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Renouveau du samaaâ ou retour Ă la source ?
Lâexemple du groupe officiel de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya
 « Gloire Ă Toi ! Nous nâavons de savoir que ce que Tu nous as appris. Certes câest Toi lâOmniscient, le Sage » Coran, Al Baqarah, 32.
Pendant cette pĂ©riode de confinement, le monde musulman soufi a Ă©tĂ© lui aussi inventif pour contourner la distanciation sociale et continuer le cheminement sur la Voie dâAllah, le Tout-GĂ©nĂ©reux, le Vivant, Celui qui pourvoie Ă la subsistance de la CrĂ©ation.
Plusieurs initiatives ont vu rapidement le jour : connexions via internet aussi bien pour les rĂ©unions dâinvocations de Dieu (dhikr) que pour des confĂ©rences, prĂ©sentations et autres initiations au tassawwuf (soufisme), Lives Instagram/Facebook pour les psalmodies de Coran et le samaaâ (audition spirituelle), soirĂ©es Live de commĂ©moration (soirĂ©e du 15 Chaâban, Ramadan, soirĂ©e de Laylat al Qadr, âAid Al FitrâŠ).
Je me souviens encore de la joie immense que jâai ressentie lors de lâannonce du dĂ©but des rĂ©unions dâinvocation via Zoom, ou encore mon enchantement lorsque jâai assistĂ© au 1er live Instagram sur le thĂšme du samaaâ, oĂč jâai eu le bonheur dâĂ©couter pendant quelques heures, des musammiâines (chanteurs de samaaâ) faisant partie aussi bien de ma confrĂ©rie que dâautres confrĂ©ries soufies. Une brĂšve immersion technologique Ă chaque fois dans cette ambiance si particuliĂšre, un mĂ©lange de soumission sĂ©rieuse et de joie enfantine, une atmosphĂšre indescriptible, spĂ©cialement dans les confrĂ©ries au modĂšle dâĂ©ducation jamali (issu de la BeautĂ© ââAl Jamalââ, un des attributs de Dieu, Le Doux Le Tout affectueux. Lâalternance de rigueur et de discipline avec un lĂącher-prise teintĂ© dâamour et dâempathie est une caractĂ©ristique des voies soufies jamalies dont je fais partie).
RĂ©cemment, le groupe officiel de samaaâ de la Tariqa Qadiriya Boutchichiya a diffusĂ© une nouvelle Ćuvre musicale sur la plateforme Youtube et sur les rĂ©seaux sociaux. Il sâagit dâune version polyphonique a cappella du poĂšme ââLa Petite Al Buraqiyaââ (Al Bouraqiya As-soughra), ce poĂšme de louange (Qasida madhiyya) sur Sidi Mohammad, le meilleur des cheminants, le bien-aimĂ©, le vertueux, Ă©crit par le poĂšte soufi marocain Ayoub Belmekki Al Fassi (ou Al Makki Al Fassi) au 19Ăšme siĂšcle J.C.
Jâaffectionne particuliĂšrement ce poĂšme pour la beautĂ© du texte et la langue utilisĂ©e. Il sâagit ici de ââmalhounââ, poĂ©sie chantĂ©e Ă©crite en arabe dialectal marocain, dont le sujet peut ĂȘtre aussi bien religieux que profane, voire mĂȘme frivole, traitant de divers sujets de sociĂ©tĂ©. Il appelĂ© aussi zajal en langue arabe de lâĂ©poque dâAl-Andalus. Le malhoun est considĂ©rĂ© comme de la musique populaire, il sâinspire Ă©normĂ©ment de la musique arabo-andalouse, notamment pour le systĂšme musical et la libertĂ© dâimprovisation accordĂ©e aux musiciens. Quand au texte, la langue arabe est une langue chantante et imagĂ©e, rythmĂ©e et rimĂ©e, avec un vocabulaire riche, lyrique, transfigurative, Ă mille nuances, Ă mĂȘme de transmettre le sens et la sensibilitĂ© du propos, et de provoquer lâĂ©motion de lâauditeur.
Je reprends ici une description de la poĂ©sie arabe par la musicologue Amina Alaoui : « Si la poĂ©sie dĂ©clamĂ©e exalte la joie de lâauditeur par la justesse et la prĂ©cision dâune belle formule, imaginez-la soutenue en musique par la voix, câest lâextase, le tarab en arabe, une vibration Ă©motionnelle intense et imprĂ©visible qui surgit des profondeurs de lâĂąme au moment oĂč lâon Ă©coute le chant, et oĂč le chanteur est face au dĂ©fi de lâĂ©motion et de lâinexplorĂ©. » (in Cairn). Et je ne peux empĂȘcher mes larmes de perler sur mon visage en Ă©coutant ces paroles, cet aimĂ© a ravi mes sens et a dĂ©chiquetĂ© mes entrailles dâamour.
Tout dâabord, au niveau musical, Jâai Ă©tĂ© agrĂ©ablement surprise par cette Ćuvre. Le ton de la production artistique apparaĂźt clairement dĂšs les premiĂšres notes : tout sera placĂ© sous le signe de la polyphonie.
Le volume sonore du chĆur de lâensemble des chanteurs monte crescendo, sur des tonalitĂ©s graves et mi-aiguĂ«s et en remplissant progressivement lâespace musical, tel une litanie des saints, psalmodiĂ©e par un chĆur grĂ©gorien ; pour aboutir Ă deux mouvements musicaux :
Le premier est exĂ©cutĂ© par lâensemble en mode polyphonique et presque Ă mezza voce ; on entend des mĂ©lodies diffĂ©rentes se juxtaposer pour produire un ensemble sonore surprenant au premier abord. En effet, la musique arabe (de maniĂšre gĂ©nĂ©rale), sâappuie sur un systĂšme dâhomophonie, oĂč, gĂ©nĂ©ralement, les voix (et les instruments) chantent Ă lâunisson les mĂȘmes mĂ©lodies.
Lâensemble restera mezza voce pour dĂ©voiler une premiĂšre voix soliste, au timbre fin et doux, psalmodiant un vers de saluts et de bĂ©nĂ©dictions sur Taha, le Cavalier dâAl-Buraq, lâinestimable TrĂ©sor et Capital, avec Ă©lĂ©gance et sobriĂ©tĂ©, une sorte de mawwal chantĂ© (un solo non mesurĂ©), un peu Ă la maniĂšre de Al Jalala (la formule dâunicitĂ© psalmodiĂ©e en gĂ©nĂ©ral pendant les sĂ©ances de dhikr). Un sentiment dâapaisement me saisit Ă ce moment. Cette force tranquille me fait oublier le contexte actuel et me rappelle que lâamour du seigneur des humains est bien ancrĂ© dans mon cĆur.
Le deuxiĂšme mouvement est lancĂ© quand le volume sonore augmente. Une ligne homophonique mezzo forte apparaĂźt au 1er plan et nous chante le refrain (qui est en gĂ©nĂ©ral le dĂ©but de la chanson, utilisĂ© comme refrain dans ce type de musique). Il y a lĂ un dĂ©luge de virtuositĂ©, de puissance sonore et dâharmonie. Chaque voix brode un motif qui complĂšte cette Ćuvre dâart Ă plusieurs mains, pour offrir une nouvelle tenue dâapparat, faite de brocart et de mousseline, Ă lâauditeur attentif capable dâen comprendre le sens.
Commence alors le ballet des solistes au milieu de cette polyphonie sonore, chacun avec un timbre diffĂ©rent, du plus doux au plus chaud et puissant ; avec des registres diffĂ©rents, du plus grave au plus aigu. Chaque couplet est interprĂ©tĂ© de maniĂšre personnalisĂ©e, avec toute la libertĂ© que la musique arabe donne Ă lâimprovisation, en y apportant autant dâornementations et dâembellissements que nĂ©cessaire. Chaque voix soliste est entourĂ©e de couches successives de voix qui lâenjolivent et la mettent en valeur. Tous scandent lâapparition de la Lune, ce pur Ă lâĂ©thique irrĂ©prochable.
Le rĂ©sultat est une ode dâamour Ă lâEssence de lâExistence, un parfait dĂ©lice pour les oreilles musicales, aussi bien pour les puristes, que pour les adeptes de fusion des influences. Ils argueront volontiers que les fausses notes font lĂ©gion dans ce morceau. Je le concĂšde mais je rappelle que le concept de fausses notes doit rester associĂ© Ă la musique savante uniquement, ces petites faussetĂ©s dâexĂ©cution font le charme de toute musique populaire. Câest une aubaine exquise pour une oreille tiraillĂ©e entre son amour pour la musique arabe et sa passion pour la musique occidentale.
La production artistique a jouĂ© le rĂŽle de chef dâorchestre dans cet ouvrage ; on devine la masse gigantesque dâheures de travail passĂ©es Ă rĂ©pĂ©ter, enregistrer, rĂ©enregistrer, dĂ©couper, mixer, harmoniser lâensemble, Ă distance les uns des autres. La sobriĂ©tĂ© du graphisme de la vidĂ©o ajoute un cachet Ă©lĂ©gant et raffinĂ© Ă cette Ćuvre authentique.
Cela me rappelle la qualitĂ© spirituelle et musicale des enregistrements fabuleux de Feu Sidi Hamza Shakkur avec son alter ego Sidi Jalaluddine Julien Weiss (L'Ensemble Al Kindi). Il y a lĂ de la matiĂšre spirituelle, de la musique savante et populaire orchestrĂ©e avec beaucoup de goĂ»t (que ce soit avec ou sans instruments, mĂȘme si je considĂšre la voix comme le plus puissant instrument musical, capable dâinterprĂ©ter des Ă©motions sans intermĂ©diation technique), une interprĂ©tation brillante et inspirĂ©e du chanteur musammiâ qui emploie pleinement le madad (soutien spirituel) de son maĂźtre Ă©ducateur (cheikh morabbi) dĂ©tenteur du secret dâĂ©ducation (Siir) et ses connaissances musicales pour dĂ©clarer sa flamme.
Pour lâaspirant mutassawwif (disciple soufi), l'osmose entre la musique et le poĂšme est tangible dans cette Ćuvre. Le travail musical a permis de mettre en valeur la puissance spirituelle du poĂšme et la beautĂ© des mots de cette dĂ©claration d'amour, tout en produisant lâeffet attendu du samaaâ (de la rĂ©ceptivitĂ© spirituelle, des Ă©motions extatiques, une ivresse spirituelle qui aboutit Ă lâextinction dans la prĂ©sence divine).
En effet, le samaaâ est porteur de sens spirituels (maâaani) et de significations subtiles qui facilitent la comprĂ©hension de concepts soufis. Il contient des messages Ă©ducationnels subtils qui ne peuvent ĂȘtre compris et goĂ»tĂ©s que par des cheminants sur la Voie. Câest la parole des gens dâAllah Le Protecteur et Le Monarque qui ont suivi ce chemin dâinitiation spirituelle et qui ont produit une littĂ©rature riche par inspiration divine, afin de dĂ©crire leur expĂ©rience intime de proximitĂ© divine et leurs Ă©tats spirituels.
Corollaire du Dhikr qui constitue le pilier et lâidentitĂ© spirituelle des confrĂ©ries soufies, le samaaâ est une porte vers la Connaissance divine ; ses effets curatifs sur le cĆur du disciple cheminant sont visibles, la fonction cognitive du samaaâ Ă©tant indĂ©niable.
Quant Ă son impact psychologique et Ă©nergĂ©tique, il est juste de constater son effet positif sur le cerveau humain. Il produit ce quâon appelle gĂ©nĂ©ralement un Ă©tat de nachatt (de lâentrain et du dynamisme). Ne dit-on pas que la musique est la nourriture de lâĂąme ?
Pour Mawlana J. Rumi, la fonction idĂ©ale du samaaâ est de conduire lâĂąme jusquâau septiĂšme ciel :
Bien que le faßte du septiÚme ciel soit élevé,
LâĂ©chelle du samaaâ passe par-dessus son toit.
Pour ma part, je vois cette Ćuvre magnifique comme un fruit de la science du tassawwuf, qui est la station de lâexcellence dans la foi et le comportement (cf. le hadith dit de Jibril).
Tous les bons ingrédients y sont :
Une intention sincÚre et pure (niyya), uniquement pour la Face de Dieu, le Grand Créateur, lŽOmniscient.
Une supplique dâamour au gracieux RĂ©dempteur et un hommage au Paraclet qui nous fera accĂ©der Ă la ProximitĂ© par son intercession.
Un projet pour permettre aux auditeurs dâapprĂ©cier la beautĂ© du morceau et dâen saisir les sens spirituels.
Un dévouement dans son exécution (ikhlass).
Une fidĂ©litĂ© au pacte (âahd) qui lie le disciple Ă son maĂźtre Ă©ducateur, par lequel on le reconnaĂźt en tant que mĂ©decin traitant, qui le guĂ©rit de toutes ses affections de cĆur.
Une symbiose parfaite entre chanteurs qui reflĂšte la rĂ©ussite du modĂšle Ă©ducationnel basĂ© sur lâabondance du dhikr et le compagnonnage (As-suhba). Ce modĂšle Ă©ducationnel a pour objectif la purification des Ăąmes (tazkiyat an-nufuss), et pour y arriver, le disciple doit suivre le modĂšle de son maĂźtre Ă©ducateur spirituel et revĂȘtir ses nobles qualitĂ©s afin de transformer son cĆur et son comportement.
Puissiez-vous vous abriter sous lâArbre de la rĂ©union spirituelle Ă Madagh, sous le rĂšgne dâAl Jamal,
Puissiez-vous boire de ce Bassin dont lâeau Ă©tanche la soif Ă©ternellement,
Puissiez-vous suivre la banniÚre du Cavalier couronné.
QuâIl soit bĂ©ni autant que de fois que de mots dans le Livre,
Autant que le nombre de ses lecteurs, autant que les habitants de tous horizons,
Autant que le nombre de ceux qui foulent le sol de la Terre,
Autant que les éclairs qui zÚbrent le ciel et les étoiles qui brillent dans le crépuscule.
Gloire, pureté et louanges à Allah, Celui qui a établi les ténÚbres et la lumiÚre.
PlanĂšte soufie, 28 mai 2020