Vigny a dit : tout homme a vu le mur qui borne son esprit. Quant à moi, je m’excuse, ce n’est pas un mur, c’est un précipice ; pour beaucoup c’est un précipice. Un homme qui a le vertige comme cela, tout arrive à le donner, les événements un peu désagréables que nous avons connus ces temps-ci pour certains signifient ce trouble, mais il est certes aussi profond dans chaque individu. Que fait un homme qui arrive au bord du précipice, qui a le vertige ? Instinctivement, il regarde au plus près – vous l’avez fait, vous l’avez vu faire. C’est simple, c’est la chose qui est la plus simple. On porte son regard à la marche immédiate ou au pilier, à la balustrade, ou à un objet fixe, pour ne pas voir le reste. Cela c’est honnête, cela c’est sincère, c’est vrai. L’homme qui vit ce moment-là , il ne fera pas de philosophie de la chute ou du désespoir. Si son trouble est authentique, ou bien il tombe dans le trou comme Kafka, comme Nietzsche, comme d’autres, ou bien plutôt, il n’en parle pas, il parle de tout mais pas de cela, il porte son regard au plus près. Le parti pris des choses, c’est aussi cela. Francis Ponge, « Tentative orale », Le Grand Recueil, Méthodes, Gallimard, 1961












