Les croquants ont les crocs
Lâorigine du croc remonte au Moyen Ăge le plus moyenĂągeux. Ă la faveur des invasions germaniques et du brassage ethnique qui sâensuivit, une foule de termes franciques passĂšrent en ancien français. Krok fut du nombre, qui dĂ©notait un outil rudimentaire, souvent mĂ©tallique, avec lequel on pouvait saisir, retenir ou suspendre divers objets qui sây prĂȘtaient. FrancisĂ© en croc par lâusure progressive du c terminal (sauf dans croc-en-jambe, qui nâest autre que le croche-pied, souvent puni dâun carton jaune), le mot devait bientĂŽt signifier, outre lâoutil Ă pointe recourbĂ©e, la dent des carnassiers ou des humains imaginĂ©s tels. Aussi servit-il souvent pour exprimer le mordant, lâĂ©raflant, lâĂ©corchant ou le dĂ©chirant. Au point quâon le retrouve dans tout ce qui se croche, sâaccroche ou se dĂ©croche.
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Or derriĂšre le mot, il y a la chose. Quand lâhomme de La TĂšne inventa le croc, il en vit illico les immenses avantages. Certes, la mĂ©tallurgie dâHallstatt avait jadis produit la pointe en fer forgĂ©, mais la pointe faisait rire les mĂ©tallos celtes. Ils disaient mĂȘme quâelle ne valait pas un clou. Les spĂ©cialistes du « deuxiĂšme Ăąge de fer » supposent quâun jour, Ă force de taper toujours sur le mĂȘme clou, un forgeron le rabattit par inadvertance Ă angle droit, obtenant ainsi un piton. Issu de cette malfaçon involontaire, ce croc nâen fut pas moins dâune grande commoditĂ© pour suspendre tout ce qui naguĂšre jonchait le sol : ancres Ă croche, poteries Ă anse et autres Ă©pĂ©es Ă garde ouvragĂ©e.
Le nom commun croc engendra Ă son tour les dĂ©rivĂ©s croche, crochu et crochet. La croche, dâabord fĂ©minin de croc, dĂ©notait dâabord un instrument de prĂ©hension de la forge ou de la pĂȘche. Elle devint ensuite adjectif synonyme de crochu, soit au sens ancien dâayant la forme dâun croc (un nez croche, comme celui de Jules CĂ©sar par Uderzo ou de Max Jacob par Modigliani), soit au sens de muni dâun croc. Ainsi, au temps oĂč la musique commençait Ă se noter par des blanches et des noires, avec ou sans hampes, certaines noires dites croches arboraient en haut de leur mĂąt un petit pavillon, signalant quâil fallait les compter pour des demi-portions. Quant Ă crochu, il sâest employĂ© souvent pour qualifier, outre le nez et les dents, les doigts, griffes et serres, sans oublier les atomes qui font quâon sâaime ou quâon se dĂ©chire. Dans crochet enfin, sachant que le suffixe âet est la trace dâun diminutif (cf. chevalet, poucet, rouet), on voit sans peine un petit croc. Ce peut ĂȘtre le clou Ă angle droit ou en point dâinterrogation, parfois filetĂ©, auquel on suspend son imper, les tournesols de Van Gogh ou lâeffigie dâun ancĂȘtre. Ce peut ĂȘtre aussi une tige Ă bec de perroquet, qui sert Ă crocheter bonnets, Ă©charpes, mitaines ou chaussettes. Ou un outil de serrurier conçu pour forcer portes ou coffres-forts. Enfin, le profil dâune droite au bout recourbĂ© engendra la mĂ©taphore du dĂ©tour dans un itinĂ©raire, le crochet qui permet de ne pas aller droit au but.
La mĂ©taphore animaliĂšre de croc dĂ©teignit aussi sur crochet, quand il acquit le sens de petite dent, recourbĂ©e ou aiguĂ«, comme celle des serpents. Une image en Ă©mergea associant lâun et lâautre Ă la nourriture. TĂ©moins avoir les crochets (ou les crocs) pour avoir trĂšs faim, et vivre aux crochets de pour en dĂ©pendre pour sa subsistance. Deux sens enfin mĂ©ritent une mention si lâon veut ĂȘtre complet. Dâabord la manchette dĂ©cochĂ©e « Ă bras raccourcis » par un boxeur (ou un dĂ©putĂ© irascible) sur le menton de son adversaire, autrement dit, le coup dâun bras repliĂ© vers lâintĂ©rieur en forme de crochet. Au sens musical enfin, le crochet est un concours de chants radiodiffusĂ©, qui permet de dĂ©crocher la timbale, parfois en se dĂ©crochant la mĂąchoire, pour avoir produit Les roses blanches ou Les feuilles mortes, avec fausses notes en simples ou doubles croches.
Le croc alla se nicher aussi dans des patronymes, en particulier dans celui de Ducrocq, (connu sous une douzaine dâorthographes) dont les spĂ©cialistes ont trouvĂ© lâorigine dans lâancienne Auvergne, Ă Crocq justement. Câest en effet de ce chef-lieu de la Creuse, dont les habitants sâappelaient les Croquants, que serait partie la rĂ©volte paysanne ainsi nommĂ©e. Sâil faut en croire Vialatte, les Ducrocq naissent de prĂ©fĂ©rence quand le soleil entre dans le Taureau ou le Lion. Dâun caractĂšre Ă la fois sec et trempĂ©, ils se feront remarquer pour leurs dons de guide, dâexplorateur, voire de conducteur de bus vicinal. Certains seront accros Ă lâeau ferrugineuse, dâautres ressembleront aux guerriers gaulois, avec des moustaches en crocs ou la cotte de mailles crochetĂ©e. Les astrologues les plus avisĂ©s leur croquent une carriĂšre sans accrocs ni anicroches. Et quand ils raccrocheront, le sort qui les attend sera celui de lâAuvergnat de Brassens : quand le croque-mort les emportera, ils les conduira « Ă travers ciel jusquâau PĂšre Ă©ternel ».