Le meilleur parti à prendre est donc des considérer toutes choses comme inconnues, et de se promener ou de s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et de reprendre tout du début.
Francis Ponge, Proêmes, 1933
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Le meilleur parti à prendre est donc des considérer toutes choses comme inconnues, et de se promener ou de s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et de reprendre tout du début.
Francis Ponge, Proêmes, 1933

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Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque, tout à coup et pour la première fois, sont mises au jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et de petites bêtes jusqu’alors enfouies. Ô ressources infinies de l’épaisseur des choses, rendues par les ressources infinies de l’épaisseur sémantique des mots !
Francis Ponge, Proêmes, 1933
Portrait de Francis Ponge (1899-1988) par André Rogi
Vigny a dit : tout homme a vu le mur qui borne son esprit. Quant à moi, je m’excuse, ce n’est pas un mur, c’est un précipice ; pour beaucoup c’est un précipice. Un homme qui a le vertige comme cela, tout arrive à le donner, les événements un peu désagréables que nous avons connus ces temps-ci pour certains signifient ce trouble, mais il est certes aussi profond dans chaque individu. Que fait un homme qui arrive au bord du précipice, qui a le vertige ? Instinctivement, il regarde au plus près – vous l’avez fait, vous l’avez vu faire. C’est simple, c’est la chose qui est la plus simple. On porte son regard à la marche immédiate ou au pilier, à la balustrade, ou à un objet fixe, pour ne pas voir le reste. Cela c’est honnête, cela c’est sincère, c’est vrai. L’homme qui vit ce moment-là, il ne fera pas de philosophie de la chute ou du désespoir. Si son trouble est authentique, ou bien il tombe dans le trou comme Kafka, comme Nietzsche, comme d’autres, ou bien plutôt, il n’en parle pas, il parle de tout mais pas de cela, il porte son regard au plus près. Le parti pris des choses, c’est aussi cela. Francis Ponge, « Tentative orale », Le Grand Recueil, Méthodes, Gallimard, 1961
N'importe quel objet, il suffit de vouloir le décrire, il s’ouvre à son tour, il devient un abîme, mais cela peut se refermer, c’est plus petit ; on peut, par le moyen de l’art, refermer un caillou, on ne peut pas refermer le grand trou métaphysique, mais peut-être la façon de refermer le caillou vaut-elle pour le reste, thérapeutiquement. Cela fait qu’on continue à vivre quelques jours de plus. Francis Ponge, « Tentative orale », Le Grand Recueil, Méthodes, Gallimard, 1961

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Ce que j’écris ce ne sont pas mes pensées, ma philosophie, ma théorie. Ce sont mes goûts, mes lubies, mes façons de voir. Honnêtement c’est ce qu’il faut dire. Aucune raison de ne pas révéler, exprimer, chanter son particulier, ce qu’on est seul à voir comme on le voit. Ce qui est inadmissible – et plus encore ridicule qu’inadmissible – c’est de donner (et surtout de se donner à soi-même) ses goûts comme de la pensée, de la pensée impartiale, objective, valable pour d’autres et imposable à d’autres. … Et au fond je me moque de tout cela. Quand j’écrivais « Penser ou être pensé » je me proposais de dire bien autre chose, de prendre cela sur un tout autre plan, de rejoindre cette autre idée que chez l’homme le phénomène-pensée est, comme à un autre degré la folie, une manifestation de paroxysme nerveux. Il n’y a rien à admirer là-dedans. L’homme pense, c’est-à-dire se-complique-l’existence. L’homme pense au lieu de vivre tout uniment. Et penser c’est se compliquer l’existence. « Réfléchir », « se faire des idées sur » ceci ou cela, cela revient à rendre l’existence plus difficile. Je ne dirai pas que c’est le propre de l’homme (je n’en sais rien) ; c’est en tout cas une des caractéristiques de l’homme. Je ne sais pas si d’autres êtres animés ont la même faculté, ou lubie (je le crois) – mais l’homme la possède à tel point… ! Francis Ponge, Nouveau nouveau recueil II, Gallimard, 1992
Ainsi donc, si ridiculement prétentieux qu’il puisse paraître, voici quel est à peu près mon dessein : je voudrais écrire une sorte de "De natura rerum". On voit bien la différence avec les poètes contemporains : ce ne sont pas des poèmes que je veux composer, mais une seule cosmogonie. Mais comment rendre ce dessein possible ? Je considère l’état actuel des sciences : des bibliothèques entières sur chaque partie de chacune d’elles… Faudrait-il donc je commence par les lire, et les apprendre ? Plusieurs vies n’y suffiraient pas. Au milieu de l’énorme étendue et quantité de connaissances acquises par chaque science, du nombre accru des sciences, nous sommes perdus. Le meilleur parti à prendre est donc de considérer toutes choses comme inconnues, et de se promener ou de s’étendre sous bois ou sur l’herbe, et de reprendre tout du début.
Francis Ponge, Le Parti pris des choses, Éditions Gallimard, 1948
Chaque bois de pins est comme un sanatorium naturel, aussi un salon de musique… une chambre, une vaste cathédrale de méditation (une cathédrale sans chaire, par bonheur) ouvertes à tous les vents, mais par tant de portes que c’est comme si elles étaient fermées.
Francis Ponge, « Le Carnet du Bois de pins », in La Rage de l’expression, Gallimard, Pléiade, Œuvres complètes I, 1999