Le silence des colloques
A Paris les gens ont pas la mĂȘme gueule. Ils ont la peau lisse, de beaux vĂȘtements, une allure souveraine, des doudounes en duvet et des chapeaux stylĂ©s, quand ils n'ont pas des moustaches du siĂšcle dernier. Toi tu marches dans la rue, tu tombes sur des types qu'ont l'air tout droit sorti un magazine, qui a sans doute jamais connu la misĂšre ou mĂȘme vu la banlieue ailleurs qu'au JT, sa nana doit avoir les sourcils parfaitement sculptĂ©s, au poil prĂšs, ses parents doivent en voyage dans des coins ensoleillĂ©s. De l'autre cĂŽtĂ© du passage piĂ©ton, moi je suis habillĂ©e comme un sac, les chaussures dĂ©foncĂ©es aux talons, le pull sans Ăąge et usĂ©, large, pour ĂȘtre « à l'aise », le jean serrĂ© sur les hanches 40 qui fait des plis aux chevilles parce qu'il est trop long. J'avance. Dans un instant j'aurai oubliĂ© les gens, le dehors, Paris, la brasserie, et le petit verre de vin plus cher que mon plat qui a flattĂ© mes papilles. Je retourne au « colloque », cĂ©rĂ©monie merveilleuse de la cĂ©lĂ©bration de l'Ă©rudition Ă huis-clos. CafĂ© tasse noire, Ă deux pas de la table des Ă©crivains, en attendant que ça reprenne, qu'ils retournent Ă leurs dĂ©ambulations successives sur la scĂšne du théùtre parisien. Figure silencieuse, j'observe, j'Ă©cris, pĂ©niblement. CafĂ© aussi noir que la tasse, amer, comme ce qu'ils m'inspirent. La veille, j'avais Ă cĂŽtĂ© de moi cet Ă©crivain de gauche, du genre rĂ©volutionnaire de 68, pas dĂ©sagrĂ©able, un peu clichĂ©, avec son air catĂ©gorique et supĂ©rieur qu'il avait d'affirmer ne pas comprendre qu'on puisse faire des Ă©tudes de lettres, parce que la littĂ©rature universitaire, c'est quand mĂȘme un peu de la merde. Ătonnant de fait, quand ce cher Ă©crivain, vivant certainement dans l'ombre de son frĂšre connu, tape sur le dos de mes professeurs, et assistent aux interventions la main posĂ©e sur son dernier livre comme quelqu'un qui prĂȘte serment sur la Bible, flattĂ© tout de mĂȘme qu'on le mentionne un peu pour une fois. Mon professeur, ah ! oui ! lâorganisateur, mon maĂźtre de recherche, le meilleure ! « Bonjour monsieur ». Le vent. VingtiĂšme fois au bas mot qu'il me passe Ă cĂŽtĂ©, qu'il baisse le regard, comme si ma prĂ©sence l'irritait, indigne dans cet univers sacerdotal. Cher professeur qui congratule sporadiquement, puis se pĂąme au cĆur de sa cĂ©lĂ©britĂ© Ă la petite semaine. Au-dessus du monde se croit-il, alors qu'il en creuse les travers. Le silence des colloques me ramĂšne Ă ce qui m'a brisĂ© le cĆur, le jour oĂč la littĂ©rature a pris ce visage triste. Je ne suis plus qu'ĂȘtre numĂ©rique, mĂȘme plus papier, fondu dans ma dactylographie forcenĂ©e des propos vides et toujours plus profondĂ©ment ancrĂ©s. Il faut rendre compte, n'en pas perdre une miette, les laisser dĂ©vorer la membrane  frĂȘle de ce que je crois ĂȘtre (encore) la littĂ©rature. MĂ©lange organique de cafĂ©ine et de frustration sourde, je cours les rues, je m'engouffre, je dĂ©vale les escalators et me rue comme une forcenĂ©e pour fuir au plus vite. Faire sortir par les pores cet amas informe de paroles rĂ©pĂ©titives et dĂ©bilitantes, qui font pleurer celle qui, des annĂ©es auparavant, pouvaient voir chaque jour les frontiĂšres du monde repoussĂ©es par la littĂ©rature.













