Étape 7/8 : le jour s'égare !
Cher journal,
Où en étions nous restés ? Le temps semble distordu ; a certains égards les heures passent comme des secondes et pourtant des évènements qui ont eu lieu il y a quelques heures semblent déjà rangés dans les souvenirs lointains.
Ah oui, nous nous apprêtions à aller faire des courses à Carrefour (tu vois, pour toi cette phrase est directement enchaînée à la précédente, et pourtant moi j'ai eu le temps d'aller lire le post précédent pour me rafraîchir la mémoire... N'est-ce pas que "le temps" qui semble si familier est beaucoup moins trivial qu'il n'y paraît quand on prend le temps, justement, de s'y pencher un peu. Bref, je m'égare, et le temps passe, coule, s'envole ou est compté, selon ce qu'on veut y voir).
Les courses, donc. Juju insiste pour ne pas prendre d'oeufs parce qu'il jure ses grands dieux que l'appartement dans lequel Marina nous accueille ne dispose pas d'équipements électroménagers nécessaires à la préparation des oeufs. Nous nous rabattrons sur du jambon. Nous cherchons des yahourts mais seul Thomas en veut, donc nous cherchons un yahourt a l'unité. Chou blanc, nous nous rabattrons sur un lot de deux. Bref, pas un grand succès. En rentrant de carrefour nous passons par la boulangerie pour compléter nos emplettes avec du pain et des viennoiseries. Tiens, la boulangerie fait aussi épicerie et vend des yahourts à l'unité et de la charcuterie bien meilleure qu'à Carrefour. Bon, faisons de mauvaise fortune bon coeur, Julien voit que la boulangerie vend aussi des barres de glaçons aromatisés sucrés et aux arômes de synthèse goût synthèse : les Mister Freeze. Il s'offre un instant de nostalgie sucrée.
Nous rentrons à l'appartement, pour découvrir qu'il dispose de tout l'équipement utile à la confection d'oeufs sur le plat. Encore un petit échec. Allons, Didier Wampas ne disait il pas "il faut boire son petit bol de vinaigre chaque jour pour apprécier le goût du miel" (au passage, rien de tel qu'un petit fond de vinaigre de cidre dilué dans une pinte eau pétillante bien fraîche, mais je m'égare encore).
Les courses déposées a l'appartement, nous nous mettons en route pour un restaurant qui pique notre curiosité depuis le départ : La Bodega. C'est un restaurant qui se réclame "guinguette" voire "restaurant de plage" et qui propose des plats "cuisine du monde" et des tapas. Les photos que nous trouvons semblent indiquer que les clients apprécient de se lancer dans quelques pas de danse après un petit verre apéritif. Sur les photos toujours, des hommes en chemises roses et en lunettes fumées, et des femmes en coupe de champagne (oui, c'est aussi un accessoire de mode) nous mettent la puce à l'oreille : et si nous avions a faire ici a un repaire de KIFFEURS ? Nous devions mener l'enquête. Nous arrivons incognito, avec nos bermudas crème et t-shirts blancs immaculés (parce que neufs - nous nous les sommes fait livrer sur chaque étape). Pas une tenue de kiffeurs vraiment, mais pas non plus complètement hors sujet. On est accueillis assez maladroitement par deux jeunes gens qui, malgré l'absence de clients (nous arrivons à l'ouverture) semblent déjà dépassés par les évènements. Un type qui semble être le gérant (chemise rose et double paire de lunettes - une de vue et une de soleil fumées - sur la tête) adresse à eux devant nous "tu leur as dit qu'on fait pas de tapas aujourd'hui hein ?" et puis s'éclipse. Ça pose un ton. Nous nous installons un peu à l'écart et observons. Près de nous, les amis du gérant. Immédiatement après notre presque-interaction, il s'adresse à ses amis "tiens c'est la carte des tapas, on a tout, prends ce que tu veux". À nous "la cuisine n'ouvre que dans 30min à 45min, on prendra votre commande plus tard"
Une heure plus tard, on insiste un peu pour prendre notre commande et les deux jeunes gens débordés s'en occupent :
"Brochette de poulet ? D'accord, quelle cuisson ?
- Ben c'est du poulet c'est cuit comme du poulet
- ah oui mais moi faut que je mette quelque chose sinon je peux pas valider sur la machine
- ok, disons bien cuit alors"
Évidemment la brochette de poulet arrive avec un accompagnement qui n'a rien a voir avec ce qu'on a demandé et donc on re-demande. Et le jeune homme revient satisfait "c'est mon collègue a la cuisine qui s'est trompé on lui avait donné la bonne commande mais il s'est mélangé". Ok, Merci pour l'info, on saura qui pointer du doigt quand on voudra ricaner méchamment.
Pendant ce temps (qui n'en termine pas de passer, alors même que d'autres événements se précipitent, mais on s'égare encore), c'est un véritable essaim de kiffeurs qui s'amoncelle autour de nous. Chemises roses en pagaille, lunettes fumées que même Gainsbourg il tousse, cheveux plaqués en arrière, et ça parle chiffres. "tu les touches a combien toi les saint jacques", "les crevettes c'est le bon plan tu marges a mort", "le Ruinart on dirait pas mais quand les gens sortent c'est ça qu'ils veulent, et tu peux monter les tarots c'est la conso plaisir". Bref, ça KIFFE. Quelques remarques d'un goût trop discutables pour être reproduits ici, mais pour l'essentiel, c'est de l'or pour les enquêteurs que nous sommes.
Nous payons et nous sortons, parce que qu'il est grand temps de se coucher, et quand c'est l'heure c'est l'heure, et chaque jour a vite fait de s'égarer, comme moi encore ici.
On continuera l'enquête plus tard, nous passons dans les lits, un peu vétustes mais largement suffisants pour des grands corps las comme les nôtres.
Le lendemain, petit dej pain-jambon-fruit-brioche-yahourt (pour ceux qui ont suivi le début du récit) et en route pour l'étape qui nous intimidait peut-être le plus de la semaine : Arques jusqu'à Saint Jans Cappel, avec l'ascension du Mont Cassel et du Mont des Cats (~170m chaque) sous ce qui devait être la pire journée de canicule de la semaine, qui était la pire canicule de mai depuis des temps ancestraux. Bref, l'enfer. Première bonne surprise au réveil : la météo a changé du tout au tout, et annonce maintenant un ciel couvert et une température de 22 le matin et 28 l'après-midi. La vérité sera entre les deux. Au départ, un long passage forestier, à la fraiche, à 7h du matin. Facile ! Ensuite, un léger voile nuageux atténue la bastonnade solaire que nous subissons effectivement depuis le début de la semaine. À cela s'ajoute une légère brise d'un air qui sinon frais au moins tiède, facilite la respiration. Mais pas de magie non plus, au fur et à mesure que le temps passe et que les heures s'égarent entre les Monts de Flandres, le vent finit par dissiper le voile nuageux et le courant d'air devient chaud et n'apaise plus rien du tout ou presque. Seul répit, grâce à un coup de main du ciel (ou du Ciel, qui sait, on monte quand même jusqu'à une abbaye), l'ascension du Mont des Cats, notre dernière et majeure épreuve de la semaine, se fait sous un gros nuage ! Ouf ! Nous voilà arrivés en haut ! Ça veut dire beaucoup pour nous : demain, il ne restera plus que la redescente sur Lille, avec nos amis et familles qui nous attendent. Le gros de la semaine est passée, et sans crier victoire trop vite, on peut dire que notre niveau de confiance a fait un grand bond et que les doutes sur notre capacité à terminer la semaine s'estompent largement.
En haut du Mont des Cats, nous nous attablons au "Grand Estaminet du Mont des Cats". Nous précédant, un cycliste s'en va en gueulant "ils me cassent les couilles !" Nous comprenons qu'il a voulu installer son vélo a côté de lui en terrasse et non au porte vélos prévu à cet effet juste à côté du restaurant. Bon. Ça ne nous dit pas grand chose sur le resto, et j'ai comme l'impression qu'on s'égare encore et le jour file.
Le resto est top, nous dégustons les deux derniers poulets de Licques qu'ils avaient en cuisine. Nous dégustons également la déception de tous les autres clients qui se voient annoncer qu'il n'y a plus de Poulet de Licques. Leurs larmes viennent relever un peu plus la sauce maroilles dans laquelle nous trempons nos frites. Oui, souviens-toi, Licques, c'était l'étape précédente, avant Arques, et la spécialité du village est la volaille ; or, ils ne faisaient pas de volaille à la friterie où nous avions résolu de dîner. Nous étions tout déçus, voilà le mal réparé !
En mangeant, nous lançons quelques recherches sur le personnel de la Bodega. Le gérant s'appelle Patrick Devos et n'est pas vraiment restaurateur mais entrepreneur compulsif. Il monte des affaires, vit des succès, des échecs, des rebonds, et se relance a nouveau (ne l'avons nous pas nous-mêmes entendu dire "bosser moi, tu plaisantes ?" avant de partir dans un éclat de rire sonore). Il nous avait semblé entendre quelque chose en rapport à une aventure entreprenariale dans l'hôtellerie en Amérique du Sud. Nous ne retrouvons pas trace de ça sur internet. Comme nous sommes des garçons qui vivent avec leur temps, nous demandons à un moteur d'IA générative de nous créer un profil du personnage en se basant sur toutes les preuves qu'il pourrait collecter. Des faits établis uniquement. Nous nous mettons dans la peau d'auteurs de biographies qui travailleraient sur Patrick Devos. L'IA ne trouve rien que nous n'aurions pas déjà trouvé mais formule ça de fort belle façon et nous encourage si formidablement qu'on en croirait presque que c'est elle qui a tout fait. Un peu comme ferait un moteur d'IA qui échouerait dans une tâche qu'il ne sait pas mener à bien mais n'est pas programmé pour l'admettre. Mais encore une fois, le jour s'égare selon la formule désormais consacrée.
Nous redescendons vers Saint Jans Cappel mais il nous faut trouver une épicerie ou supérette pour acheter de quoi prendre le petit déjeuner demain matin. Sur les conseils du personnel du "Grand Estaminet du Mont des Cats", nous faisons un crochet par un restaurant qui fait épicerie à Berthen. La gérante nous annonce qu'elle n'a plus rien mais ne comprend pas pourquoi nous avons été envoyé ici alors qu'il y a une super épicerie ouverte a Saint Jans Cappel même, soit à quelques mètres de notre Airbnb. Tout ici ouvre un peu tard dans l'après-midi : notre Airbnb à 15h, l'épicerie à 15h, la boulangerie à 15h30. Nous avons bien marché et sommes déjà là à 14h30, donc nous attendons sur un banc a l'ombre (nous avons envoyé un message pour savoir si notre Airbnb est dispo plus tôt, et sans réponse nous préférons attendre). C'est le temps de passer un coup de fil pour ajuster l'horaire et le lieu exact de notre arrivée a Lille.
Nous passons à l'épicerie, à la boulangerie (qui n'a plus de viennoiseries mais un "pain gâteau" qui fera parfaitement l'affaire, d'autant que Thomas fête ses 44 ans aujourd'hui même !), et rentrons déposer tout ça et prendre une douche. Jusqu'ici nous avions toujours trouvé un shampoing ou gel-douche a disposition dans les logements, mais ici, rien. En fouillant partout nous finissons par trouver un flacon avec quelques chose dont l'aspect et l'odeur pourrait évoquer du gel douche. Ou du shampoing, ou de l'après shampooing, ou de la lessive, ou de l'adoucissant... bref, on ne sait pas avec quoi on s'est lavés mais on se sent moins sales qu'avant la douche, et c'est bien tout ce qui compte.
Une fois lavés, nous découvrons qu'il existe a Saint Jans Cappel un musée au nom, ou plutôt au pseudonyme de l'écrivaine Marguerite de Crayencour qui, jeune femme, passait tous ses étés dans le manoir familial que son grand père avait fait construire au sommet du Mont Noir. Malheureusement nous arrivons à contretemps et ne pouvons pas visiter le musée. C'est regrettable mais c'est ainsi. Et puis c'est c'est pas faute de l'avoir répèté aujourd'hui : Marguerite, jour s'égare !
(Purée toutes ces convolutions tirées par les cheveux pendant tout le texte pour conclure ce qui sera probablement le dernier post de cette aventure par un jeu de mot à peine vaguement approchant, c'est pathétique ! Mais est-ce que c'est pas le cas de l'intégralité de ce blog, voire de cette aventure ? Cher journal, cette question restera sans réponse)












