Environ une heure et demie plus tard, nous nous étions réunis tant bien que mal dans le salon. Nous n’en menions pas larges. Nous avions les yeux bouffis de fatigue, l’esprit embué de ceux qui ont mal dormi. Si Layla avait dormi plus que nous autres, son sommeil avait été envahi de cauchemars. Après tout, c’est elle qui avait découvert le cadavre… Lola était la plus reposée d’entre nous. Passé le choc et les larmes, elle avait réussi à dormir d’une traite jusqu’au lendemain où Agathon l’avait libérée de sa chambre. Toute cette excitation la rendait presque joyeuse, mais je la connaissais - aussitôt seule avec ses pensées, la tristesse reviendrait. Irène était irritée - notre fille ne dormait pas, quand elle dormait elle était réveillée par les trépidations d’Agathon, et de ce fait, son sommeil avait été interrompu constamment. Sonia avait été réveillée au beau milieu de la nuit par Agathon et n’avait pas pu se rendormir ensuite. Gizelle s’était couchée plus tardencore que d’habitude et aurait très clairement préféré faire la grasse-matinée. Quant à Agathon et moi, nous avions fait nuit blanche… Autant dire que personne n’était très frais.
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Agathon LeBris : Merci d’être venus au plus vite, malgré le fait que cette nuit a été courte pour la plupart d’entre nous. Je vous ai réunis ce matin pour vous raconter une petite histoire.
Gizelle LeBris : J’aurais préféré rester dans mon lit…
Agathon LeBris : Toute histoire a besoin de son lot de personnages. Ne vous fiez pas aux noms, ils sont purement théoriques. Choisis par hasard.
Dolorès LeBris : Vas-y, Agathon. On sait que ça te démange.
Agathon LeBris : D’abord, notre protagoniste. Lorita avait 19 ans et travaillait dans un cabaret du quartier Lumière Rouge Ă MontrĂ©al. Les cabarets du quartier Ă©taient tyrannisĂ©s par un malfrat local qui leur avait imposĂ© un « impĂ´t de protection » (contre lui-mĂŞme) qu’il venait collecter de temps en temps.Â
Agathon LeBris : Le cabaret s’appelait L’Ombre Rouge, et il n’avait pas les moyens de payer l’impĂ´t. Le malfrat et ses hommes s’étaient donc dĂ©cidĂ©s Ă se « rembourser » en violant les filles…Â
Agathon LeBris : Pas question de laisser ces porcs obtenir quoi que ce soit d’elle. Lorita a donc a tuĂ© le malfrat, sans culpabilitĂ© aucune puisque selon elle, c’était un rustre qui ne mĂ©ritait que ça.Â
Agathon LeBris : Ensuite, elle s’est enfuie. Elle a Ă©tĂ© amenĂ©e Ă travailler pour un trafiquant pĂ©ruvien notoire installĂ© Ă Kingston du nom de Luis Ortega. Elle livrait de l’alcool aux Etats-Unis, et elle ramenait de la cocaĂŻne, qui allait ensuite ĂŞtre vendue aux privilĂ©giĂ©s installĂ©s dans leurs rĂ©sidences secondaires des Milles ĂŽles.Â
Agathon LeBris : Mais les Prohis devenaient suspicieux, et il fallait un meilleur alibi. La situation qui suit est purement hypothéthique. Un jour, il y a sept ans, dans un bar peut-être (après tout, qui suis-je pour juger des loisirs du petit personnel dans son temps libre…), elle rencontre une femme qui se plaint d’avoir été renvoyée de la famille bourgeoise qui l’employait comme domestique.
Agathon LeBris : C’est alors que Lorita a une idĂ©e de gĂ©nie : si elle se fait engager comme bonne chez une des familles des Milles ĂŽles, alors sa prĂ©sence sur le Saint-Laurent ne sera jamais questionnĂ©e, et elle pourra Ĺ“uvrer bien plus facilement ! C’est ainsi que depuis sept ans, elle travaille pour les Le Bris.Â
Agathon LeBris : Une famille sympa, sans trop de moyens - et dont les membres sont si occupĂ©s qu’ils ne font pas attention Ă elle…. Pendant des annĂ©es, elle a gagnĂ© leur confiance.Â
Gizelle LeBris : D’accord. Mais cela ne nous explique pas comment elle est morte.
Agathon LeBris : Très bonne remarque. Une histoire a un héros, il lui faut aussi un méchant. Laissez-moi vous rappeler encore une fois que les noms que j’utilise sont purement hypothétiques, que toute ressemblance avec une situation réelle serait parfaitement hasardeuse. L’histoire que je vous raconte n’est que le fruit de mon imagination.