Vous mâen direz des nouvelles !
Ă relire la Bible dâun Ćil mi-sĂ©rieux mi-sourire, on peut sâimaginer que le premier humain, ou plutĂŽt la premiĂšre humaine, qui utilisa cette expression, fut notre ancĂȘtre Ă tous et Ă toutes, une nommĂ©e Ăve. Câest elle en effet qui cueillit le fruit dĂ©fendu et en parla Ă son compagnon Adam en lui tenant Ă peu prĂšs ce langage : « GoĂ»tez-moi ça, mon ami, vous mâen direz des nouvelles! » (On voit par lĂ quâelle ne tutoyait pas Adam, car elle venait de faire sa connaissance et au dĂ©but, on ne sait pas encore si ce sera du sĂ©rieux. Dâautant quâelle nâavait pas eu le choix, car Ă lâĂ©poque les hommes ne couraient pas les allĂ©es de lâĂden, Adam Ă©tant le seul de ce sexe.) Voyant que le fruit Ă©tait appĂ©tissant, ce dernier croqua donc la pomme, mais dĂ©jĂ la premiĂšre bouchĂ©e lui resta en travers de la gorge. (Câest Ă cause de lâorgane quâon appelle depuis lors la pomme dâAdam.) Les nouvelles nâĂ©taient donc pas bonnes, mais elles allaient dĂ©jĂ vite, dâautant quâun ange dĂ©lateur avait notĂ© lâinfraction sur son calepin et en avait dressĂ© procĂšs-verbal en trĂšs haut lieu. Pour se dĂ©fausser, Adam accusa Ăve de lâavoir incitĂ© Ă la consommation prohibĂ©e. Ă lâentendre, il avait simplement voulu honorer le dicton « Ce que femme veut, Dieu le veut ! ». Or justement, et ce fut bien sa veine, ce jour-lĂ , ce que femme voulut, Dieu ne le voulut point. Ăve accusa Ă son tour le serpent de lâavoir sĂ©duite avec des sornettes â un serpent Ă sornettes, comme de bien entendu ! DĂšs lors JahvĂ©, car câest ainsi que Dieu sâappelait en ces jours-lĂ , dĂ©cida de punir Ă la fois lâophidien et nos premiers parents, celui-lĂ en lâobligeant Ă se dĂ©placer sur le ventre, ceux-ci Ă travailler Ă la sueur de leur front et Ă engendrer dans la douleur.
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Vu ce dĂ©but catastrophique, lâhumanitĂ© aurait dĂ» retenir la leçon en proscrivant tout bonnement lâexpression. Mais le pli Ă©tait pris, un faux pli bien sĂ»r, dont aucun fer Ă repasser ne viendrait Ă bout. Ainsi, quand ĂsaĂŒ rentra des champs tenaillĂ© par une faim de loup, son frĂ©rot Jacob lui prĂ©senta, paraĂźt-il, un bol de lentilles en lui disant : « Mange ça, mon vieux, tu mâen diras des nouvelles! » Or, sitĂŽt avalĂ© son plat prĂ©fĂ©rĂ©, ĂsaĂŒ sâaperçut que les nouvelles Ă©taient mauvaises. Car en avalant tout son content, il avait en mĂȘme temps mangĂ© son droit dâaĂźnesse, câest-Ă -dire celui de succĂ©der Ă son pĂšre IsraĂ«l et de devenir Ă son tour patriarche, avec tous les privilĂšges, hĂ©ritages et honneurs dus Ă ce rang. Ă dâautres occasions encore, tout au long de lâHistoire sainte, des rois, des juges ou des prophĂštes offrent Ă boire ou Ă manger Ă des hĂŽtes, si bien que le lecteur nâa aucune peine Ă imaginer quâils le font en usant et en abusant de cette formule. MĂȘme dans le Nouveau Testament on trouve des passages qui y font spontanĂ©ment penser, sans quâon veuille pousser au blasphĂšme. Ainsi quand JĂ©sus parle Ă la Samaritaine dâune eau quâil suffit de boire pour ne plus jamais avoir soif, peut-on Ă©voquer un tel breuvage et lâoffrir Ă son interlocuteur sans ajouter : vous mâen direz des nouvelles?
Mais ces temps bĂ©nits ne sont plus. On est passĂ© de lâeau de la vie Ă©ternelle Ă lâeau de vie tout court. Ă preuve, tel lointain cousin, que vous ne voyez quâune fois par an â et encore, les annĂ©es fastes ! â vous entraĂźne dans sa cave, oĂč sont entassĂ©s des fagots. De derriĂšre ces fagots, il sort une bouteille dont le contenu le fait sourire dâun Ćil malicieux et pour cause : ce liquide transparent est de sa propre distillation. Câest une eau de vie de mirabelles ou de quetsches titrant 45°, Ă laquelle vous nâĂ©chapperez pas. Vous avez beau lâadjurer que vous ne tenez pas lâalcool, que vous avez encore une longue route Ă faire et quâentre boire et conduire, il faut choisir, il vous rĂ©pliquera quâon ne videra pas la bouteille, bien sĂ»r, mais un petit verre, rien que pour le goĂ»t, ça nâa jamais fait de mal Ă personne ! « Viens tâasseoir au coin du feu et goĂ»te-moi ce nectar, mon vieux, tu mâen diras des nouvelles! » Bien que votre for intĂ©rieur ne pense quâau refus, vous poussez la politesse jusquâĂ dire que « câest pas de refus ». Vous levez le petit verre ad hoc, trinquez Ă la santĂ© de la cantonade et laissez une petite gorgĂ©e vous brĂ»ler le palais, puis lâĆsophage, enfin un coin dâestomac oĂč une bataille se dĂ©clenche illico entre le jus de lâalambic et les acides gastriques.Â
Un autre jour câest une vieille tante cĂ©libataire qui vous accueille dans sa cuisine tout emplie dâodeurs du mĂȘme nom. En se penchant sur une marmite bouillonnante, elle vous jette un Ćil scrutateur et vous trouve une petite mine. Et de vous interroger : « Que fait ta femme ? Dans la direction dâune grande banque ? Oui, mais comme cuisine, comme nourriture, quâest-ce quâelle fait ? Du « light » pour le rĂ©gime ? Mon Dieu, mais quâest-ce quâelles ont toutes de nos jours avec leur jus de carottes et leur brin de persil ? Ce quâil te faut, câest du solide, mon garçon, du costaud, du roboratif ! » Et ça tombe bien : elle a prĂ©parĂ© du bĆuf miroton. Elle est aux petits oignons Ă la fois avec vous et avec le plat quâelle mitonne. De celui-ci elle coupera tout Ă lâheure une belle tranche bien trempĂ©e dans la sauce â Ă©galement aux petits oignons â en pronostiquant : tu mâen diras des nouvelles !
Ce quâil y a de navrant dans lâexpression, câest quâelle prĂ©suppose une suite rĂ©solument favorable, Ă laquelle lâinterlocuteur poli nâa aucun moyen de se soustraire. En effet, Ă moins dâinsulter les convenances, jamais il ne pourra exprimer une rĂ©serve, encore moins une critique. Quant Ă dire quâil a trouvĂ© cela « carrĂ©ment dĂ©gueulasse », mĂȘme et surtout si câest le fond de sa pensĂ©e, voilĂ qui est tout Ă fait inconcevable. Bref, les nouvelles quâil en rapportera ne pourront ĂȘtre que bonnes, voire excellentes ! Au point que mĂȘme un silence poli ou une abstention ne fera pas lâaffaire. Quand on vous promet que vous en direz des nouvelles, on ne saurait se contenter dâun hochement de tĂȘte ou dâun accord tacite. On attend au contraire des propos Ă©logieux accompagnĂ©s dâovations nourries. Rien Ă voir avec les nouvelles que votre facteur vous apporte. Celles-ci sont tantĂŽt bonnes, tantĂŽt des feuilles dâimpĂŽts ou des faire-part de deuil. Or, les nouvelles dont il sâagit ici Ă©chappent Ă cette rĂšgle : dĂšs que vous ĂȘtes incitĂ© Ă les exprimer, elles ne sauraient ĂȘtre que prometteuses, regorgeant de vertus insoupçonnĂ©es.