Printemps 1939, Hylewood, Canada
Toutes mes fĂ©licitations Ă Antoine et Aurore pour la naissance de leurs jumeaux, ainsi quâĂ Jean-François pour son mariage. Est-ce en prĂ©vision de la dĂ©mission de Mlle Yvain que vous avez changĂ© les filles dâĂ©cole ? Vous aviez donc si peur que sa remplaçante ne lui arrive pas Ă la cheville ?Â
Je suis absolument navrĂ© pour Rose, mais je mâĂ©tonne. Pourquoi tient-elle autant Paris en horreur ? Ses tremblements Ă©taient lâoccasion parfaite pour quâelle prenne sa retraite, non ? AprĂšs tout, elle nâest plus toute jeune, elle doit avoir des ressources de cĂŽtĂ©, elle a travaillĂ© toute sa vie⊠Je pense quâon peut dire quâelle lâa mĂ©ritĂ©e. Et puis, elle y vit depuis longtemps. Quâest-ce qui lâa poussĂ©e Ă revenir Ă Champs-les-Sims ?
Quelques brĂšves nouvelles. Les affaires vont bien, cela fait un an que les touristes sont revenus comme avant la crise. Une ligne ferry quotidienne a Ă©tĂ© mise en place entre Gananoque et Hylewood, cela reprĂ©sente un contrat considĂ©rable. Et jâai donc le plaisir de tâadresser, avec cette lettre, mon tout dernier paiement ! Merci encore, NoĂ©, pour ta patience. GrĂące Ă toi, ma famille est Ă lâabri du besoin, les affaires tournent, je fais un mĂ©tier qui me plait et qui me laisse assez de temps libre pour ma femme, ma fille, ma guitare et mes poissons.
Depuis lâannĂ©e derniĂšre, Gizelle passait de plus en plus de temps chez Agathon Ă Kingston. Câest au point oĂč jâai dĂ» le persuader de ne pas lui demander de payer un loyer⊠Franchement, tu te rends compte ? Ă sa propre sĆur⊠Bref, elle frĂ©quentait des fĂȘtes, elle Ă©tait toujours aussi maigre mais pas plus quâavant, et au moins, elle avait lâair heureuse, donc nous aussi. Elle nous a annoncĂ© un beau jour quâelle Ă©tait fiancĂ©e. Lola et Layla, qui avaient prĂ©vu de faire une cĂ©rĂ©monie commune, ont simplement dĂ©cidĂ© dâintĂ©grer Gizelle Ă leurs projets. Cela signifie que toutes mes sĆurs sont dĂ©sormais mariĂ©es.Â
Lâheureux Ă©lu est Marius RumĂ©dier, le fils de la cousine Ada avec qui tu tâentendais bien. Câest un beau parti, puisque câest le cadet du propriĂ©taire actuel des entreprises RumĂ©dier. Il nâest pas Ă©tudiant ou quoi que ce soit, câest un dĂ©sĆuvrĂ© de dix-neuf ans qui vit des rentes de sa famille et qui passe sa vie dans les soirĂ©es mondaines, les concerts et les expositions. On ne le voit pas souvent Ă Hylewood, il prĂ©fĂšre la ville Ă la tranquillitĂ© insulaire, ce qui fait que je ne le connais pas trĂšs bien et que je nâai pas grand chose Ă tâen dire. Agathon le croise de temps en temps au théùtre, toujours au bras dâune nouvelle femme Ă lâentendre. Mais bon, vu lâhabitude que mon frĂšre a dâexagĂ©rer, je ne lâai pas vraiment pris au sĂ©rieux. En plus, sâil a dĂ©cidĂ© dâĂ©pouser ma sĆur, câest bien quâil a dĂ©cidĂ© de se ranger, non ? Je trouve quâil a beaucoup dâesprit.
Je te joins leur photo de mariage. Tu vas voir, câest quelque chose. Heureusement quâEugĂ©nie nâest plus lĂ pour la voir, elle nâaurait pas manquĂ© de lĂącher une remarque sarcastique ! Layla et Lola font les Ă©paisses ; elles en sont si satisfaites quâelles ont refusĂ© quâon reprenne un nouveau cliché⊠malgrĂ© que ce pauvre Ives a rĂ©alisĂ© quâil avait une tĂąche sur son costume au moment oĂč la photo Ă©tait faite⊠Fabien, Gizelle et son mari sont les seuls qui ont lâair Ă peu prĂšs normaux.
Le fait est que la maison parait bien vide. Agathon est lĂ en milieu de semaine quand il ne travaille pas. Le reste du temps, ce nâest plus que ma femme, ma fille et moi. Toutes ces chambres vident me foutent un cafard solide⊠Mais bon, toute la famille se retrouve le dimanche chez Marie pour le dĂźner. On se voit donc encore tous rĂ©guliĂšrement, et puis lâĂźle nâest pas trĂšs grande, on finit toujours pas sây croiser. Les filles ont arrĂȘtĂ© de travailler en se mariant : Layla est femme de mĂ©decin, Lola femme de lâhĂ©ritier dâun industriel, elles nâen ont donc pas vraiment besoin. Gizelle a quittĂ© son emploi Ă lâĂ©picerie pour pouvoir suivre son mari dans ses soirĂ©es Ă Kingston, mais entre nous, je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne idĂ©e⊠Ăa me parait important quâelle puisse garder une indĂ©pendance financiĂšre et dâautre part, travailler lâoccupe. Je crains que rester seule toute la journĂ©e avec la cousine Ada lâencourage dans ses travers. Je suppose que câest hors de ma portĂ©e, maintenantâŠ
Je tâembrasse affectueusement.
P. S. : Je sais que tu as bien fini par recevoir la correspondance de Lola puisquâelle a eu le temps de te rĂ©pondre au moins six fois depuis ma derniĂšre rĂ©ponse... JâespĂšre que tu ne mâen veux pas trop !