Dans la rue de lâEspĂ©rance, on aperçoit encore le salon du vieux Fernand, qui officiait en artiste du peigne et du ciseau. « Coiffeur », dit encore l'enseigne, se faisant lâĂ©cho d'un temps oĂč on venait se faire tondre en parlant mistral et bourrasques. Sa boutique c'Ă©tait pas le Louvre, mais chaque coup de ciseau Ă©tait un coup de pinceau, chaque mĂšche tombĂ©e, une Ćuvre d'art Ă©phĂ©mĂšre. « Les cheveux blancs, c'est les souvenirs qui poussent » qu'il disait de sa voix rocailleuse rĂ©sonnant sur les murs Ă©caillĂ©s. Ses mains, secouĂ©es de tremblements, tissaient des coiffures comme on noue des amitiĂ©s : serrĂ©es, solides et un brin compliquĂ©es. Sa vitrine Ă©tait cachĂ©e derriĂšre un rideau plus orange quâun soleil couchant. « La discrĂ©tion, mes enfants, c'est la clef de l'Ă©lĂ©gance, » qu'il affirmait, le Fernand, alors que c'Ă©tait surtout pour masquer la poussiĂšre qui s'accumulait. Le soir, aprĂšs avoir rangĂ© ses rasoirs et ses flacons d'aprĂšs-rasage qui sentaient le vieux temps, il s'asseyait sur le seuil de sa boutique et tirait sur sa pipe en bois d'Ă©bĂšne. « Un coiffeur, mes gosses, c'est plus qu'un artisan, c'est le psy du pauvre, le confesseur du dimanche, le tĂ©moin silencieux des vies qui dĂ©filent. » Et sur ces pensĂ©es, il Ă©crasait son mĂ©got contre le pavĂ©, dans un geste aussi dĂ©finitif que la fermeture imminente de son salon. Aujourdâhui, au premier, les gĂ©raniums de la veuve Dupont, s'Ă©panouissent comme les rumeurs du quartier. « C'est beau, hein ? » qu'elle lance, tĂȘte penchĂ©e au dehors, « ça donne de la couleur, un peu comme un sourire en plein enterrement. » Un passant, un vieux du quartier qui a connu Fernand, s'arrĂȘte un instant et lĂšve les yeux en rĂ©pliquant : « C'est sĂ»r, madame Dupont, et avec tout ce rouge, on dirait presque que les gĂ©raniums se sont mis Ă boire plus que Fernand Ă ses belles heures ! » Elle rit en se remĂ©morant le coiffeur et son don pour l'Ă©loquence subtile. Elle lâimagine lĂącher : « Vos gĂ©raniums, Madame Dupont, sont un peu les cheveux roux de la rue. Ils mettent du panache au quartier, tout comme une rousse incendiaire dans un congrĂšs de chauves. »