65 - Le coeur dans la BruyĂšre
Tous sâĂ©taient assis autour du feu, frissonnant de plaisir tandis que les flammes les rĂ©chauffaient tendrement. Nephos, Rhaen, David, Shanun⊠mĂȘme Pandoran sâĂ©tait mĂȘlĂ©e Ă eux, bien quâelle restait Ă lâĂ©cart, mĂ©fiante et revĂȘche.
Il y avait lĂ quelques discussions lĂ©gĂšres, des chuchotements et des rires, qui sâĂ©teignirent lorsque Carnyx revint.
AussitÎt, tous le suivirent attentivement du regard. Il était grand temps de raconter une histoire.
Il resta debout un moment, face au cercle. Puis il avança dâun pas et tendit la main vers le feu. Un simple geste, lent et calculĂ©. Sa lumiĂšre changea aussitĂŽt.
Les flammes prirent une teinte plus sombre. LâobscuritĂ© sâĂ©tendit autour dâeux, enveloppant les arbres, Ă©teignant la lumiĂšre des plantes. Au loin, GaĂŻtin, qui montait la garde, nâĂ©tait plus quâune silhouette sombre dans la nuit.
Carnyx observa chacun dâeux, un Ă un, sâassurant de leur attention, et lorsquâil parla enfin, câĂ©tait avec le sourire fier dâun conteur.
â Ăcoutez bien, car cette histoire remonte Ă longtemps, trĂšs longtemps. â
Il sâassit Ă son tour, face au feu.
L'histoire allait commencer.
âšLe coeur dans la BruyĂšre âš
Partie 1
Ăcoutez bien, car cette histoire remonte Ă longtemps, trĂšs longtemps.
Elle dĂ©buta Ă lâOrĂ©e du Monde, avant que naissent les routes, avant que soient Ă©rigĂ©s les murs des premiĂšres citĂ©s, et avant mĂȘme que les hommes aient un nom.
Ă cette Ă©poque, le Creux nâavait pas de frontiĂšres. Domaine du puissant divin MatiĂšre, de la Nature et des Esprits, lâharmonie guidait ceux qui y vivaient.
Les esprits y marchaient librement. Les lutins chantaient lâamour au bord des branches, et les ogres en eux dormaient encore bien paisiblement.
Ă cette Ă©poque, la nature parlait encore dâune seule voix. Et en elle, vivaient deux ĂȘtres opposĂ©s, liĂ©s lâun Ă lâautre comme cime et racines.
Il y avait Pin. Un esprit rĂȘveur au cĆur doux, innocent et bon. Et Ă ses cĂŽtĂ©s, se trouvait Bryone, un esprit libre et brĂ»lant, premier Ă ĂȘtre nĂ© dans ses bois et seigneur de ces terres.
Et ils sâaimaient sans crainte, car rien ne les sĂ©parait encore.
â⊠ils sâaimaient sans crainte, car rien ne les sĂ©parait encore. â
La voix de Carnyx sâĂ©teignit Ă la fin de sa phrase, laissant le temps Ă ses mots de rĂ©sonner dans lâesprit de son public.
â Ils Ă©taient amoureux⊠â souffla David pour lui-mĂȘme, si bas que ce nâĂ©tait presque quâun murmure. â Ils sâaimaient. â
Rhaen, assis confortablement entre les jambes de David, releva la tĂȘte en lâentendant.
â Les couples de MatiĂšre Ă©taient nombreux autrefois. â chuchota-t-il. â On dit que lorsquâun esprit tombe amoureux, câest pour la vie.
â Lâamour entre les esprits est dâune force rare et sacrĂ©e. â fit Carnyx en se penchant en avant, lâĂ©clat de ses yeux brillants dans le noir. â Les enfants de MatiĂšre ne sont point semblables aux hommes : ils ne sont pas guidĂ©s par lâinstinct de se perpĂ©tuer, ils ne ressentent pas le dĂ©sir charnel. Leurs liens naissent dâun sentiment pur et sincĂšre⊠mais parfois aussi trop ardent pour leur propre salut. â
David hocha la tĂȘte, fascinĂ©. Le silence revenu, Carnyx se redressa et reprit :
â Malheureusement, un jour, comme chaque lĂ©gende du Creux nous lâenseigne, les hommes arrivĂšrent. â
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Partie 2
Malheureusement, un jour, comme chaque lĂ©gende du Creux nous lâenseigne, les hommes arrivĂšrent.
Dâabord peu nombreux, ils intriguĂšrent les esprits, qui ne prirent pas leur prĂ©sence au sĂ©rieux. Comment auraient-ils pu ? Ce nâĂ©tait que des animaux parmi tant dâautres.
Mais au fil du temps ils devinrent de plus en plus nombreux. Ils coupÚrent les arbres, chassÚrent les animaux, et prirent la place qui ne leur était pas destinée.
Le Creux changea. Les chants des oiseaux se fit plus rares, les lutins trouvĂšrent moins de sĂšve Ă boire, et une chose inconnue jusque-lĂ naquit dans le Creux : la Faim.
Une faim lente, profonde, qui rongea lâessence mĂȘme des esprits.
Bryone lutta longtemps. Il se retint, mais seigneur de ces terres, la nature dĂ©pendait de lui. Plus il avait faim, et plus lâherbe se dessĂ©chait et la terre mourait.
Alors il fit un choix terrible pour protéger les siens.
Il se tourna vers les humains et dévora ceux qui ravageaient son sol, non pas par cruauté, mais pour survivre. à chaque vie prise, son corps changeait.
Ses crocs poussĂšrent, ses sclĂšres devinrent noires, et bientĂŽt il fut aussi grand quâun homme. Et plus il grandissait, plus sa rage en faisant de mĂȘme, son esprit se durcissant tandis quâil devenait un ogre.
Mais pendant tout ce temps, Pin refusa quant Ă lui dâarpenter le mĂȘme chemin. Il refusa de manger les hommes, mĂȘme pour survivre, car il voyait en eux des ĂȘtres encore jeunes, capables dâĂ©merveillement, capables dâapprendre Ă comprendre la nature.
Les yeux de leurs enfants lui rappelaient ceux des lutins naissants, et Pin ne pouvait se résoudre à leur faire du mal.
Alors il se retira, sâaffama, sâaffaiblit. Et plutĂŽt que de cĂ©der, il se laissa partir.
Pin mourut de faim, sous les yeux de celui quâil aimait, un sourire heureux dâavoir fait le bon choix peint au bout des lĂšvres.
Le cri de Bryone ce jour-lĂ fut si dĂ©chirant quâil Ă©branla les murs du Creux et hanta les Ăąmes de tous ceux qui lâavaient entendu.
â Le cri de Bryone ce jour-lĂ fut si dĂ©chirant quâil Ă©branla les murs du Creux et hanta les Ăąmes de tous ceux qui lâavaient entendu. â
Il y eut un silence aprĂšs ces mots, qui ne fut brisĂ© par un lĂ©ger sanglot. David, lâair absent, se pencha machinalement en avant et dĂ©posa une main sur lâĂ©paule de Rhaen, qui se recroquevilla, les yeux brillants.
Nephos à cÎté lui prit la main.
â Qui hanta lâĂąme de tous ceux qui lâavaient entendu, et celle de Rhaen. â ajouta Carnyx en haussant un sourcil.
Nephos leva les yeux au ciel, avant de tourner la tĂȘte pour Ă©changer un regard ennuyĂ© avec David, mais ce dernier ne le remarqua pas.
Il était plongé dans ses pensées, les sourcils froncés, comme si les mots de Carnyx remuaient quelque chose en lui.
Et câĂ©tait bien le cas. Il nâavait jamais entendu parler des ogres ainsi, et dâune naissance liĂ©e Ă la faim. Ce nâĂ©tait pas ainsi quâils Ă©taient prĂ©sentĂ©s dans les lĂ©gendes avec lesquelles il avait grandi.
Tout était à la fois confus et étrangement clair.
Nephos laissa David à ses pensées, se retournant de nouveau vers Carnyx, quand ce dernier reprit :
â Bryone⊠ah, Bryone ne pouvait accepter la mort de son bien-aimĂ©. Il ne pouvait pas vivre dans un monde oĂč Pin nâexistait plus. Il ne voulait pas. â
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Partie 3
Bryone⊠ah, Bryone ne pouvait accepter la mort de son bien-aimĂ©. Il ne pouvait pas vivre dans un monde oĂč Pin nâexistait plus. Il ne voulait pas.
Alors il partit, cherchant Nemus, le gardien des essences de MatiĂšre, celui dont on disait quâil ramenait les esprits tombĂ©s trop tĂŽt. On disait quâil Ă©tait lâune des Mains de MatiĂšre.
Bryone le supplia, Ă genoux, la voix tremblante, les yeux brillants dâespoir, de ramener Pin Ă la vie.
Nemus écouta son histoire, patient, compatissant.
Et Ă©videmment, il accepta de lâaider.
Mais ensuite, il rĂ©vĂ©la le prix de ce miracle. Oh⊠comme le prix Ă©tait terrible. Il fallait un enfant dâhomme, un enfant vivant, sacrifiĂ© pour servir de terreau au vaisseau qui porterait lâesprit renaissant.
Bryone nâavait aucune compassion pour les hommes, et pourtant, il sentit son cĆur se serrer Ă cette idĂ©e.
â Je suis devenu ogre en mangeant des hommes⊠â murmura-t-il. â Oui, je lâai fait. Pour protĂ©ger mes terres. Mais Pin⊠Pin est mort pour ne jamais avoir Ă faire cela. Jamais il ne me pardonnerait si son retour Ă©tait au prix de lâĂąme dâun enfant. â
Il ferma les yeux. Il tenta de se retenir, de rester ferme. Mais la détresse⊠oh, la détresse de son absence, le vide que Pin avait laissé en lui⊠elle le déchirait depuis trop longtemps.
Ses convictions⊠elles vacillÚrent.
Elles ne suffisaient pas Ă lâarrĂȘter.
Il se persuada que mĂȘme sâil ne lui pardonnerait jamais, au moins, Pin serait vivant. Lâabsence de pardon pour la vie de son aimĂ©, Ă©tait-ce si cher payĂ© ? Non, bien sĂ»r que non.
â Il se persuada que mĂȘme sâil ne lui pardonnerait jamais, au moins, Pin serait vivant. Lâabsence de pardon pour la vie de son aimĂ©, Ă©tait-ce si cher payĂ© ? â murmura Carnyx. â Alors, il cĂ©da. â
Nephos renifla en croisant les bras.
â La plus belle preuve dâamour quâil aurait pu lui donner, ça aurait Ă©tĂ© de respecter ses derniĂšres volontĂ©s. â fit-il dĂ©daigneusement. â Ce nâest pas de lâamour ça, mais de lâĂ©goĂŻsme. â
David hocha doucement la tĂȘte, pour approuver. Carnyx sourit, et se pencha en avant, reprenant lentement :
â Il cĂ©da, oui. Mais ce ne fut pas tout Ă fait un enfant que le destin rĂ©clama. Bryone avait tant priĂ©, tant suppliĂ© Nemus, que ce dernier, touchĂ© par cet amour, accepta dâouvrir une porte quâil aurait peut-ĂȘtre mieux valut laisser close. â
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Partie 4
Il céda, oui. Mais ce ne fut pas tout à fait un enfant que le destin réclama.
Bryone avait tant priĂ©, tant suppliĂ© Nemus, que ce dernier, touchĂ© par cet amour, avait cherchĂ© auprĂšs des siens un moyen dâouvrir une porte quâil aurait peut-ĂȘtre mieux valut laisser close.
Car Nemus Ă©tait trĂšs clair : Les adultes ne fonctionnaient pas. Lui et ses compagnons avaient essayĂ© autrefois⊠et de leurs Ă©checs, rien nâĂ©tait jamais nĂ©.
Ainsi, lorsque Bryone revint, prĂȘt Ă sacrifier un enfant, les yeux brillants autant de conviction que de regrets, Nemus lui dĂ©posa une main sur lâĂ©paule.
Il lui proposa un choix Ă©trange, risquĂ©, quelque chose qui nâavait encore jamais Ă©tĂ© tentĂ©.
â Prenons un jeune homme entre les deux. Lâun qui ne serait ni tout Ă fait enfant, ni tout Ă fait adulte. Assez jeune pour peut-ĂȘtre survivre au rituel, et assez vieux pour apaiser la conscience de Pin. Je ne te promets pas de rĂ©ussite⊠mais cela vaux peut-ĂȘtre la peine dâĂȘtre tentĂ© ? â
Il y avait justement dans lâun des villages asservi, un jeune homme qui ne grandissait pas aussi vite que les autres. En plus dâĂȘtre rejetĂ© pour sa diffĂ©rence, il Ă©tait sans famille, sans bĂ©nĂ©diction des esprits, un homme que les siens avaient dĂ©jĂ abandonnĂ©s.
Il vivait seul et son avenir⊠il nâen avait pas.
CâĂ©tait une offrande du destin.
Alors, une nuit sombre, oĂč les bois sâĂ©taient tut pour attendre solennellement le retour de Pin, ils accomplirent le rituel avec lui.
Son sang nourrit la terre, tandis que lâessence de Pin fut glissĂ©e dans le corps offert.
Et Pin revint effectivement.
Mais⊠il ne revint pas entier.
Un esprit ancien, mĂȘlĂ© Ă un corps presque achevĂ©, câĂ©tait comme une volontĂ© dâarbre liĂ©e Ă une Ăąme humaine dĂ©jĂ forgĂ©eâŠ
LâidĂ©e⊠oh, lâidĂ©e nâaurait jamais pu fonctionner.
Ils auraient dĂ» le savoir.
Ils auraient dĂ» le deviner.
Mais il était déjà trop tard.
Pin vivaient désormais avec deux voix.
Deux voix qui partageaient la mĂȘme poitrine.
Lâune douce, ancienne, fatiguĂ©e, qui avait dĂ©jĂ acceptĂ© sa mort.
Lâautre dure, combative, affamĂ©e dâune profonde envie de vivre.
Et Bryone⊠Bryone le sentit le premier.
Le Pin quâil aimait⊠oh, il Ă©tait encore lĂ . Mais il lui glissait entre les doigts. Ils ne se comprenaient plus.
Ils étaient devenus deux étrangers.
â Ils Ă©taient devenus deux Ă©trangers. â
La voix de Carnyx sâĂ©tait Ă©teinte, dans un murmure. Il paraissait presque⊠attristĂ© par lâhistoire quâil racontait. Comme si elle le touchait bien plus quâil nâaurait aimĂ© lâadmettre.
David quant à lui ne savait pas quoi penser. Beaucoup de choses le surprenaient au fil du récit. Des choses qui semblaient évidentes pour les autres, mais que lui ne découvrait ce soir.
Nemus faisait revenir les esprits ?
Et il sacrifiait des enfants pour ça ?
Il comprenait soudain bien mieux pourquoi lâogre dâYphen Ă©tait tant mĂ©prisĂ© dans les souterrains. Et pourquoi Pin le haĂŻssait. LâidĂ©e de bouleverser le cycle de la vie ainsi, tout en sacrifiant une Ăąme innocente, le faisait frissonner de dĂ©goĂ»t. Et cette façon de faireâŠ
Ă la surface, ce genre de pratique Ă©tait proscrite. Dans son enfance, Elliot lui avait racontĂ© des histoires sudantes au sujet de mages qui volaient des Ăąmes Ă la lune pour tenter de faire revivre leurs aimĂ©s. Jamais elles ne sâĂ©taient bien terminĂ©es.
CâĂ©tait la morale. Cela ne pouvait pas bien se passer.
Ce nâĂ©tait pas normal.
Carnyx le regardait. Le guerrier, devenu conteur ce soir, semblait avoir perçu son trouble et lui fit un sourire avenant, avant de reprendre :
â Mais Ă©coutez bien la suite, car ce fut la terrible dĂ©cision de faire revenir Pin qui scella leur tragique destinĂ©e pour de bon. â
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Partie 5
Mais écoutez bien la suite, car ce fut la terrible décision de faire revenir Pin qui scella leur terrible destinée pour de bon.
Comme chaque enfant du Creux le sait, bien plus tard, des esprits décidÚrent de se lever contre les Ogres.
Une alliance naquit ainsi.
Des Dames, qui protĂ©geaient autant la nature que les hommes, sâĂ©taient alliĂ©es par dĂ©pit Ă certains esprits que Nemus avait autrefois fait revenir.
Ces esprits, les lutinaes, Ă©taient comme Pin. DivisĂ©s entre deux identitĂ©s. Essais infructueux de Nemus et des siens, ils avaient Ă©tĂ© contaminĂ©s par la perfidie de lâhumain en eux.
Jaloux de la quiĂ©tude dont jouissaient les esprits complets, ils sâopposaient aux ogres par vengeance.
Pin entendit parler dâeux.
Pin, qui nâĂ©tait plus rĂ©ellement le lutin dâautrefois.
Car lâhomme en lui criait fort, et le lutin lui, nâavait quâune envie, celle de sâendormir⊠celle de laisser sa place Ă celui dont le corps avait Ă©tĂ© sacrifiĂ©.
Et pendant ce temps, ce fut lâhomme seul qui rencontra les lutinaes, et les Ă©couta parler de libĂ©ration, de fin de domination, de disparition des esprits de matiĂšre.
Ce fut lâhomme qui les Ă©couta affirmer que les ogres Ă©taient une erreur, que leur faim les avait rendus fous, et quâil fallait abrĂ©ger leurs souffrances.
Oh, et cet homme⊠il trouvait un écho dans leurs mots. Les lutinaes avaient réussi à lui empoisonner l'esprit.
Alors, sous les conseils de ces esprits dissidents, il décida de trahir Bryone.
â Alors, sous les conseils de ces esprits dissidents, il dĂ©cida de trahir Bryone. â
Tous retenaient leur souffle. Carnyx Ă©tait parvenu Ă captiver son public. Plus personne nâosait parler, attendant la suite avec impatience.
MĂȘme Shanun et Pandoran semblaient fascinĂ©s, bien que parfois, des froncements de sourcils venaient troubler la tranquillitĂ© de leurs traits.
Mais pour autant, pas une seule fois, ils nâavaient interrompu Carnyx.
Quant Ă David, tout en Ă©coutant, il listait dans sa tĂȘte toutes les questions qui brĂ»laient ses lĂšvres. Il y avait tant Ă dire, tant dâinformations qui bousculaient ses croyances et des idĂ©es, quâil ne savait plus par oĂč commencer.
â Ils sâaffrontĂšrent. Et dĂšs cet instant, ils nâĂ©taient plus amants, mais enneâ â reprit Carnyx, avant dâĂȘtre coupĂ©.
Rhaen venait dâĂ©clater en sanglots. Il sâessuya les yeux, embarrassĂ©, tandis que tous les regards se tournaient vers lui.
â DĂ©solĂ©. â murmura-t-il. â Câest parce que Bryone⊠il Ă eu le cĆur brisé⊠et maintenant, Ă cause des lutinaes, il encore plusâŠmais⊠câest pas juste⊠le pauvre⊠il Ă©tait⊠amour⊠â
Il nâarrivait pas Ă rassembler ses mots, et les larmes roulĂšrent sur ses joues, aussi nombreuses quâun torrent. David se pencha en avant et serra doucement Rhaen dans ses bras, lui caressant la tĂȘte doucement.
â HĂ©. Tu veux tâĂ©loigner un peu ? â fit soudain Shanun en se levant, tendant la main vers lui. â Les autres te raconterons la fin. â
Personne ne sâattendait Ă ce quâil agisse ainsi. Rhaen leva les yeux vers lui, renifla bruyamment, et hocha timidement la tĂȘte.
â Allez, viens alors. â sourit Shanun, tandis que David libĂ©rait Rhaen de son Ă©treinte.
Lorsquâils furent un peu Ă©loignĂ©s, ce fut le son dâun lĂ©ger soupir attendri de Carnyx qui attira de nouveau lâattention vers lui. Nephos croisa les bras et fit :
â Donc ? Ils sâaffrontĂšrent, tu disais ?
â Ils sâaffrontĂšrent, oui. Et dĂšs cet instant, ils nâĂ©taient plus amants. Ils Ă©taient dĂ©sormais ennemis. â
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Partie 6
Ils sâaffrontĂšrent. Et dĂšs cet instant, ils nâĂ©taient plus amants, mais ennemis.
Bryone comprit ce jour-là que son Pin était définitivement parti.
Que lâespoir nâexistait plus.
Celui qui lui faisait face nâĂ©tait pas son lutin bien aimĂ©, mais ce jeune homme abandonnĂ© de tous, qui avait perdurĂ© et prit le dessus. Le lutin s'Ă©tait fait dĂ©vorer.
Lâusurpateur nâavait quâun objectif : prendre la place de Bryone. Les lutinaes lâavaient persuadĂ© quâil ferait un meilleur seigneur de ces terres. Un seigneur plus juste, et plus apte Ă gouverner les hommes qui s'y Ă©taient installĂ©s.
Ils lui murmuraient au creux de l'oreille que Bryone devait sâĂ©teindre, pour quâil puisse rĂ©gner seul.
Et Bryone, quant Ă lui, en apprenant la trahison de Pin, ne souhaitait plus quâune chose : vaincre celui qui portait le nom de son bien aimĂ©, et rĂ©cupĂ©rer lâessence de ce dernier.
Car si le vĂ©ritable Pin sâĂ©tait Ă©teint, son neved, le sanctuaire de son essence, Ă©tait encore en lui, prisonnier, captif dâune prison de chair.
Si le vĂ©ritable Pin ne pouvait vivre, alors son essence se devait de retourner au bois sacrĂ©. Et Bryone Ă©tait prĂȘt Ă donner sa vie, pour rĂ©parer ses erreurs du passĂ©. Pour enfin offrir Ă Pin le repos quâil avait tant dĂ©sirĂ©.
Le combat dura des jours et des nuits.
Une Ă©ternitĂ© qui Ă©branla lâĂ©quilibre de ces terres.
Car mĂȘme si Bryone en Ă©tait le seigneur, Pin Ă©tait bien plus fort. Et il nâĂ©tait pas seul.
Soutenu par les Lutinaes et lâune Dames avec lesquels il sâĂ©tait alliĂ©, il Ă©tait impossible que Pin Ă©choue. Le combat Ă©tait inĂ©gal, perdu dâavance pour Bryone, qui se dĂ©fendit vaillamment avant de tomber.
Pourtant, une part de lui, une petite voix dans son cĆur, refusait que Bryone meure.
â Le combat Ă©tait inĂ©gal, perdu dâavance pour Bryone, qui se dĂ©fendit vaillamment avant de tomber. Et Pin gagna. â continua Carnyx.
Assis en tailleur, sa voix grave et posĂ©e continuait de dĂ©rouler les fils de lâhistoire. Il leva les yeux et ajouta :
â Pourtant, une part de lui, une petite voix dans son cĆur, refusait que Bryone meure. â
Tous Ă©taient accrochĂ©s Ă ses lĂšvres. Mais David, lui, nâĂ©coutait quâĂ moitiĂ©. Son regard glissa vers le lac, lĂ oĂč deux silhouettes venaient de sâasseoir sur la berge. Rhaen et Shanun.
Il ne les distinguait pas trĂšs bien Ă cette distance, seulement deux formes sombres englouties par la nuit. Pourtant il pouvait voir dâici que lâattitude de Rhaen avait changĂ©. IntimidĂ© et hĂ©sitant au dĂ©part, les bras le long du corps, le visage fuyant, il Ă©tait maintenant assis, dĂ©tendu comme auprĂšs dâun ami.
Il ne les entendait pas dâici, mais devinait sans peine quâils parlaient. De quoi ? Il nâen avait aucune idĂ©e. Mais ce devait ĂȘtre amusant, car il vit soudain les Ă©paules de Rhaen se secouer, comme sâil riait.
Il esquissa un sourire en coin.
â Pin Ă©tait toujours en lui alors ? â murmura Nephos. â Je me perds entre le faux Pin et le vrai.
â Peut-ĂȘtre⊠peut-ĂȘtre pas. Mais en lui, une voix criait. Une voix incapable de supporter la mort de Bryone. Ătait-ce celle du Pin originel, rĂ©veillĂ© un instant pour sauver son bien-aimĂ© ? Ou celle de lâhomme que certains avaient fini par appeler Pivrak ? Un nom quâil avait pris en privĂ©, sa vĂ©ritable identitĂ©, celle qu'il avait rĂ©frĂ©nĂ© en vivant aux cĂŽtĂ©s de lâogre⊠aprĂšs des annĂ©es Ă apprendre Ă le connaĂźtre. Un lien Ă©tait nĂ©, mais Ă©tait-il la raison de ses hĂ©sitations ? â
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Partie 7
En lui, une voix criait. Une voix incapable de supporter la mort de Bryone.
Ătait-ce celle du Pin originel, rĂ©veillĂ© un instant pour sauver son bien-aimĂ© ?
Ou celle de lâhomme que certains avaient fini par appeler Pivrak ? Un nom quâil avait pris en privĂ©, sa vĂ©ritable identitĂ©, celle qu'il avait rĂ©frĂ©nĂ© en vivant aux cĂŽtĂ©s de lâogre⊠aprĂšs des annĂ©es Ă apprendre Ă le connaĂźtre.
Un lien était né, mais était-il la raison de ses hésitations ?
Personne ne pouvait le dire. Pin, ou Pivrak, Ă©tait terriblement secret. Ses pensĂ©es Ă©taient un mystĂšre que peut parvenaient Ă Ă©lucider. La raison de son refus de tuer Bryone Ă©tait vu par tous comme une envie de le faire souffrir⊠et il nâhĂ©sitait pas Ă en jouer.
AprĂšs des jours et des nuits de rĂ©flexion, sans jamais faillir Ă maintenir Bryone hors dâĂ©tat de nuire, il prit sa dĂ©cision. Sâil ne lui Ă©tait pas possible dâachever Bryone, il Ă©tait nĂ©anmoins possible de le sceller.
â Je lâenfermerais dans la forĂȘt qui nous⊠qui lâa vu naĂźtre. â dĂ©clara-t-il Ă ses alliĂ©s, tandis que Bryone gisait Ă ses pieds, entravĂ©, humiliĂ©.
â Personne ne peut-ĂȘtre certain quâil ne se libĂ©rera pas ! â sâexclama en rĂ©ponse lâun des lutinaes. â La mort serait une option plus sĂ»re.
â Plus sĂ»re, mais aussi plus douce. â rĂ©torqua-t-il alors. â MĂ©rite-t-il de retourner au bois sacrĂ©, et de trouver le repos ? MĂ©rite-t-il cet honneur ? Pour avoir arrachĂ© une essence du bois sacrĂ©, la juste rĂ©paration ne serait-elle pas de lui interdire cette fin ? Il nâattends plus que ça⊠alors, arrachons-lui cet espoir.
â Et comment comptes-tu faire cela ? â
Il fit un signe de tĂȘte, et soudain, la Dame qui lâavait aidĂ© Ă remporter ce combat apparue dans lâombre.
Une dĂ©esse ancienne, qui, touchĂ©e par son histoire, avait sacrifiĂ© la magie qui lui restait pour lâaider Ă triompher.
â Je serais son sceau. â fit-elle, les yeux brillants de rĂ©solution. â Ma fin est proche. Mes terres ne sont plus miennes depuis longtemps, mon peuple rĂ©duit Ă nĂ©ant par les ogres, et je me meurs doucement. Mais si je deviens sa prison de pierre, je subsisterais. Son essence nourrira la mienne pour lâĂ©ternitĂ©. Et ensemble, nous serons au service de tous ces hommes qui furent jadis persĂ©cutĂ©s. Nâest-ce pas lĂ la plus belle façon de lui faire expier ses pĂ©chĂ©s ? â
â Mais si je deviens sa prison de pierre, je subsisterais. Son essence nourrira la mienne pour lâĂ©ternitĂ©. Et ensemble, nous serons au service de tous ces hommes qui furent jadis persĂ©cutĂ©s. Nâest-ce pas lĂ la plus belle façon de lui faire expier ses pĂ©chĂ©s ? â
David, qui se retenait depuis que Carnyx avait commencĂ© Ă conter le dialogue, laissa dâĂ©chapper un petit rire. AussitĂŽt le regard de Carnyx se tourna vers lui, et ses joues chauffĂšrent lĂ©gĂšrement.
â La Dame nâaurait jamais doutĂ© que notre cher David trouve son idĂ©e amusante.
â DĂ©solĂ© ? â grimaça David. â Câest juste que jâai imaginĂ© une Dame parlant avec ta voix. Tu sais comme elle est grave, ça ne va pas trĂšs bien ensemble⊠â
Carnyx leva les yeux au ciel.
â La Dame avait une voix douce comme les pĂ©tales dâune fleur, Ă laquelle le conteur, malgrĂ© ses talents dâorateur, ne pouvait espĂ©rer faire honneur.
â La Dame qui a proposĂ© de sceller Bryone, câest la Dame dâici ? â demanda Nephos. â Câest celle du village oĂč vont Shanun et Pandoran ? Comment sâappelle-t-elle ? â
Pandoran hocha la tĂȘte, tandis que Carnyx rĂ©pondait :
â Cette Dame, qui offrit sa propre libertĂ© pour sceller lâogre, se nommait Ericae. Mais on lâappelait surtout par son titre : la Dame BruyĂšre. â
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Partie 8
Cette Dame, qui offrit sa propre libertĂ© pour sceller lâogre, se nommait Ericae. Mais on lâappelait surtout par son titre : la Dame BruyĂšre.
Dame de la surface, elle avait autrefois perdu ses terres, et depuis ce jour, elle se mourrait Ă petit feu. Lâabsence des hommes quâelle guidait autrefois, lâabsence de leurs priĂšres et de leur foi, lâentraĂźnait doucement vers lâoubli.
Car une Dame sans terre et sans peuple Ă guider ne pouvait subsister.
Offrir sa libertĂ©, devenir un sceau Ă©ternel pour Bryone Ă©tait une destinĂ©e terrible, mais Ă©galement un moyen de survivre. Et peut-ĂȘtre ainsi, obtiendrait-elle un nouveau peuple Ă guider ?
Cela, lâavenir ne pouvait que le confirmer.
Les hommes qui vivaient sur les terres de Pin nâavaient pas encore de dĂ©esse pour les protĂ©ger. Et Pin ne pouvait quâapprĂ©cier son aide pour que ses terres restent Ă jamais purifiĂ©es.
Ainsi, une alliance forte, inattendue, offrit Ă ce territoire les prĂ©mices du renouveau quâil avait tant espĂ©rĂ©.
La Dame prit Bryone dans ses bras. Lâogre brisĂ© ne se dĂ©battit pas. Elle le serra contre son cĆur, petit ĂȘtre en pleurs, et ensemble, ils devinrent un. Un monument, au centre dâune clairiĂšre, statue de pierre.
Ainsi, Bryone devint le cĆur dans la BruyĂšre.
â La Dame prit Bryone dans ses bras. Lâogre brisĂ© ne se dĂ©battit pas. â poursuivit Carnyx, les yeux rivĂ©s sur Pandoran, qui soutenait son regard sans ciller, attentive Ă chaque mot du conteur.
â Elle le serra contre son cĆur, petit ĂȘtre en pleurs, et ensemble, ils devinrent un. Un monument, au centre dâune clairiĂšre, statue de pierre. Ainsi, Bryone devint le cĆur de la BruyĂšre. â
La nature elle-mĂȘme sembla frissonner Ă ces mots : les feuilles murmurĂšrent, comme caressĂ©es par un vent invisible, reconnaissant lâhistoire dont elles avaient Ă©tĂ© autrefois tĂ©moins. Pandoran inclina lĂ©gĂšrement la tĂȘte, invitant Carnyx Ă poursuivre.
Ă cet instant, penchĂ© vers David, Nephos se rapprocha et lui souffla dans le creux de lâoreille :
â Il ne se dĂ©battit pas⊠mon cul. On parie combien quâil insultait tout le monde ? â
Carnyx se leva alors, sous les regards attentifs de son public, et ajouta dâune voix forte :
â Sachez quâils restĂšrent ainsi longtemps, bien plus longtemps quâon ne pourrait lâimaginer, car aujourdâhui encore, le sceau maintient Bryone et BruyĂšre ensemble. â
âšLe coeur dans la BruyĂšre âš
Partie 9
Sachez quâils restĂšrent ainsi longtemps, bien plus longtemps quâon ne pourrait lâimaginer, car aujourdâhui encore, le sceau maintient Bryone et BruyĂšre ensemble.
Une Ă©trange union qui dĂ©cida de sâinscrire dans lâhistoire.
Nâest-ce pas fascinant ?
AprĂšs cela, autour de la statue de la Dame, au centre de la forĂȘt, lĂ mĂȘme oĂč ils furent scellĂ©s, de petits hameaux dâhommes sâinstallĂšrent afin dâobtenir la protection de la dĂ©esse.
Ils la remerciaient de les prĂ©server des ogres, et leur foi, leurs offrandes, permirent Ă la Dame BruyĂšre de retrouver lâespoir.
Elle qui avait autrefois perdu son peuple possĂ©dait dĂ©sormais de nouveau des Ăąmes Ă protĂ©ger. Il nây avait pas de plus grand bonheur pour elle que de voir son vĆu exaucĂ©.
Les hommes remerciaient aussi Pin, qui avait ouvert la voie vers un monde oĂč ils pourraient vivre en paix.
La grande Cité des Pins, quant à elle, se construisit loin de ces bois, loin de ce passé que leur meneur voulait oublier, cacher.
Avec le temps, le peuple grandit.
Le lutin qui avait aimĂ© Bryone sâĂ©tait dĂ©finitivement tu. Il ne restait plus que lâhomme. Un homme ambitieux, puissant, mais seul.
Il régna en méprisant les esprits et en craignant leur retour. Il enseigna à son peuple à les chasser, à les repousser, à leur interdire de vivre à leurs cÎtés.
Son rĂšgne Ă©tait si violent, que sans la prĂ©sence de la Dame pour purifier la terre, cette derniĂšre nâaurait pu survivre Ă sa colĂšre.
Mais ce quâil ignorait câĂ©tait que, durant les siĂšcles qui passĂšrent, Bryone et la Dame apprirent Ă se connaĂźtre.
NichĂ© au cĆur de la dĂ©esse, purifiĂ© par sa magie, la faim de Bryone sâĂ©tait apaisĂ©e. Il Ă©tait devenu le cĆur dans la BruyĂšre, lâĂ©cho de sa bontĂ©, la conscience dans la pierre.
Ils nâĂ©taient plus opposĂ©s. Les siĂšcles passĂ©s ensemble les avaient rapprochĂ©s. Un secret que seuls de rares Ă©lus connaissaient, car les deux esprits ne parlaient maintenant plus que dâune voix.
Quant Ă Pivrak⊠Les siĂšcles passĂšrent, son corps sâĂ©puisa. Il se faisait toujours appeler sous le titre de Pin par son peuple, gardant son nom en privĂ©, mais le vĂ©ritable Pin sâĂ©tait endormi si profondĂ©ment quâil nâĂ©tait plus possible de le rĂ©veiller.
Et sans la conscience du vĂ©ritable esprit, la magie qui maintenait son corps, sâĂ©puisait.
Sachez-le, ĂŽ, mes amis : Pin tente de nous cacher sa fin. Sachez quâil lutte. Il cherche Ă reculer le jour oĂč son corps cĂ©dera dĂ©finitivement.
Ses jours sont comptĂ©s, et cela, Bryone le sait. NichĂ© au cĆur de la Dame, sa faim millĂ©naire apaisĂ©e dans les bras de la dĂ©esse, Bryone fomente avec patience sa revanche.
Car le jour oĂč Pin ne sera plus, Bryone reviendra.
Lorsque Carnyx acheva son rĂ©cit, un bref silence sâinstalla. Mais il fut bientĂŽt rompu par les applaudissements enthousiastes de David.
â CâĂ©tait incroyable. â dit-il avec sincĂ©ritĂ© en posant les mains sur ses genoux. â Jâavais vraiment lâimpression dây ĂȘtre.
â Merci, jâessaie de faire honneur Ă ma Dame. â
Carnyx se leva et se dirigea vers Pandoran, toujours assise, les jambes croisĂ©es. Elle releva lĂ©gĂšrement le menton lorsquâil sâapprocha.
â Et vous, ma chĂšre ? Quâavez-vous pensĂ© de mon modeste conte ? â fit-il en sâinclinant lĂ©gĂšrement, dans une modeste rĂ©vĂ©rence. â Ce ne sont que les mots dâun Ă©tranger, mais jâespĂšre quâils ont su transmettre des Ă©chos de la beautĂ© et la complexitĂ© de lâhistoire de votre peuple.
â Jâai Ă©té⊠agrĂ©ablement surprise. â admit-elle. â Ce nâĂ©tait pas parfait, un peu datĂ©, mais câĂ©tait un bel hommage. Le peuple dâYphen mĂ©rite sa rĂ©putation, vous ĂȘtes effectivement dâexcellents conteurs.
â Câest un honneur de recevoir votre approbation. â
DerriĂšre eux Nephos leva les yeux en tirant la langue, mimant une grimace de dĂ©goĂ»t. David pouffa, apprĂ©ciant la moquerie. Plus les heures passaient, et plus les minauderies de Pandoran lâagaçaient.
Lorsque Carnyx revint vers le groupe aprĂšs quelques mots Ă©changĂ©s avec la jeune femme, David lâinterpella :
â Donc, nous allons escorter Shanun et sa sĆur jusquâau village de la Dame BryuĂšre ?
â Pas exactement. Nous passerons non loin de Mirthalen, mais nous ne nous y rendrons pas. Nous les laisserons au point le plus proche de notre route.
â Oh⊠â fit David, déçu. â Mais⊠tu penses que nous pourrions nous y arrĂȘter ? Si ce nâest pas trop loin, peut-ĂȘtre faire une halte ? â
Il avait prononcĂ© ces mots avec espoir, et Carnyx, surpris par sa demande, fit mine dây rĂ©flĂ©chir.
â Ma foi, nous accomplissons cette mission pour toi et ton peuple. Si tu estimes que nous pouvons nous offrir un jour de pauseâŠ
â Mon peuple est entre de bonnes mains avec Adrepo et Nenia. â rĂ©pondit David. â Et puis⊠je crois que jâai envie de voir cette Dame. â
Carnyx sourit. Il avait compris que David, au-delĂ de lâhistoire, Ă©tait aussi intriguĂ© par les Dames depuis leur discussion dans les cavernes dâĂme.
Sa curiositĂ© Ă©tait naturelle, surtout sâil portait en lui un lien de sĂšve avec elles.
â Et bien dans ce cas, câest actĂ©. Nous ferons une petite pause Ă Mirthalen. â
Puis, lorsque Pandoran nâĂ©coutait plus, il se pencha vers David et ajouta Ă voix basse :
â Alors, tu as hĂąte de rencontrer ta grand-tante ?
AprĂšs le conte, la fatigue tomba et ils ne tardĂšrent pas Ă installer leurs couchages. La journĂ©e avait Ă©tĂ© longue et Ă©prouvante pour tous et le temps des discussions sâĂ©tait achevĂ©.
Ils dormaient depuis un moment lorsque David se réveilla.
Rhaen venait de bouger contre lui, et son léger ronflement, directement dans son oreille, l'avait tiré du sommeil.
Profitant que Rhaen a changĂ© de position, permettant Ă David de pouvoir sâĂ©loigner sans rĂ©veiller le jeune homme, ce dernier se leva. Un besoin pressant se faisait sentir. Il sâĂ©loigna du camp, veillant Ă ne pas dĂ©passer la limite magique, puis se soulagea.
Il remontait son pantalon lorsquâune voix sâĂ©leva dans lâobscuritĂ© :
â Jâai beau nourrir peu dâaffection pour le prĂȘtre de MatiĂšre, il faut reconnaĂźtre quâil manie fort bien les mots. â
David se retourna aussitĂŽt. PerchĂ© dans un arbre, penchĂ© en arriĂšre, la tĂȘte Ă lâenvers, Lucus lâobservait, un immense sourire acĂ©rĂ© fendant son visage.
â MĂȘme si, cela est Ă©tonnant, je le sais, je dois avouer que les histoires dâesprit scellĂ©s ne sont guĂšre mes prĂ©fĂ©rĂ©es.
â Toi ! â siffla David Ă voix basse. â Tu peux pas me laisser en paix ? Et sĂ©rieusement, tu es obligĂ© de venir me voir Ă chaque fois que je vais me soulager ?
â Allons, allons⊠â rĂ©pondit Lucus dâune voix chantante. â Et se priver dâun tel spectacle ? Ce serait un crime. â
Il se redressa, disparut, puis réapparut à cÎté de David. Celui-ci grimaça en faisant un pas de cÎté.
â Quâest-ce que tu me veux ? Si câest pour tenter de reparler du marchĂ©âŠ
â Oh ! Je venais simplement saluer mon trĂšs cher ami. â sâexclama Lucus en se collant Ă David, le bras posĂ© sur son Ă©paule, tandis que son corps lĂ©vitait comme sâil ne pesait rien. â Je prends notre relation trĂšs Ă cĆur, vois-tu. Premier ami depuis mon grand retour sur la scĂšne du monde⊠et ne dit-on pas quâune amitiĂ© doit ĂȘtre entretenue, nourrie de nouvelles rĂ©guliĂšres ?
â Et dire que jâespĂ©rais quâil soit dĂ©jĂ loin⊠â marmonna David.
Lucus gloussa. Il relĂącha David et sâenvola pour se poser sur une branche. Il croisa les jambes avec Ă©lĂ©gance, sâĂ©claircit la gorge, puis reprit :
â Cependant, je porte aussi un message de la plus grande importance ! Vois-tu, jâai Ă©tĂ© mandatĂ© par mon trĂšs cher Unam, qui souhaitait te glisser quelques mots. Il est un peu timide.
â Tu as sans doute remarquĂ© que mon adorable rejeton sâest trouvĂ© une taniĂšre fort confortable dans le sac de ton compagnon ? Bien sĂ»r, le choix de sa nouvelle rĂ©sidence lui appartient, un parent doit laisser son enfant prendre son envol ! â sâexclama Lucus. â MĂȘme si, entre nous, câest tout de mĂȘme une belle faute de goĂ»t. Ce cuir usĂ© empeste les plantes.
â Je ne veux pas ĂȘtre mĂȘlĂ© à ça⊠Si câest pour nous espionnerâŠ
â Oh, point du tout ! â protesta Lucus en portant une main Ă son cĆur. â Simplement⊠ton ami confie souvent son sac Ă lâun de vos camarades. LâefflanquĂ© au regard sombre. Peu dĂ©licat, celui-lĂ . Sâil pouvait sâabstenir de tout contact avec ce navire, Unam lui en serait fort reconnaissant.
â Quoi ? Tu parles de Nephos ?
â Oui. Unam nâaime pas ĂȘtre portĂ© par ce serviteur lĂ . Il manque de dĂ©licatesse. Et vois-tu, malheureusement, lorsque son navire tremble trop, mon petit a le mal de sac.
â Le mal de⊠quoi ? HĂ© attends reste lĂ â â
Lucus Ă©clata dâun rire cristallin, fit une rĂ©vĂ©rence exagĂ©rĂ©eâŠ