« Suicide-toi », « maladie »... Les élÚves LGBT+ toujours confronté.e.s au harcÚlement scolaire
(PubliĂ© en premium sur Komitid le 18 juin 2018) Â
Depuis le fiasco des ABCD de l'Ă©galitĂ© en 2013, les moyens mis en Ćuvre pour lutter contre les LGBTphobies en milieu scolaire se font rares. Pendant ce temps, les Ă©lĂšves LGBT+ restent nombreux et nombreuses Ă souffrir au quotidien de discriminations et de harcĂšlement.
« PĂ©dĂ© », « tarlouze », « tapette ». ClĂ©ment, un Angevin de 18 ans, sâen est pris plein la tĂȘte quand il Ă©tait au collĂšge : « On me traitait de « pĂ©dĂ© ». On a refusĂ© de boire aprĂšs moi par « peur de devenir pĂ©dĂ© ». On a menacĂ© de me frapper Ă plusieurs reprises. Il mâarrivait de trouver dans mon casier des papiers avec Ă©crit des trucs du genre « tu suces pour combien ? »  ». Du harcĂšlement scolaire homophobe que le jeune homme dit avoir signalĂ© Ă plusieurs reprises, mais sans rĂ©sultat : «  Disons que les insultes et les humiliations se faisaient de façon plus fourbe », explique ClĂ©ment. « Ă un moment, jâai compris par moi-mĂȘme quâil ne fallait pas que je me laisse abattre.  »
Pour Christophe, 26 ans, le collĂšge a aussi Ă©tĂ© un vĂ©ritable enfer. « Tu devrais te suicider, de toute façon tu finiras comme ça » ; « Tu ne pourras jamais changer, câest une maladie », « tu nâes pas normal » : lorsquâil Ă©tait collĂ©gien dans les Hauts-de-Seine, Christophe sâest vu reprocher pendant toute sa scolaritĂ© son comportement jugĂ© « trop effĂ©minĂ© ». EmpĂȘchĂ© sans cesse de rentrer dans les vestiaires des mecs, insultĂ©, humiliĂ©, il a Ă©tĂ© jusquâĂ tenter de mettre fin Ă ses jours en prenant des anxiolytiques. « Ma mĂšre mâa aidĂ© Ă les recracher, nous a-t-il confiĂ©. Jâai rĂ©ussi Ă ĂȘtre dispensĂ© parce que câĂ©tait trop dur Ă supporter ». Ă coups de sĂ©ances chez le psychiatre et dâantidĂ©presseurs, Christophe a encaissĂ©. Fin du collĂšge, il a dĂ©cidĂ© de sâorienter vers une Ă©cole de coiffure. « Non pas par passion, prĂ©cise-t-il. CâĂ©tait une sortie de secours. Moi, je voulais faire un bac littĂ©raire ».
Selon les donnĂ©es ministĂ©rielles, 700 000 Ă©lĂšves sont ou ont Ă©tĂ© victimes de harcĂšlement scolaire, dont la moitiĂ© de façon trĂšs « sĂ©vĂšre », pour reprendre la formule employĂ©e par le ministĂšre de lâĂducation nationale. Mais aucune statistique nâest disponible quant aux Ă©lĂšves LGBT+. « Concernant les violences Ă lâĂ©cole en gĂ©nĂ©ral, il y a toujours un hiatus entre ce que lâinstitution scolaire dĂ©clare et la rĂ©alitĂ© des faits, en raison notamment de la rĂ©putation des Ă©tablissements scolaires », explique Ă Komitid Johanna Dagorn, sociologue et chercheuse Ă lâObservatoire international des violences Ă lâĂ©cole. « Mais il y a aussi Ă©videmment une mĂ©connaissance et un embarras autour de toutes les questions LGBT+. La lutte contre lâhomophobie et la question du sexisme ont Ă©mergĂ© il y a Ă peine dix ans ».
Clip rĂ©alisĂ© par des Ă©lĂšves dans le cadre du concours « Non au harcĂšlement » organisĂ© par le ministĂšre de lâEducation nationale
Un, deux, trois, Roi du silence
Outre les donnĂ©es officielles, le harcĂšlement scolaire en raison de lâorientation sexuelle et de lâidentitĂ© de genre est un phĂ©nomĂšne Ă©tayĂ© par de nombreuses associations et syndicats dâenseignants. Câest le cas par exemple de SOS homophobie qui, dans son rapport 2017, a relevĂ© une augmentation de 7 % des LGBTphobies en milieu scolaire. Des chiffres Ă nuancer, avertit JoĂ«l Deumier, prĂ©sident de lâassociation, interrogĂ© par Komitid : « On a que trĂšs peu de tĂ©moignages. Cela montre bien quâil y a une loi du silence qui persiste sur les LGBTphobies Ă lâĂ©cole. Le harcĂšlement en gĂ©nĂ©ral est tabou, dâautant plus lorsquâil est liĂ© Ă lâorientation sexuelle ».
Cette « loi du silence » transpire dans le tĂ©moignage de Marion*, harcelĂ©e pendant deux ans au collĂšge. Insultes et moqueries lesbophobes, menaces, violences physiques⊠à partir du moment oĂč la jeune fille sâest montrĂ©e une fois main dans la main avec sa copine en 4Ăšme, les consĂ©quences ont Ă©tĂ© immĂ©diates et graves.
« Les filles ne voulaient plus me faire la bise le matin, je me faisais traiter de sale lesbienne, de sale gouine » raconte-t-elle. « Je me faisais bousculer si je frĂŽlais quelquâun ou frapper dans les vestiaires quand les autres filles pensaient que je les regardais se changer. » Marion nâa signalĂ© quâune seule fois, Ă son prof de SVT, ce quâil se passait. « Il a engueulĂ© tout le monde au dĂ©but dâun cours, mais du coup câĂ©tait encore pire aprĂšs. Il mâavait dit de revenir le voir si ça ne sâarrangeait pas, mais je ne lâai pas fait donc il a dĂ» penser que câĂ©tait rĂ©glĂ© ». Pourquoi ne pas lâavoir fait ? « Jâavais lâimpression que je mĂ©ritais tout ça », confie la jeune fille aujourdâhui ĂągĂ© de 23 ans. PlutĂŽt que de dĂ©noncer, Marion a voulu fuir en demandant dâintĂ©grer un lycĂ©e en dehors de son secteur.
Une violence qui vient des autres et qui sâintĂ©riorise
Ces tĂ©moignages frappent par la violence avec laquelle sâexprime les LGBTphobies en milieux scolaires. Si les motifs de harcĂšlement sont multiples, il apparaĂźt que les Ă©lĂšves LGBT+ y seraient nettement plus exposĂ©.e.s. Une analyse dĂ©veloppĂ©e par la sociologue Johanna Dagorn : « Ce nâest pas une ou deux fois dans lâannĂ©e, câest rĂ©gulier et rĂ©current ». Comment expliquer ce phĂ©nomĂšne ? Pour lâuniversitaire, de lâĂ©cole primaire au collĂšge, derriĂšre lâhomophobie, « câest quasiment Ă 100 % le sexisme qui est Ă lâĆuvre. Câest ensuite au niveau du lycĂ©e que lâon a la question de lâorientation sexuelle qui entre en compte. LĂ , on va ĂȘtre Ă la fois sur la pĂ©joration du fĂ©minin et la question de lâidentitĂ© ».
Des Ă©lĂšves garçons jugĂ©s « trop effĂ©minĂ©s », des filles « trop masculines » : la cour de rĂ©crĂ© ou la salle de classe sâinscrivent encore comme le théùtre privilĂ©giĂ© dâune vĂ©ritable police du genre. « Pour que la prĂ©vention de lâhomophobie soit efficace, il faut une vĂ©ritable politique publique qui permet de dĂ©construire les stĂ©rĂ©otypes de genre qui sont Ă la source du sexisme et de lâhomophobie », estime le prĂ©sident de SOS homophobie.
Cette pression normative liĂ©e au genre, Lazare, jeune garçon trans ĂągĂ© de 28 ans aujourdâhui, en a fait les frais du CM1 jusquâĂ la 3Ăšme, et ce malgrĂ© un changement dâĂ©tablissement quasi annuel : « Jâavais la gueule de lâemploi, je suppose », lĂąche-t-il. « CâĂ©tait sĂ»rement Ă cause de mon apparence trĂšs masculine : jâai toujours eu les cheveux trĂšs courts et une mĂąchoire trĂšs carré⊠», tente-t-il dâanalyser. RĂ©sultat : des humiliations en sĂ©rie, des brimades au quotidien et tellement dâinsultes que les Ă©lĂšves le connaissaient mieux par ses surnoms que par son prĂ©nom :
« On mâappelait « bonhomme », « Quasimodo », « camionneur »⊠Les Ă©lĂšves cherchaient par tous les moyens Ă savoir si jâavais quelque chose entre les jambes. Ă lâinternat, jâĂ©tais obligĂ© de me doucher le matin pour que les filles ne mâespionnent pas. Jâai demandĂ© plusieurs fois Ă changer de chambre, mais les surveillants refusaient systĂ©matiquement. Ils disaient que câĂ©tait en raison de mes habits, de ma façon dâĂȘtre. »
Pour Lazare, le harcĂšlement semble avoir Ă©tĂ© des plus sĂ©vĂšres en raison du fait quâil ne correspondait pas au genre que lui avaient assignĂ© ses camarades. Dans son cas, ce cĂŽtĂ© « trĂšs masculin » a provoquĂ© des rĂ©actions Ă©pidermiques. « Les personnes trans et intersexes sont beaucoup plus victimes de harcĂšlement dans la frĂ©quence que toutes les autres populations. », confirme Johanna Dagorn.
Dans chacun des tĂ©moignages recueillis par Komitid, des aspects reviennent inlassablement. Dâune part, le silence, parfois total, de la part des victimes. Dâautre part, les raisons qui contraignent Ă rester silencieux : « Jâavais lâimpression de mĂ©riter tout ça », nous dit Marion. « Je me disais que jâavais un problĂšme », observe ClĂ©ment. Et ainsi de suite. « Câest de lâhomophobie intĂ©riorisĂ©e et câest Ă nos yeux le plus grave car la haine de soi peut conduire au suicide, mĂȘme en lâabsence de harcĂšlement. », tĂ©moigne auprĂšs de Komitid CĂ©cile Ropiteaux, coordinatrice du Collectif Ă©ducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire, rĂ©seau qui regroupe un peu plus dâune dizaine de syndicats enseignants.
ABCD de lâĂ©galitĂ© : terreur autour du genre Ă lâĂ©cole
Cette forte imprĂ©gnation du sexisme dans les mentalitĂ©s, dont les stĂ©rĂ©otypes de genre font le lit, est un problĂšme que le gouvernement prĂ©cĂ©dent a tentĂ© de prendre Ă bras le corps. Dans le cadre de la loi de refondation de lâĂcole de la RĂ©publique en 2013, il y a eu une vraie volontĂ© dâaller vers une Ă©cole inclusive, de lutter contre les discriminations. « Mais devant une masse qui nâa pas respectĂ© les valeurs de la RĂ©publique, on a reculĂ©, et on recule encore », tempĂȘte Johanna Dagorn.
Difficile en effet dâoublier le fiasco autour des Ă©phĂ©mĂšres ABCD de lâĂ©galitĂ©, ces modules pensĂ©s pour dĂ©construire les idĂ©es reçues sur le genre en primaire. Câest Ă lâinitiative de Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes, que ce programme expĂ©rimental a Ă©tĂ© lancĂ© dans dix acadĂ©mies durant lâannĂ©e scolaire 2013-2014. Un dispositif pĂ©dagogique associĂ© aux critiques sur les Ă©tudes de genre â la fameuse et inexistante « thĂ©orie du genre » â par une frange rĂ©actionnaire. Sauf que face Ă cette forte opposition, les ABCD de lâĂ©galitĂ© ont Ă©tĂ© rapidement enterrĂ©s.
« On regrette que les ABCD de lâĂ©galitĂ© aient Ă©tĂ© supprimĂ©s », peste JoĂ«l Deumier, de SOS homophobie. Johanna Dagorn, qui a fait partie de la dĂ©lĂ©gation ministĂ©rielle chargĂ©e de la prĂ©vention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, Ă©tait au ministĂšre lors de la polĂ©mique autour du sujet : « Ce sont les instructeurs et les instructrices dâacadĂ©mie qui ont dâabord Ă©tĂ© formĂ©.e.s. Sauf que celles et ceux qui se sont retrouvĂ©.e.s avec les questions lĂ©gitimes des parents, câest bien le corps enseignant. Et ils et elles Ă©taient terrorisĂ©.e.s car sans formation sur la question du genre, ça ne sâimprovise pas. »
Najat Vallaud-Belkacem, invitĂ©e dâOn nâest pas couchĂ© le 25 octobre 2014, sâexprime sur les ABCD de lâĂ©galitĂ©
Face Ă cet Ă©chec cuisant, amplifiĂ© par les rĂ©actionnaires de La Manif pour tous, lâĂducation nationale est sortie totalement figĂ©e, paralysĂ©e. « Lâinstitution refuse la question du genre depuis les ABCD de lâĂ©galitĂ©. Nous nâavons plus le droit de prononcer ce terme alors que câest la voie royale pour parler des LGBTphobies. », sâagace Johanna Dagorn. « Il y a toute une polĂ©mique autour du mot genre qui a disparu de lâĂducation nationale », confirme CĂ©cile Ropiteaux.
Une campagne et puis sâen va
Pendant ce temps, les Ă©lĂšves LGBT+ continuent dâĂȘtre en premiĂšre ligne face aux stĂ©rĂ©otypes de genre. Outre la campagne « Lâhomophobie nâa pas sa place Ă lâĂ©cole » initiĂ©e en 2015 â et encore, on ne parle pas de LGBTphobies â pas grand chose Ă signaler. Pour JoĂ«l Deumier, lâĂducation nationale semble bien au fait de ces problĂ©matiques mais les outils pour lutter contre ne sont pas Ă la hauteur : « Il faut aller beaucoup plus loin », insiste-t-il. « Il faut sensibiliser et former beaucoup plus le personnel de lâĂducation nationale ». Lâassociation quâil prĂ©side sâoccupe dâintervenir directement dans les collĂšges et les lycĂ©es.
En 2016, 22 000 Ă©lĂšves ont Ă©tĂ© sensibilisĂ©.e.s Ă la lutte contre LGBTphobies grĂące aux bĂ©nĂ©voles de la structure. Une action de sensibilisation rendue possible par lâagrĂ©ment du ministĂšre et qui se traduit par une aide financiĂšre notamment pour couvrir les dĂ©placements des bĂ©nĂ©voles. « Sur un an, SOS homophobie fait au moins une intervention en milieu scolaire par jour. En deux heures, on sâemploie Ă dĂ©construire les stĂ©rĂ©otypes de genre et les idĂ©es reçues sur les orientations sexuelles », explique JoĂ«l Deumier.
Mais pour CĂ©cile Ropiteaux, du Collectif Ă©ducation contre les LGBTphobies en milieu scolaire, câest dĂšs la primaire quâil faut intervenir : « On a facilement des dĂ©bats sur les questions de sociĂ©tĂ© avec les enfants. Ils sont beaucoup plus ouverts dâesprit quâĂ lâadolescence. » Le 12 mars dernier, aprĂšs avoir Ă©tĂ© reçu par le ministre de lâĂducation nationale, Jean-Michel Blanquer, le Collectif a indiquĂ© que la campagne « Lâhomophobie nâa pas sa place Ă lâĂ©cole » sera renouvelĂ©e pour la prochaine annĂ©e scolaire et que le groupe de travail sur les LGBTphobies Ă la direction gĂ©nĂ©rale de lâenseignement scolaire (DGESCO) sera rĂ©activĂ©. Seulement, le Collectif a indiquĂ© ne pas avoir obtenu le moindre engagement concernant la lutte contre les discriminations dĂšs lâĂ©cole primaire. « Les attaques reÌactionnaires contre les ABCD de lâeÌgaliteÌ continuent de produire leurs effets neÌgatifs sur le ministeÌre. », a dĂ©plorĂ© le Collectif dans un communiquĂ©. Et dâajouter : « Une campagne et quelques actions autour du 17 mai, si elles sont neÌcessaires, sont loin dâeÌtre suffisantes. (âŠ) Câest bien en sâattaquant en profondeur au systeÌme de genre et aux steÌreÌotypes qui lui sont associeÌs quâon pourra faire reculer les violences et discriminations sexistes et LGBTphobes. ».
De toute Ă©vidence, si le travail des associations sâavĂšre primordial, il ne peut se suffire Ă lui-mĂȘme. « Notre travail est indispensable mais il ne peut pas remplacer une bonne formation des enseignants. Les pouvoirs publics ne peuvent pas se dĂ©charger sur nous. », alerte JoĂ«l Deumier. Formations, campagnes pour inciter les Ă©lĂšves Ă tĂ©moigner, le prĂ©sident de SOS homophobie attend des actes concrets. « Un.e jeune LGBT+ a 4 Ă 6 fois plus de risques de tenter de se suicider que le reste de la population. Câest donc une question de santĂ© publique qui doit inciter les pouvoirs publics Ă prendre le sujet Ă bras le corps. Il faut montrer que lâĂtat assure une prĂ©sence physique et symbolique auprĂšs des victimes. Il nây a que comme ça quâon pourra prĂ©venir le harcĂšlement scolaire LGBTphobe », espĂšre-t-il.
On serait malhonnĂȘte de ne pas mentionner le kit contre lâhomophobie Ă lâĂ©cole mis Ă disposition des Ă©quipes pĂ©dagogiques rĂ©cemment. « On lâavait fait en 2013 mais il a Ă©tĂ© gelĂ© au cabinet pendant deux ans et demi, souligne Johanna Dagorn. Et il sâagit dâhomophobie, je ne vous parle mĂȘme pas de transphobie. » Pour la chercheuse Ă lâObservatoire international de la violence Ă lâĂ©cole, il faut absolument sensibiliser et prĂ©venir autour des LGBTphobies : « Il faut une vĂ©ritable prise en charge, aussi bien des victimes que des auteur.e.s mais aussi et surtout des tĂ©moins. ». Pour elle, le constat est sans appel, la France est en retard « mais ce nâest mĂȘme plus le mot ». Avec les consĂ©quences que lâon connaĂźt : moins lâĂ©cole est inclusive et plus les minoritĂ©s trinquent.
*Le prénom a été changé