"[...] Nous donnons nos réceptions ; nous abandonnons nos familles pour vivre seuls au Canada ; nous nous escrimons à écrire des livres qui ne changent pas la face du monde, malgré nos dons et nos efforts obstinés, nos espoirs les plus extravagants. Nous menons nos vies, nous faisons ce que nous avons à faire, et puis nous dormons - c'est aussi simple et banal que cela. Certains se jettent par la fenêtre ou se noient ou avalent des pilules ; plus nombreux sont ceux qui meurent par accident ; et la plupart d'entre nous, la vaste majorité, est lentement dévorée par une maladie ou, avec beaucoup de chance, par le temps seul. Mais il y a ceci pour nous consoler : une heure ici ou là pendant laquelle notre vie, contre toute attente, s'épanouit et nous offre tout ce dont nous avons jamais rêvé, même si nous savons tous, à l'exception des enfants (et peut-être eux aussi) que ces heures seront inévitablement suivies d'autres, ô combien plus sombres et ardues. Pourtant, nous chérissons la ville, le matin ; nous voudrions plus que tout, en avoir davantage.
Le ciel seul sait pourquoi nous l'aimons tant.Â
VoilĂ donc la rĂ©ception, les mets encore dressĂ©s ; les fleurs, encore fraĂ®ches. Tout est prĂŞt pour les invitĂ©s, qui ne sont que quatre Ă ĂŞtre venus. Pardonne-nous, Richard. Après tout, c'est quand mĂŞme une rĂ©ception. C'est une rĂ©ception pour ceux qui ne sont pas encore morts ; pour ceux qui ne sont pas trop dĂ©tĂ©riorĂ©s ; qui, pour d'obscures raisons, ont la chance d'ĂŞtre envie.Â
C'est, en fait, une immense chance."