Des portes ouvertes entre les coins de mon plafond - Pensées du 13 juin au 1er juillet 2018
Les lampadaires accrochés aux câbles en haut, et les églises qu'on aperçoit derrière les branches.
13 juin 2018
Lambeaux
C'est difficile de savoir quoi écrire, ces jours-ci. Tout se passe et rien ne se passe. Le paysage derrière mes fenêtres n'a que peu changé, les arbres sont d'un vert un peu plus sombre et les rosiers sont en fleurs. Je porte une jupe à carreaux avec un pull rouge bordeaux, après une journée de cours. Droit constitutionnel allemand, droit de la famille français, droit des obligations allemand. Quelques heures à la bibliothèque. Il ne fait pas très chaud, pour un mois de juin. Hier il a plu pendant toute la journée.
J'attends un appel de mon père. Récemment il parle de divorcer, alors qu'il m'avait dit que ce n'était pas à l'ordre du jour. Je suis tentée de lui rappeler que la Révolution française n'a pas extraordinairement bien fini. Il ne m'a pas prévenue avant de partir un week-end en Espagne, et j'ai l'impression que chaque épisode de cette crise familiale de niveau olympique pousse plus loin la remise en cause des certitudes établies comme base unique de la vie qu'on construit – construisait. Je me demande à quoi je raccroche ma confiance absolue, mais ça ne m'intéresse plus.
Du moins l'avenir de mon chat a commencé à me préoccuper plus que le futur de ma famille. La famille n'est pas dans mes grands principes, de moins en moins d'ailleurs, elle est de ces constructions dont je veux libérer ce que j'ai à construire moi-même.
Ma grand-mère de 92 ans ne vise plus à vivre depuis quelques années. Parallèlement, je vais être tante. Tantification en cours, mon demi-frère est enceinte. J'évolue subitement vers une autre sphère de notre arbre généalogique. Ma sœur au Canada est plus proche que jamais, mon frère parisien semble pour toujours inaccessible. Un bébé et internet pour recoudre un tapis aux nœuds non-finis qui se déchire par divers côtés.
Se posent d'autres questions sur les choses qui restent à arriver. L'immédiat est souvent inquiétant, et le futur lointain est caché derrière un brouillard des plus épais, de ceux qui restent des pans opaques tant qu'on n'est pas arrivé sur leur seuil. On en ressort généralement avec les cheveux mouillés. Il m'est absolument nécessaire de me projeter si je veux concevoir l'avenir. Le brouillard est précédé d'un panneau « relations internationales », objectif actuel, drôle de but, matière favorite. Il s'agit d'ouvrir, ou d'examiner de plus près, des perspectives qui semblent se présenter et repartir avant que je ne puisse me faire d'avis sur la question. Je me demande quelle sont les réponses à la multitude de questions ouvertes en m'arrachant les cheveux, en pleurant, en observant les questions tranquillement avec une énorme curiosité, ou en les oubliant car je n'ai pas vraiment besoin de savoir, objectivement.
Et je me demande à quelle date je me couperai les cheveux, dans quel sac à dos je devrais investir et quels couverts rempliront mon tiroir de l'an prochain (préoccupations du confort quotidien qui m'évoquent le réconfort de construire son nid). Je me demande si demain sera un bon jour et combien coûtera le billet de train pour voir une amie que je n'ai pas vue depuis trois ans. Je ne sais pas ce que je pourrais bien me demander de plus, tout a besoin de points d'interrogation et je me demande quand même si ces questions méritent d'être posées.
La pluie ne me dérange pas toujours. Parfois elle lave ce qui a desséché, parfois elle noie des végétations hésitantes. Je ne peux pas la voir venir, il y a trop de brouillard.
Portes ouvertes.
20 juin 2018
En tant que mouton, je serai femme et j'écrirai.
Le 16 juin je vois A.W., une amie allemande, ancienne correspondante du lycée. Après trois ans, j'ai l'impression de reprendre les choses là où on les avait laissées. On parle d'examens et de profs, de ce qu'on a connus toutes deux et de ceux qui méritent d'être décrits. On regarde la foot, on joue à UNO et à Carcassonne, on se promène dans la petite ville où elle vit, où j'ai un jour vécu pendant un mois. On promet de se revoir après le 20 juillet, et j'irai la voir, on ira en Autriche, et aussi à Prague et à Amsterdam. Bientôt. Je me sens sincèrement la bienvenue, dans sa famille fonctionnelle, dans sa vie qui m'évoque celle des filles dans les séries américaines. Elle voyage, elle entreprend, elle a des amies, et le permis. Tard le soir, son père me reconduit à Sarrebruck. On roule vite sur l'autoroute, et le ciel est encore bleu, parsemé de nuages gris et roses. Je me demande comment contenir autant de joie.
(Je pensais me couper les cheveux courts une fois l'année de cours terminée. Le 20 juillet approche dangereusement et je ne comprends toujours pas ce que j'ai sur la tête, la texture qui a changé durant toute ma vie et qui évolue au cours de chaque semaine. De toute ma vie, je n'ai jamais vraiment changé de coupe de cheveux. Mes cheveux ont changé, mais artificiellement, seule leur longueur a été modifiée. Fins et noirs à ma naissance, si je me souviens bien des photos. Bouclés et châtains quand j'avais trois ans, bruns et longs et ondulés, jusqu'au milieu du dos quand j'avais douze ans. En quatrième j'ai coupé 20 centimètres de masse et ils sont devenus des frisottis incontrôlables, jusqu'à ce que j'arrête de les coiffer. J'ai commencé à me les couper moi-même, et je collectionnais les résidus de pointes dans des élastiques que je laissais traîner sur mon bureau. Quand j'étais enfant, mon père contrecarrait mon désir de cheveux très longs en me disant qu'une coupe courte m'irait bien. Aujourd'hui, tout le monde me la déconseille, sauf Alice et mes parents. Je rêve de l'équilibre : que mes boucles deviennent régulières, et moi rebelle – femme. Je ressortirais, en tant que mouton.)
J'ai compris aujourd'hui que les amitiés avec des gens fondamentalement différents de moi, aux valeurs opposées, me font du mal. J'ai eu besoin d'un cauchemar et d'une après-midi inquiète pour que ça me frappe : je ne suis pas obligée de fréquenter ceux avec qui je ne peux pas m'entendre, ceux qui me font peur pour le monde. Je peux m'éloigner, doucement et poliment, et j'irai mieux, et je serai libérée. Je me dois de fuir ce qui me blesse inutilement.
Je dois écrire plus. Je dois écrire sur tout et n'importe quoi, faire danser les phrases comme la lumière danse sur l'autoroute le soir. Je dois essayer d'écrire des histoires, et je dois raconter toutes ces vies.
Je dois décrire la route que j'ai longée en courant, avec ses lampadaires accrochés aux câbles en haut, et les églises qu'on aperçoit derrière les branches, les feux rouges quand ils sont oranges, la chaleur intenable dans le bus, le visage des gens, les rangées de livres de la bibliothèque universitaire, je dois décrire l'élégance des démonstrations des droits fondamentaux allemands et le chaos des garanties constitutionnelles françaises. Je dois m'étaler sur des pages, pour que tout le monde comprenne.
1er juillet 2018
Georgette au plafond.
Demain a lieu le premier partiel, et je suis assise sur mon lit à rédiger des Pensées en écoutant Florence and the Machine au lieu de réviser. Je refuse de penser à ce qui se passera dans trois semaines, quand tous les examens seront passés. Je n'ai ni job d 'été, ni plan de vacances, je ne sais même pas si je retournerai dans la vallée ou si je reste en Allemagne, je ne sais même pas quand dire à la proprio que je compte me barrer de cette chambre l'an prochain. Je n'y pense pas. Je vis une semaine à la fois, dans une sorte de stress paisible et sain d'approche d'examens. Certaines choses sont claires. Le ciel est clair, l'air est clair, la nuit est éclairée. Je suis bien dans ce que je fais. Les révisions me gardent active. Ne pas penser à ce qui se passera dans trois semaines.
Il y a pas très longtemps, un matin il y a une semaine environ, mon regard constata la présence d'une effroyable araignée dans le coin au-dessus de l'armoire. Je n'ai pas effroyablement peur de ces bêtes-là, bien que j'ai dû en tuer une ou deux à l'occasion, lorsqu'il n'y avait pas d'autres issues possibles. Non, elles me dérangent, à être là, impénétrables créatures octo-pattes. J'étais embêtée. Une araignée de taille notable, un peu plus élevée que la moyenne des araignées que je vois habituellement, noire, renfrognée, ses pattes repliées bizarrement, comme cassées, mais qui se détendent et qui savent avancer d'un coin à un autre, la nuit. Il n'y avait rien à faire, Georgette était inaccessible, elle était au-dessus de moi, elle pouvait me tomber dessus et finalement, j'ai quand même un peu peur des araignées.
Et puis, je ne l'ai pas vu pendant quelques jours. Peut-être que j'étais soulagée, mais ses voyages entre les coins de mon plafond m'intriguaient, sa présence non-menaçante, dormante, recroquevillée, sale, dégueulasse, attachante quand on tient à s'attacher aux présences de certaines présences, aux choses entourantes de la vie. Georgette est revenue avant-hier, et je m'en suis réjouie. Portes ouvertes aux petits plaisirs qui rendent heureux.
Un jour sur deux, je vais courir, tôt le matin ou tard le soir. Je ne suis pas sportive du tout, il semblerait que mon corps aime être dans le chemin entre lui-même, mon cerveau et notre environnement commun. Progressivement, je prends plaisir à mes sorties, je regarde le ciel qui se couche et le soleil dont les nuages sont rougis, le câble sous le corbeau près du lampadaire, la route et son feu vert, orange, rouge, orange, vert, traçage blanc sur la route noire. Et je cours, et je marche, et je rentre chez moi.

















