Au moment oĂč Clotaire Ier mourait Ă CompiĂšgne, en 561, aprĂšs un rĂšgne sanglant de cinquante annĂ©es, il rĂ©ussi Ă rĂ©unir entre ses seules mains le royaume de son pĂšre, Clovis, partagĂ© Ă la mort de celui-ci entre ses fils. Clotaire Ă©tait un homme qui savait ce qu'il voulait et ne reculait devant rien pour 1'obtenir. Il s'Ă©tait fait une spĂ©cialitĂ© d'Ă©pouser les veuves de ses frĂšres ou neveux, recueillant ainsi leurs successions sans coup fĂ©rir. Pourtant, quand mourut son troisiĂšme frĂšre, Childebert, Clotaire Ă son grand regret ne put Ă©pouser sa veuve. Aussi, Ă dĂ©faut de mettre Ultrogothe dans son lit oĂč la place manquait, la mit-il tout bonnement en prison. Puis il s'empara de l'hĂ©ritage. Le vieux royaume franc, avec la Neustrie et l'Austrasie, lui appartenait. Malheureusement, Ă la mort de Clotaire, tout fut Ă recommencer parce que lui aussi avait quatre fils : Charibert, Gontran, Sigebert et ChilpĂ©ric. Il en avait mĂȘme six, mais Gondovald, jugĂ© inapte et tondu Ă ras, soupirait dans un monastĂšre. Quant Ă Chramm qui avait osĂ© se rĂ©volter contre son pĂšre, Clotaire l'avait enfermĂ© dans une cabane avec toute sa famille et y avait mis le feu. On repartagea donc le royaume, avec un grand souci de variĂ©tĂ© ; Charibert eut Paris et tout l'Ouest de la Gaule jusqu'aux PyrĂ©nĂ©es, Gontran OrlĂ©ans et 1'ancien royaume burgonde, Sigebert Metz avec l'Austrasie, enfin ChilpĂ©ric se contenta de la Neusrie avec Soissons. Ce n'Ă©tait pas la plus grosse part mais, comme il Ă©tait un peu bĂątard, personne ne s'en Ă©tonna, pas mĂȘme lui.
Chilpéric 1er, Roi des Francs, par Atala Stamaty, Madame Augustin Varcollier
La paix régnait approximativement entre les frÚres couronnés quand une femme survint. Et tout se mit à aller mal.
En 566, Sigebert, qui résidait à Metz entreprit de se marier. Il demanda et obtint la main de Brunehaut la plus jeune fille du roi Wisigoth Athanagild. C'était un trÚs beau mariage. La princesse était non seulement fort belle, mais fort riche. Les ambassadeurs envoyés à TolÚde pour l'escorter ramenÚrent, en dot, de nombreux chariots chargés d'or, de pierreries et d'une foule d'objets précieux. La cérémonie eut lieu à Metz avec un éclat extraordinaire sous l'oeil attentif d'un ami personnel de Sigebert, un jeune diacre auvergnat de bonne famille gallo-romaine qui se nommait Grégoire mais n'était pas encore de Tours. Il savait pourtant déjà se servir de ses yeux et ce reporter avant la lettre a décrit avec enthousiasme la beauté de la fiancée, la clarté de son teint et la grùce de sa personne. De son cÎté, Sigebert était un homme de belle apparence, relativement cultivé et de moeurs convenables pour l'époque. Il n'hésita pas à se débarrasser, avant son mariage de sa douzaine de concubines et s'éprit vraiment de Brunehaut.
Tout diffĂ©rent Ă©tait ChilpĂ©ric, sou frĂšre, ou plutĂŽt son demi-frĂšre, car ils n'Ă©taient pas de la mĂȘme mĂšre. Le roi de Soissons recouvrait. d'un lĂ©ger vernis romain un solide fond de sauvagerie et des moeurs de satrape. Il posait au bel esprit, faisait des vers, trĂšs mauvais si l'on en croit GrĂ©goire de Tours : « Les pauvres vers sont incapables de se tenir sur leurs pieds car, n'y comprenant rien, il a mis des syllabes longues pour des brĂšves et des brĂšves pour des longues. » Ces prĂ©occupation littĂ©raires et ce lĂ©ger snobisme ne l'empĂȘchaient pas de s'offrir de retentissantes beuveries et d'entretenir un vĂ©ritĂąble harem. L'une de ces dames, qui toutes portaient le titre de reine, Ă©tait tout de mĂȘme lĂ©gitimement Ă©pousĂ©e. Or, au moment du mariage de Sigebert, la reine en titre Ă©tait une certaine FrĂ©dĂ©gonde.
C'Ă©tait une fort belle crĂ©ature, de bonne et pure race franque. Elle Ă©tait nĂ©e, vingt et un ans plus tĂŽt, dans la rĂ©gion de ThĂ©rouanne et, entrĂ©e au palais de Soissons comme lite, ou servante, d'AudovĂšre, l'Ă©pouse de ChilpĂ©ric, elle s'Ă©tait jurĂ© de prendre un jour sa place. Son astuce naturelle lui en fournit 1'occasion. AprĂšs avoir donnĂ© trois fils Ă son Ă©poux, AudovĂšre venait de mettre au monde une fille pendant qu'il guerroyait contre les Saxons. Or, au moment du baptĂȘme, la marraine choisie fit dĂ©faut. FrĂ©dĂ©gonde conseilla alors Ă la reine de tenir elle-mĂȘme la petite Hildeswinthe sur les fonts baptismaux. C'Ă©tait une perfidie, car, suivant la loi de l'Eglise, qu'AudovĂšre ignorait ĂȘtre parrain ou marraine crĂ©ait avec les parents de l'enfant des liens fraternels. AudovĂšre Ă©tant marraine de sa fille, son mariage avec ChilpĂ©ric devenait un inceste. Mais, dans son innocence, la malheureuse suivit ce bon conseil.
Mariage de Frégégonde et Chilpéric 1 er
Quand le roi revint de guerre, il trouva Frédégonde sur son chemin. Ce n'était pas la premiÚre fois. Déjà , avant de partir en campagne il avait ébauché une intrigue avec la belle servante et se montra enchanté de la revoir. Elle n'hésita pas à lui poser une question un peu directe : « Avec qui mon seigneur couchera-t-i1 cette nuit? La reine, ma maßtresse, est aujourd'hui ta commÚre et la marraine de ta fille Hildeswinthe ! »
« Eh bien, répondit Chilpéric avec bonne humeur, si je ne puis coucher avec elle, Je coucherai avec toi... »
Qui fut dit fut fait. Quelques jours plus tard, Chilpéric épousait Frédégonde tandis qu'AudovÚre prenait, en tant que veuve, le chemin d'un couvent du Mans. Elle emmenait avec elle sa fille nouvelle née.
Chilpéric se munirait enchanté de sa nouvelle épouse quand le mariage de Sigebert vint troubler cette satisfaction.
Chilpéric Ier et Frédégonde dans le Recueil des rois de France, de Jean du Tillet, vers 1550
Le roi de Soissons se jugea rabaissĂ© et vaguement ridicule. Il se trouvait dans la situation d'un homme qui a Ă©pousĂ© sa bonne. Sa jalousie s'Ă©veilla en mĂȘme temps que sa cupiditĂ©. La dot fabuleuse de la princesse wisigothe le faisait rĂȘver au moins autant que son sang royal. Or, Athanagild avait une fille aĂźnĂ©e, moins belle que Brunehaut mais tout aussi riche, qui se nommait Galeswinthe. RĂ©pudier FrĂ©dĂ©gonde devenue indĂ©sirable - et demander la main de Galeswinthe furent les premiers soins de ChilpĂ©ric. Mais, Ă TolĂšde, les choses n'allĂšrent pas toutes seules. La rĂ©putation du prĂ©tendant Ă©tait si dĂ©testable que Galeswinthe Ă©clata en sanglots lorsqu'elle apprit sa demande. Athanagild n'Ă©tait guere enthousiaste. Les nĂ©gociations traĂźnĂšrent en longueur. On discuta dot et moralitĂ©. ChilpĂ©ric jura de se dĂ©barrasser de toutes ses femmes, mais le Wisigoth ne se dĂ©cidait pas. Survint alors la mort de Charibert, le roi d'Aquitaine, dont les domaines furent partagĂ©s entre ses trois frĂšres. ChilpĂ©ric, pour sa part, hĂ©rita la Normandie, le Maine, l'Anjou, le Limousin, le Quercy, Bordeaux, Toulouse, le BĂ©arn, la Bigorre et le Comminges. Autrement dit, il devenait le voisin immĂ©diat d'Athanagild qui, peu dĂ©sireux de se crĂ©er des ennuis outre PyrĂ©nĂ©es capitula enfin. MalgrĂ© ses supplications et son dĂ©sespoir, Galeswinthe dut partir pour Rouen oĂč ChilpĂ©ric, bouffi d'orgueil, l'attendait en visitant ses nouveaux domaines.
AprĂšs sa rĂ©pudiation, FrĂ©dĂ©gonde Ă©tait demeurĂ©e au palais royal. Avec une profonde astuce, elle avait demandĂ© qu'on voulĂ»t bien lui Ă©pargner l'habituel refuge des reines qui ont cessĂ© de plaire : le couvent. Elle prĂ©fĂ©rait reprendre, tout simplement, son ancienne condition de lite. Pour qui connaissait son immense orgueil, c'Ă©tait assez surprenant mais, en acceptant de redevenir servante, FrĂ©dĂ©gonde faisait preuve d'une grande intelligence et, surtout, d'une extrĂȘme psychologie. Elle connaissait Ă fond ChilpĂ©ric, savait qu'il se lassait vite, comme un enfant gĂątĂ©, des plus beaux jouets. Elle ne se trompait pas. Au bout de quelques mois, le roi ne trouva plus guĂšre de charme Ă la sage Galeswinthe. Et, puisqu'il avait mis la main sur les trĂ©sors de sa dot, la jeune femme avait perdu de son prestige. NĂ©anmoins au lendemain de leurs Ă©pousailles, il lui avait remis, traditionnellement, en don du matin : Bordeaux, Cahors, Limoges, le BĂ©arn et la Bigorre, en plus du brin de paille rituel. C'Ă©tait un prĂ©sent somptueux, mais ChilpĂ©ric n'entendait pas s'en dessaisir vraiment.
Il avait Ă©galement, dans les premiers temps de leur vie commune, fait quelques efforts pour se montrer sous un jour agrĂ©able. Cela non plus ne dura pas. ChilpĂ©ric retourna bientĂŽt Ă ses beuveries, Ă ses plaisirs sauvages dans lesquels les combats d'animaux et les femmes jouaient le principal rĂŽle. C'Ă©tait le moment qu'attendait FrĂ©dĂ©gonde. Elle sortit de 1'ombre oĂč elle se tenait et n'eut aucune peine Ă reprendre toute son influence sur le roi. Elle redevint, non seulement sa maĂźtresse, mais la maĂźtresse toute puissante et le martyre de Gaieswinthe commença. RelĂ©guĂ©e au second rang par l'insolente favorite elle se vit dĂ©pouillĂ©e peu Ă peu de ses parures de ses robes et de son rang. Ses plaintes ne furent pas entendues et, quand elle supplia son mari de la laisser retourner Ă TolĂšde, elle Ă©veilla sa mĂ©fiance. Elle eut beau lui jurer qu'elle ne chercherait pas Ă tirer vengeance de sa conduite, qu'elle laisserait 1'Ă©norme fortune apportĂ©e en dot, il ne la crut pas. ChilpĂ©ric pratiquait trop la perfidie et la trahison pour croire Ă la loyautĂ© de quiconque. FrĂ©dĂ©gonde eut beau jeu Ă lui souffler de criminels conseils. Il ne les Ă©couta que trop. Pour calmer les craintes de Galeswinthe, il joua un moment le repentir et la tendresse mais, une nuit, un homme entra dans la chambre de la reine, au palais de Rouen, et l'Ă©trangla pendant son sommeil. Il n'y avait pas un an qu'elle Ă©tait mariĂ©e...
Meurtre de la reine Galswinthe, par « Philastre fils », probablement EugÚne Philastre (1827 ou 1828 à Paris - 21 juin 1886 à La Nouvelle-Orléans française.)
Les larmes du roi de Neustrie ne trompĂšrent personne et surtout pas Brunehaut qui, aussitĂŽt, cria vengeance. La guerre entre Sigebert et ChilpĂ©ric semblait inĂ©vitable. Pourtant Gontran, roi de Burgondie tenta de l'empĂȘcher en arbitrant le conflit. C'Ă©tait un homme paisible qui avait la violence en horreur. Il Ă©tait bon et simple, si candide, d''ailleurs, qu'il fut, selon Michelet, le comique de la famille. Cela lui valut en tous cas de passer pour saint aprĂšs sa mort. En l'occurrence, Gontran rendit un jugement sage : ChilpĂ©ric devrait payer Ă Brunehaut le prix du sang et lui remettre le douaire de Galeswinthe. Le meurtrier fut bien obligĂ© de s'exĂ©cuter mais, Ă peine les cinq provinces remises Ă Brunehaut, il ne rĂȘva plus qu'au moyen de les rĂ©cupĂ©rer. Ce prix du sang le rendait malade.
- Qu'à cela ne tienne, lui conseilla Frédégonde, tu n'as qu'à reprendre tes terres par la force.
Ainsi fut fait. En 573, le fils aĂźnĂ© de ChilpĂ©ric, Clovis, prit Tours mais Ă©choua devant Poitiers. Il s'empara alors de Bordeaux mais dut bientĂŽt battre en retraite vers Angers. Pendant ce temps, son frĂšre, ThĂ©odebert, marchait sur Limoges. Sigebert n'hĂ©sita pas. Son armĂ©e se mit en marche aussitĂŽt. Au surplus, si ChilpĂ©ric partait du principe qu'il avait payĂ© trop cher la vie d'une femme aussi effacĂ©e que Galeswinthe, Brunehaut ne partageait aucunement sa façon de voir et considĂ©rait que le prix du sang Ă©tait mince. Ce qu'elle voulait, c'Ă©taient les tĂȘtes de ChilpĂ©ric et de sa FrĂ©dĂ©gonde. EntrainĂ©es par Sigebert, les hordes germaniques dĂ©valĂšrent sur la Neustrie qu'elles balayĂšrent comme un raz de marĂ©e. ThĂ©odebert, fut tuĂ© en Charente. Des frontiĂšres de l'est Ă la Normandie, les troupes de ChilpĂ©ric furent Ă©crasĂ©es, emportĂ©es par une force irrĂ©sistible. BientĂŽt, il ne resta plus Ă FrĂ©dĂ©gonde et son Ă©poux que Tournai dans laquelle ils coururent s'enfermer, mais oĂč, bientĂŽt, l'armĂ©e de Sigebert les assiĂ©gea.
Toute la Neustrie lui appartenant, Sigebert était venu installer Brunehaut à Paris, dans le vieux palais romain de la Cité, bùti jadis par l'empereur Julien. Là , Brunehaut, heureuse de savoir ses ennemis écrasés, mit au monde une fille puis s'installa tandis que Sigebert se rendait à Vitry-sur-Scarpe, à la limite des deux royaumes de Neustrie et d'Australie pour s'y faire proclamer roi des deux pays.
Cependant, dans Tournai assiĂ©gĂ©e, FrĂ©dĂ©gonde, elle aussi avait mis au monde un enfant qu'elle nomma Samson et que l'Ă©vĂȘque de la ville baptisa. Elle se sentait Ă la fois faible et envahie de fureur. La citĂ©, mal pourvue en ravitaillement, avait beau ĂȘtre dĂ©fendue par d'anciens murs romains et d'Ă©paisses palissades, elle n'en approchait pas moins de l'issue fatale. Et ChilpĂ©ric, amorphe, ne faisait rien pour endiguer le dĂ©sastre. Il se prĂ©occupait du salut de son Ăąme, croyant sa derniĂšre heure prochaine.
Or, FrĂ©dĂ©gonde ne voulait pas mourir. Elle dĂ©cida de jouer une derniĂšre carte, dut cette carte ĂȘtre un meurtre. Elle connaissait depuis longtemps les secrets des plantes et savait confectionner des boissons enivrantes. Elle fit venir deux hommes de son pays de ThĂ©rouanne et les fit boire. Elle leur servit, outre le classique apĂ©ritif mĂ©rovingien qui se composait d'absinthe, de vin et de miel, un philtre de son cru qui les lui dĂ©voua corps et Ăąme. Alors, elle tira d'un coffre deux scramasazs, deux courtes Ă©pĂ©es droites dont les lames avaient Ă©tĂ© empoisonnĂ©es et leur, fit comprendre que son sort Ă©tait entre leurs mains. Ils partirent, jurant de libĂ©rer leur reine. Parvenus Ă Vitry oĂč Sigebert, dĂ©jĂ , avait Ă©tĂ© Ă©levĂ© sur le pavois, promenĂ© par trois fois autour du camp et proclamĂ© roi de Neustrie, ils se firent passer pour des seigneurs neustriens dĂ©sireux de faire leur soumission. On les crut et on ne les dĂ©sarma mĂȘme pas. Ils approchĂšrent le roi qui leur demanda leurs noms. Pour toute rĂ©ponse, ils le frappĂšrent tous deux Ă la fois. Sigebert tomba, baignĂ© de son sang. Les deux meurtriers tombĂšrent aussitĂŽt aprĂšs sous les coups des seigneurs australiens, mais le coup avait rĂ©ussi ; Sigebert Ă©tait mort, la guerre terminĂ©e et FrĂ©dĂ©gonde libĂ©rĂ©e...