le validisme⊠Câest savoir quâon nâest et ne sera jamais comme il faut. Câest savoir quâon essaiera toujours de contrĂŽler notre corps et ce quâon en fait. Que nos choix, mĂȘme intimes, feront toujours lâobjet dâun dĂ©bat public. Câest voir dâautres femmes avoir intĂ©grĂ© parfaitement les rĂšgles dominantes, et lutter, au contraire, pour que rien ne bouge. Câest perdre son emploi, ou ne pas en trouver, car on est femme. Câest savoir quâon doit se battre, oĂč quâon soit dans le monde, si on veut obtenir les mĂȘmes droits que les autres. Mais câest aussi savoir quâon doit se battre avec pĂ©dagogie, douceur, tendresse et voluptĂ©, sous peine dâĂȘtre une hystĂ©rique radicale quâon nâĂ©coutera pas. Pire, quâon moquera. Câest voir des personnes militer pour lâĂ©galitĂ© des classes, mais contre celle des genres. Câest voir des personnes lĂ©gifĂ©rer sur lâĂ©galitĂ© des genres, et pratiquer son contraire. Câest dĂ©couvrir chaque jour un nouvel obstacle, une nouvelle actualitĂ© qui prouve que la route est encore longue. Câest savoir quâon ne verra pas lâĂ©galitĂ© de son vivant, mais essayer, Ă©perdument, de lui donner de lâĂ©lan.
Ătre une femme, câest ĂȘtre fiĂšre Ă chaque victoire, mĂȘme microscopique, car on ne la doit Ă personne dâautre quâĂ soi. Câest ne jamais baisser les bras. Câest assumer, seule, en permanence, tout ce qui nous arrive. Câest se battre contre la peur, contre la violence, contre nos angoisses. Câest refuser les rĂšgles Ă©tablies sous peine de sâoublier. Câest faire partie dâun groupe qui ne se nomme pas, dâune sororitĂ© invisible qui ne se doute mĂȘme pas de sa force incroyable. Jâen ai marre dâĂȘtre femme, mais je nâĂ©changerais les rĂŽles pour rien au monde. Je suis femme et fiĂšre, fiĂšre de voir que nous sommes de plus en plus nombreuses Ă nous battre partout dans le monde, avec nos spĂ©cificitĂ©s, avec nos obstacles, avec nos moyens. Je suis fiĂšre de nous voir parler de plus en plus fort, rire, rĂąler, hurler, faire du bruit. Je suis fiĂšre dâĂȘtre une femme, et ça vaut toutes les positions dominantes du monde, car moi je nâai pas besoin dâĂ©craser qui que ce soit pour exister.
Ătre une femme, câest mĂ©riter la lune. Et aller la dĂ©crocher soi-mĂȘme.
âȘ#âTeamBagarreĂternelleâŹ