Alanna Collen, Antibiotiques et Microbiote Intestinal
Rebelote pour une antibiothĂ©rapie qui dĂ©sĂ©quilibre la flore intestinale, des probiotiques qui la rééquilibrent et des fibres qui amĂ©liorent le terrain ”-biotique. Les antibiotiques peuvent sauver des vies dans les cas avancĂ©s dâinfection, certes⊠mais⊠autant prendre connaissance de ce qui suit pour se mettre en chemin pour trouver dâautres solutions moins dĂ©vastatrices.
« Puisque certain antibiotiques favorisent la prolifĂ©ration des C. diff [ndr â clostridium difficile], une question se pose : modifient-ils, oui ou non, la composition du microbiote ? Et pour combien de temps ? La plupart de ceux qui prennent des antibiotiques se plaignent de ballonnements et de diarrhĂ©es. Il sâagit lĂ des effets secondaires les plus courant de ces mĂ©dicaments, qui sâexpliquent bien entendu par une modification du microbiote â la dysbiose. En gĂ©nĂ©ral, tout sâarrange quelques jours aprĂšs lâarrĂȘt du traitement. Mais les microbes qui y ont survĂ©cu ? Leurs populations parviennent-elles de nouveau Ă un Ă©quilibre harmonieux pour notre santé ?
Une Ă©quipe de chercheurs en SuĂšde sâest posĂ© la question en 2007. Ils sâintĂ©ressaient en particulier au sort des bacteroides [lat.], du fait de leur rĂŽle dans la digestion des glucides dâorigine vĂ©gĂ©tale et de leur considĂ©rable incidence sur le mĂ©tabolisme de lâhomme [...]. La moitiĂ© des participants Ă lâĂ©tude tous en parfaite santĂ© ont pris pendant une semaine de la clindamycine et les autres, rien du tout. Lâingestion dâantibiotique a terriblement affectĂ© les microbes intestinaux des volontaires, dĂšs le dĂ©but du traitement : la diversitĂ© de leurs bacteroides, notamment, sâest bien rĂ©duite. Les chercheurs ont continuĂ© Ă suivre lâĂ©volution du microbiote des participents Ă lâĂ©tude de longs mois durant, mais mĂȘme Ă la fin, les bacteroides du groupe sous clindamycine nâavaient toujours pas retrouvĂ© leurs proportions dâorigine. Deux ans aprĂšs lâarrĂȘt du traitement antibiotique. »
Sâen suit un exposĂ© sur la ciprofloxacine, un antibiotique Ă large spectre prescrit tant en cas dâinfection urinaire que de sinusite qui dĂ©rĂšgle en moins de trois jours la composition des espĂšces de lâintestin.
« MĂȘme lâincidence du traitement le pluscourt Ă faible dose se prolonge longtemps aprĂšs les troubles qui lâont justifiĂ©. Ce nâest pas forcĂ©ment plus mal me direz-vous : un changement peut aussi se traduire par une amĂ©lioration. Songez toutefois Ă la recrudescence des maladies du XXIe siĂšcle : le diabĂšte de type 1 et la sclĂ©rose en plaques dĂšs les annĂ©es 1950, les allergies et lâautisme dĂšs les annĂ©es 1940. LâĂ©pidĂ©mie dâobĂ©sitĂ© a Ă©tĂ© attribuĂ©e Ă lâapparition des supermarchĂ©s et aux plaisirs de la consommation Ă outrance Ă laquelle ils incitent. Mais quand se sont-ils multipliĂ©s ? Dans les annĂ©es 1940 et 1950. Soit Ă lâĂ©poque oĂč Anne Miller a rĂ©chappĂ© de justesse Ă la Grande Faucheuse. Ou encore au moment du DĂ©barquement : câest Ă partir de 1944 que lâusage des antibiotiques sâest gĂ©nĂ©ralisĂ©. [âŠ]
mais pas de conclusion hĂątive ! Comme tout bon scientifique sâempresserait de le rappeler : une corrĂ©lation nâimplique pas forcĂ©ment un rapport de cause Ă effet. A priori, lâintroduction auprĂšs du grand public des antibiotiques nâa pas plus de relation avec la gĂ©nĂ©ralisation des maladies chroniques que lâouverture des premiers supermarchĂ©s en libre service dans les annĂ©es 1940. La concomitance de deux phĂ©nomĂšnes, si elle aiguille sur une piste, ne signifie pas quâils sont liĂ©s. [âŠ]
On sait depuis les annĂ©es 1950 que les antibiotiques ne favorisent pas seulement le gain de poids des animaux dâĂ©levage mais aussi des ĂȘtres humains. [âŠ] des mĂ©decins pionniers avertis de lâincidence rĂ©cemment mise en Ă©vidence des antibiotiques sur le dĂ©veloppement du bĂ©tails, en ont par exemple prescrit Ă des prĂ©maturĂ©s et Ă de jeunes enfants souffrant de malnutrition. Les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© spectaculaires : leurs patients se sont assez remplumĂ©s pour Ă©chapper Ă la menace de la mort. Quand on songe toutefois Ă la quantitĂ© dâindividus aux kilos superflus de nous jours, peut-ĂȘtre de telles âguĂ©risonsâ auraient-elles plutĂŽt dĂ» alerter la communautĂ© scientifique. »
Alanna Collen dĂ©crit une Ă©tudes faites en 1953 sur les jeunes recrues de la marine US qui mit en Ă©vidence que les appelĂ©s qui avaient pris de la lâaurĂ©omycine avaient pris plus de poids que ceux qui avaient pris un placebo.
« Il y a de quoi sâindigner que [lâ] effets [des antibiotiques], pourtant indĂ©niable, sur les animaux et mĂȘme les ĂȘtre humains, ait Ă©tĂ© nĂ©gligĂ© en tant que piste de recherche quand on songe aux proportions acquises par le problĂšme de surpoids. On sait que les antibiotiques font grossir, vu quâon sâen sert pour accĂ©lĂ©rer la croissance des animaux dâĂ©levage et remĂ©dier aux problĂšems nutritionnels de ceux dâentre nous qui en ont le plus besoin. MalgrĂ© tout, on nâen a pas tenu compte dans le contexte dâun dĂ©sastre sanitaire Ă lâĂ©chelle mondiale. »
A. Collen prĂ©sente ensuite des Ă©tudes qui ont permis de mettre en relief certaines souches de bactĂ©ries intestinales qui favorisent ou non lâembonpoint.
« Le plus prĂ©occupant, câest que bien quâun retour Ă la normale du microbiote suive lâarrĂȘt du traitement, ses effets sur le mĂ©tabolisme sâavĂšrent malgrĂ© tout durables. La pĂ©nicilline est lâantibiotique le plus communĂ©ment prescrit aux enfants et, Ă en juger par lâexemple des souris, son ingestion trop prĂ©coce occasionne des changements IRRĂVERSIBLES du mĂ©tabolisme. [âŠ]
depuis 2006, il est interdit aux Ă©leveurs de lâUnion europĂ©enne dâutiliser des antibiotiques rien que pour augmenter le poids du bĂ©tail, mĂȘme sâils servent encore Ă lâoccasion Ă traiter des infections. Aux Ătats-Unis et dans maints autres pays, on continue de gaver les animaux âantibiotiques pour quâils prennent plus de poids plus vite. »
A. Collen se demande alors dans quelle mesure nous nâingĂ©rons pas de rĂ©sidus dâantibiotiques Ă notre insu tant en consommant de la viande quâen Ă©tant vĂ©gĂ©tarien dont les lĂ©gumes quâils consomment risquent fort dâĂȘtre engraissĂ©s par du fumier issu dâanimaux ayant reçu des antibiotiques.
Certaines personnes se retrouvent alors dans un tel dĂ©sĂ©quilibre de leur ”-biote intestinal, en grande souffrance, atteint par une prolifĂ©ration du clostridium difficile contre lequel aucun antibiotique ne fonctionne, que la seule solution quâil leur reste proposĂ©e par le systĂšme de âsantĂ©â actuel est le transplantation de selles issues dâun personne en bonne santĂ©. Peu ragoĂ»tant, mais des personnes en grandes souffrance, sâappuyant sur des vidĂ©os Youtube, ont fini par passer les selles de leur conjoint au mixer pour se les injecter ensuite dans le âsiphonâ, vu quâon les hĂŽpitaux de leur Ătat leur refusait cette thĂ©rapie de la derniĂšre chance. Pour les adultes ce sont les fibres des lĂ©gumineuses (lentilles, pois cassĂ©s, haricots...) qui servent de terrain dâaccueil aux bonnes bactĂ©ries, aux probiotiques du cĂŽlon. Pour le nourrisson, ce sont les oligosaccharides issus du lait maternel.
La suite dĂ©taillĂ©e dans le livreâŠ
Pour conclure cet exposĂ© succinct, je ne peux que repenser au pĂšre dâun ami qui, en fin de vie, fini sa course ici-bas avec un staphylocoque dorĂ© contre lequel on ne pouvait rien. On nous parle de bactĂ©ries ârĂ©sistantesâ aux antibiotiques⊠on reste dans la logique de guerre contre le vivant et dans cette logique on prĂ©fĂšre les bactĂ©ries âcollabosâ.
⣠Alanna Collen, « Nos amies les bactéries », Poche Marabout, 2015, 409 pages, p. 216-224.