Printemps 1937, Hylewood, Canada (15/27)
DĂšs quâil eĂ»t pris connaissance de lâaffiche, Agathon descendit les marches quatre Ă quatre, sâengouffra dans la cuisine en faisant claquer brutalement la porte, et se dĂ©boula dans la chambre de Sonia, la cuisiniĂšre, faisant parfaitement fi de ses protestations quant Ă lâinconvenance de cette situation. Agathon nâen avait cure, il avait une idĂ©e en tĂȘte et rien ne le ferait changer dâavis tant quâil ne serait pas allĂ© jusquâau bout de son idĂ©e. Il insista pour voir ses papiers dâidentitĂ©. Il va sans dire que Sonia le prit trĂšs mal⊠Câest seulement quand elle consentit Ă les lui prĂ©senter que mon frĂšre sâapaisa, mais un lĂ©ger rictus empreint de satisfaction pouvait montrer Ă qui le connaissait bien quâil avait compris quelque chose. VoilĂ ce quâil avait pu y lire.
Ă ce stade, Agathon considĂ©rait encore lâhypothĂšse du hasard. Câest une anomalie dans le discours de Sonia qui le fit reconsidĂ©rer son hypothĂšse premiĂšre. Certes, il lui manquait encore quelques Ă©lĂ©ments, mais tout commençait Ă prendre sens pour lui. Lâanomalie, ou plutĂŽt la dĂ©tection de lâanomalie, avait allumĂ© une flamme dans ses yeux. Agathon jubilait, comme un chat acculant une souris qui battrait de la queue avant de se jeter sur sa proie. Sans laisser Ă la cuisiniĂšre le temps de sâexpliquer davantage, il commença Ă retourner sa chambre en sens dessus dessous. Les cris scandalisĂ©s de Sonia se firent entendre dans toute la maison, et mĂȘme les protestations de ma femme, qui Ă©tait venue voir quelle Ă©tait la cause de ce vacarme Ă une heure si tardive, ne suffit pas Ă le faire arrĂȘter. Il ne cessa de chercher que quand il mit enfin la main sur quelque chose qui sembla le satisfaire : un vieil article de journal dĂ©coupĂ©, que Sonia gardait sous son oreiller. Il bouscula IrĂšne et, sans prĂ©senter dâexcuses Ă aucunes des feux femmes, remonta en trombes les escaliers jusquâĂ ma chambre.
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Sujet : Lâaffaire Lorita Donaldo
Ă la suite de la page oĂč Lucien Ă©crit « voici ce que jâavais pu y lire », je pense quâil avait intĂ©grĂ© un feuillet sur lequel toutes les informations du certificat de baptĂȘme de Sonia Houveau avaient Ă©tĂ© copiĂ©es, et qui a dĂ» ĂȘtre envoyĂ© Ă ArsinoĂ©. Je nâai pas Ă©tĂ© en mesure de remettre la main sur le feuillet, pour lequel aucun brouillon ne semble avoir Ă©tĂ© Ă©tabli. En revanche, jâai retrouvĂ© le certificat de baptĂȘme de Sonia Houveau, que j'ai donc numĂ©risĂ© Ă©galement. Il est bien possible quâil sâagisse du certificat originalâŠ
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CERTIFICAT DE BAPTĂME
PAROISSE Saint-Jacques
Marie Sonia Houveau
née le 19 décembre 1911
fille légitime de Marcel Houveau / Rosalie Morin
parrain Nephtali Salazar
marraine ThérÚse Lavoie
baptisée le 25 décembre 1911
par le Chapelain M. H. Guibert, p.s.s.
Vraie copie, le 28 décembre 1911
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Sonia Houveau : Je ne comprends pas pourquoi vous avez voulu voir mes papiers dâidentitĂ©. Je ne suis pas une criminelle. Je suis une citoyenne canadienne et une bonne chrĂ©tienne !
Agathon LeBris : Je devais juste vérifier une petite chose. Je ne souhaitais pas vous brusquer.
Agathon LeBris : Vous avez seulement vingt-six ans ? Je vous aurais donné plus.
Sonia Houveau : On a tendance à vieillir prématurément quand on a eu une vie difficile comme moi.
Agathon LeBris : Une vie difficile, hum ? Pourtant, vous ĂȘtes nĂ©e Ă MontrĂ©al. La grande ville.
Sonia Houveau : Il y a toutes sortes de quartiers dans les grandes villes.
Agathon LeBris : Mme LeBris mâa dit que vous avez Ă©tĂ© engagĂ©e sous la recommandation de Lorita. Vous la connaissiez depuis longtemps ?
Sonia Houveau : Environ quatre ans. On travaillait ensemble. Elle a fait beaucoup pour moi, je lui suis extrĂȘmement reconnaissante.
Agathon LeBris : Elle pensait le plus grand bien de vous. Elle avait Ă©tĂ© trĂšs insistante auprĂšs de mon frĂšre et de ma belle-sĆur, lorsquâelle vous a recommandĂ©.
Sonia Houveau : CâĂ©tait rĂ©ciproque. Elle me manquera beaucoup.
Agathon LeBris : Est-ce quâĂ votre connaissance, elle Ă©tait impliquĂ©e dans des activitĂ©s illĂ©gales ? Avait-elle des ennemis ?Â
Sonia Houveau : Pour lâun comme pour lâautre dâailleurs. Elle Ă©tait trĂšs gentille, toujours prĂȘte Ă rendre service. Presque toutes les bonnes et les cuisiniĂšres de lâĂźle sont venues faire sa veillĂ©e.
Agathon LeBris : Vous ne me la ferez pas. Vous travailliez ensemble il a quatre ans, dites-vous ? Lorita a commencé à travailler pour la famille LeBris il y a sept ans. Oups. Dommage. Ne jouez pas avec moi, Sonia. Quoi que vous essayez de me cacher, je le trouverai.
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Marcel Houveau abattu par une prostituĂ©e au cabaret LâOmbre Rouge, une raclure de moins Ă MontrĂ©al
Le quartier LumiĂšre Rouge a Ă©tĂ© le théùtre dâun drame tragique ce matin dimanche 5 octobre 1924 lorsquâun homme connu sous le nom de Marcel Houveau, un caĂŻd notoire de la rĂ©gion, a Ă©tĂ© retrouvĂ© mort, abattu de plusieurs balles dans le cabaret LâOmbre Rouge, un repaire de dĂ©bauche et de vice. Selon les autoritĂ©s locales, la meurtriĂšre, une danseuse sans histoire, aurait agi de maniĂšre impitoyable.
Marcel Houveau, un homme dont la rĂ©putation sale et la prĂ©sence menaçante Ă©taient bien connues dans les ruelles du quartier, aurait fait une tournĂ©e dans la nuit de vendredi pour « collecter » le fameux « impĂŽt de protection » des cabarets locaux, une forme de racket quâil pratiquait depuis des annĂ©es. Ce quâil nâavait pas prĂ©vu, cependant, câĂ©tait de croiser une prostituĂ©e hargneuse qui, selon les premiĂšres informations, en avait assez des abus de lâhomme.
« CâĂ©tait un homme qui nâaurait jamais dĂ» vivre aussi longtemps. Il vivait dans la crasse, abusait des femmes et volait les pauvres pour se remplir les poches », a dĂ©clarĂ© un tĂ©moin anonyme. Selon lui, Houveau et ses gars auraient tentĂ© de se rembourser en violant les filles, mais lâune dâentre elles nâa pas hĂ©sitĂ© Ă riposter par un coup de feu
Les policiers ont rĂ©cupĂ©rĂ© l'arme, un revolver de petit calibre, et ont immĂ©diatement lancĂ© une chasse Ă lâhomme pour retrouver la danseuse. DâaprĂšs les autoritĂ©s, il est probable que celle-ci ait fui MontrĂ©al. Le cabaret LâOmbre Rouge est aujourdâhui au centre de lâenquĂȘte. On dit que plusieurs « clients rĂ©guliers » du cabaret auraient Ă©tĂ© tĂ©moins du drame, mais personne nâose encore se manifester ouvertement. Une source policiĂšre a confiĂ© que le propriĂ©taire du cabaret aurait probablement bĂ©nĂ©ficiĂ© de lâaide de plusieurs figures influentes pour Ă©viter une enquĂȘte trop fouillĂ©e.
Quoi quâil en soit, le meurtre de Houveau, bien que brutal, nâa pas suscitĂ© beaucoup de larmes dans le quartier. Ses actes violents et son ascension dans le monde criminel en ont fait une figure dĂ©testĂ©e. De nombreux travailleurs du quartier voient cet acte comme une sorte de justice immanente, un soulagement aprĂšs des annĂ©es de tyrannie. Houveau laisse derriĂšre lui une veuve et cinq filles.